Exceptionnelle découverte de fresques renaissance dans la cathédrale de Valence


30/6/04 – Découverte – Valence (Espagne), Cathédrale – Alors qu’ils nettoyaient la peinture grise de l’abside baroque du chœur de la cathédrale de Valence, les restaurateurs ont été intrigués par des pigeons qui allaient et venaient par un trou. Ils ont alors introduit une caméra numérique pour voir les nids et ont découvert des fresques, en excellent état, représentant quatre anges musiciens sur un fond azur constellé, mais on devrait s’attendre à voir douze figures en tout lorsque les autres parties seront accessibles.
Cette œuvre est très bien documentée dans les archives de la cathédrale mais on la croyait détruite. Né près de Valence en 1531, Rodrigo Borgia1 y revint en tant que légat du Pape pour confirmer le mariage des rois catholiques2, accompagné de ses deux peintres attitrés, Paolo de San Leocadio et Franceco Pagano. Conséquence de l’incendie du retable de l’autel-majeur gothique qui avait ruiné l’abside en 1469, le contrat de 1472, passé entre le chapitre de la cathédrale et les peintres « Paolo de San Leocadio de Lombardie » et « Francesco de Naples », à l’initiative de l’évêque Rodrigo Borgia, prévoyait six ans de travaux mais trois de plus furent nécessaires. En 1481, le résultat, de style Renaissance, était tellement inhabituel que les responsables de l’église refusèrent de payer les trois mille ducats d’or dus aux deux artistes. Ceux-ci en appelèrent au gouverneur du roi qui nomma un tribunal de peintres locaux, qui ne jugea pas le style, mais conclut que les termes du contrat avaient été respectés. En 1674, on considéra la décoration « noircie » et on construisit une coque baroque qui recouvrit les fresques pour 330 ans, laissant un jour de 80 cm entre les deux plafonds .
Si Francesco Pagano semble avoir laissé peu de traces, la carrière de Paolo de San Leocadio (1447-1519) est lentement reconstituée. Il quitta sa ville natale, Reggio Emilia, pour se former à Ferrare et à Padoue ; La Vierge à l’enfant - Londres, National Gallery - témoigne de ce milieu (Tura, Bono da Ferrare). La polémique sur le fait de savoir s’il faisait une seule personne avec le Maître du chevalier de l’ordre de Montesa3 ou s’il s’agissait de deux artistes différents, semble s’être tue en faveur de l’assimilation à une seule individualité. L’expérience du rejet par le chapitre semble avoir porté et Paolo, s’il a gardé de l’art italien un sens de la perspective et une manière assez douce et idéalisée de construire les personnages, a aussi très vite intégré l’influence flamande que suivait alors tous les peintres valenciens et castillans, comme en témoigne la Vierge du chevalier de Montesa (vers 1475, Madrid, Prado). Il s’inscrit pleinement dans cette « koiné » méditerranéenne informelle, décrite par Roberto Longhi et Michel Laclotte, qui des côtes catalanes à Naples et à la Sicile, en passant par Avignon et Nice, réussit la synthèse du réalisme flamand et de l’ampleur spatiale italienne, grâce à une lumière très pure et limpide, courant dont Antonello est à la fois l’émanation, le pivot et le diffuseur. Paolo de San Leocadio retourne en Italie, probablement de 1484 à 1488, où il s’imprègne du modelé lombard que vient de révolutionner Léonard de Vinci. Des œuvres datées après 1500, la Mise au tombeau - Barcelone, MAC -, le Saint Michel - Orihuela, Musée Diocésain -, La Vierge et Saint-Jean - Valence, Museo de Bellas Artes San Pio V- montrent une manière proche de Vicente Macip.
Les fresques de la cathédrale de Valence permettront désormais d’écrire une histoire de l’art espagnol au XVe siècle très différente4. La question, par exemple, de savoir si les deux peintres ont eu connaissance des décors que Melozzo da Forli exécutait au même moment pour le Vatican et l’église de Saints-Apôtres est déjà posée, ne serait-ce que par l’identité de sujet des grandes figures d’anges amplement drapés et si spectaculairement nimbés5.

N.B. Les seules photos disponibles de ces peintures sont diffusées par une agence de presse. Nous ne pouvons donc pas les publier mais nous renvoyons ci-dessous vers celles de sites d’actualité espagnols. Parallèlement, nous essayons de nous procurer des photos libres de droit afin d’illustrer cet article.
Lien vers les photos et l’article du site Union-Web
Lien vers les photos et l’article du site Axxon


Michel de Piles, mercredi 30 juin 2004


Notes

1Il deviendra l’un des papes les plus sinistres de l’histoire sous le nom d’Alexandre VI de 1492 à 1503.

2Isabelle et Ferdinand s’étaient mariés en secret en 1469. La confirmation du mariage en unissant la Castille et l’Aragon créa l’Espagne moderne. Borgia s’impliquera tout au long de sa vie dans les affaires espagnoles notamment par le traité de Tordesillas.

3On regroupait sous ce nom, outre le tableau éponyme, L’Adoration de Mages (Bayonne, musée Bonnat), Tête de Christ et Tête de Vierge (Madrid, Prado), l’Annonciation (collection privée) et la Pietà (idem).

4Le retable du Calvaire de Rodrigo de Osona le vieux (Valence, église San Nicolà) maladroitement marqué par les estampes de Mantegna est daté de 1476. Pedro Berruguette ne rentrera d’Italie, porteur de la nouvelle esthétique, que 10 ans plus tard en 1583.

5Cette découverte inattendue pose un réel dilemme patrimonial. La coque du XVIIe devra être déclassée par le ministère de la culture pour être détruite et rendre visibles les fresques, ou alors celles-ci devront être détachées et être exposées ailleurs (mais comment, d’ailleurs, déposer les fresques sans détruire le plafond ?). D’après la presse locale, on semble plutôt s’orienter vers la première solution, ce qui permettrait de rendre au chœur son unité originelle du début XVIe, car sous cette abside se trouve le célèbre retable de la Vie de la Vierge par Llanos et Yañez de la Almedina (1509).




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