Eugène Carrière / Gabriel Séailles – Echanges philosophiques et artistiques sur l’art du paysage


Barbizon, musée départemental de l’Ecole de Barbizon. Du 4 juin au 14 août 2006.

1. Eugène Carrière (1849-1906)
Madame Séailles et sa fille Marguerite
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Service de presse

Diverses manifestations célèbrent cet été le centenaire de la mort du peintre Eugène Carrière (1849-1906). Ainsi au musée d’Orsay s’ouvre prochainement une exposition consacrée aux relations entre Rodin et le peintre. Marie-Thérèse Caille, conservateur du musée départemental de Barbizon, a pris pour prétexte les « échanges philosophiques et artistiques sur l’art du paysage », en réalité peu évoqués, sensés avoir existé entre Carrière et le philosophe et historien de l’art Gabriel Séailles (1852-1922), qui fit construire en 1883 à Barbizon la villa Les Alouettes.

Séailles, auteur d’une Histoire de la philosophie, est l’auteur de divers ouvrages monographiques consacrés notamment au peintre orientaliste Alfred Dehodencq (1885), à Léonard de Vinci (1892), à Carrière (1900) et à Watteau (1902), et on lui doit une thèse sur Le Génie dans l’art et la morale de Descartes. Dans L’Origine et les Destinées de l’Art, publié à titre posthume en 1925, Séailles analyse la peinture de paysage, dont il écrit qu’elle est « la plus subjective, la plus lyrique, celle qui, transposant le sentiment dans un langage métaphorique, se rapproche le plus de la musique ». On comprend alors son attachement à Barbizon et à ses maîtres du paysage. Est rappelé également l’engagement politique et social, peu connu, de Séailles, un des premiers intellectuels de gauche : défenseur de Dreyfus, il participe à la création des premières Universités populaires, et est l’un des fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme.

2. Octavie-Charles Paul-Séailles (1855-1944)
Arbre en automne
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Service de presse

La relation avec Carrière est finalement peu abordée. Si l’œuvre de celui-ci a pu l’intéresser par le rapport ténu entre sa peinture évanescente aux contours estompés, voire absents, et le sfumato de Léonard de Vinci, il semble que l’engouement de Séailles ait moins concerné l’artiste et son œuvre que l’homme, comme lui défenseur des opprimés et «  le meilleur et le plus tendre des amis ». Un choix intéressant de peintures de paysages de Carrière est présenté, ainsi que le Portrait de Madame Séailles et de sa fille Andrée (ill. 1), dont l’état de conservation [1] ne fait qu’estomper plus encore les contours des figures, qui ont désormais pratiquement disparu de la toile… A l’opposé, le remarquable portrait de Séailles par Alfred Dehodencq étonne par sa force et la tension du regard.

De fait, l’exposition aménagée dans la maison-atelier de Théodore Rousseau, non loin de la fameuse auberge Ganne qui accueillit les peintres de Barbizon pendant des décennies, vaut surtout pour la découverte de trois personnalités de la famille Séailles, évoluant dans les milieux littéraires et artistiques jusqu’au XXe siècle. La première salle nous introduit dans cet univers familial, où évoluèrent deux femmes artistes, dont les œuvres sont toutes conservées par leurs descendants. Octavie, épouse de Gabriel Séailles dont le nom de peintre est d’Octavie-Charles Paul-Séailles (1855-1944), exécute dans les années 1890-1900 de charmantes pochades de paysages sur le modèle des peintres de Barbizon (Arbre en automne, ill. 2). Sont surtout remarquables ses portraits au crayon ou au fusain de paysans et de scènes domestiques, où on note une légère influence de Carrière, mais qui révèle en réalité une vraie personnalité artistique. Sa fille Andrée, figure des Années folles dont un portrait de Carlos Schwabe rend avec subtilité le sourire ironique, reprend par la suite ces mêmes thèmes, mais dans une manière plus synthétique qui dénote l’influence impressionniste (Moisson, ill. 3).

3. Andrée Séailles (1891-1980)
Moisson
Huile sur toile
Collection particulière
Photo : Service de presse


On peut regretter l’absence de catalogue (seul est disponible un fascicule de seize pages, par ailleurs bien fait). La personnalité mal connue de Gabriel Séailles, intellectuel utopiste et homme sensible, ainsi que l’œuvre de son épouse et de sa fille, dont la qualité reste très honorable en regard des toiles de Carrière, auraient mérité une analyse approfondie. A l’heure où seuls les grands noms font recette, il est rassurant de constater que certains conservateurs tiennent encore à faire découvrir de nouvelles personnalités. A condition de se plonger au cœur de la forêt de Fontainebleau [2]…


Magali Lesauvage, dimanche 2 juillet 2006


Notes

[1] On aurait sans doute préféré voir le Portrait de Gabriel Séailles et de sa fille Marguerite (Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain), en meilleur état, mais prêté actuellement aux Musées royaux des Beaux-arts de Bruxelles pour l’exposition sur La Maison Bing.

[2] Voir aussi, du même auteur, l’article consacré à l’exposition Auguste Rodin / Eugène Carrière, au Musée d’Orsay du 11 juillet au 1er octobre 2006.



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