Si certains artistes ayant suivi la voie naturaliste ouverte par Bastien-Lepage sont de mieux en mieux connus et appréciés (Pelez, Friant, Dagnan-Bouveret, Geoffroy, Debat-Ponsan, sans parler des étrangers …)1, Eugène Buland demeurait difficile à cerner. Pour quelques-uns d’entre eux, il suffit d’un seul tableau pour mémoriser leur nom et les reconnaitre définitivement, soit à cause d’un style très personnel ou extravagant, soit en raison d’un choix de sujet récurrent. Ce n’est pas le cas de Buland, et comme nombre de peintres de la Troisième république, il devait changer fréquemment de style ou de thématique pour surprendre à chaque Salon : les peintres naturalistes ayant peu de commandes et ne réalisant pas de grands décors publics ou privés, les tableaux vendus au Salon constituaient souvent leur seul gagne pain.
La première bonne surprise de la rétrospective Buland2, c’est finalement de s’apercevoir qu’on avait vu et qu’on connaissait déjà plusieurs tableaux de l’artiste, mais qu’il était difficile de faire un lien entre eux ou de se rappeler leur auteur. Quoi de commun entre la Propagande Boulangiste au musée d’Orsay, les Bretons en prière de Quimper ou le diaphane Christ chez Marthe et Marie du Petit-Palais ? L’exposition révèle un artiste cohérent, créateur de plusieurs images fortes et populaires, représentées d’une façon tellement neutre que leur auteur semble au premier abord assez en retrait.

1. Eugène Buland (1852-1926)
Mariage Innocent, 1884
Huile sur toile, 140 x 215
Carcassonne, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Carcassonne

2. Eugène Buland (1852-1926)
Offrande à la Vierge, 1879
Huile sur toile - 103 x 81,5 cm
Le Havre, Musée Malraux
Photo : Musée Malraux
Son parcours est classique et sans surprise : élève de Cabanel (comme beaucoup d’artistes à l’époque), il obtient deux fois le Second Grand Prix de Rome avec des sujets antiques, qu’il n’abordera plus par la suite, mais qui montrent déjà un clair-obscur très accentué et un réalisme dramatisé. Après un séjour à Rome, il tente sa chance au Salon, obtient une mention honorable et un succès qui l’est aussi, c’est-à-dire régulier mais sans triomphe. L’Etat acquiert plusieurs de ses toiles et lui octroie la légion d’honneur. S’il y a parfois du Jean-Paul Laurens, du Merson (ill. 1) ou du Tissot dans ses premières peintures exposées, incontestablement le succès de Bastien-Lepage et sa façon de renouveler la tradition vont déterminer son style et son choix de vie. Dès 1886, il quitte la capitale pour installer son atelier à la campagne, à Charly-sur-Marne, dans l’Aisne. Il ne va pas peindre les paysans au labeur, mais des chroniques de la vie locale que la critique n’a pas hésité à comparer à Maupassant. Il a souvent représenté la piété populaire des habitants de cette région (Restitution de la Vierge, le lendemain du mariage, Caen, Devant les reliques, Troyes, Offrande à la Vierge, Le Havre, ill. 2) ou de Bretagne, dans ce qui reste son œuvre la plus souvent reproduite, la Visite à la Vierge de Bénodet (ill. 3) de Quimper3. Un mélange de hiératisme primitif et de réalisme photographique a assuré le succès de cette toile au point d’avoir fait passer Buland, à tort, pour un spécialiste de la dévotion bretonne comme Deyrolle ou Guillou.

3. Eugène Buland (1852-1926)
Visite à la vierge de Bénodet ( Bretons en prière), 1898
Huile sur toile - 115 x 147 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée de Quimper

4. Eugène Buland (1852-1926)
Flagrant délit, 1893
Huile sur toile - 65,2 x 80,7 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
La manifestation a pu regrouper la plupart de ses oeuvres conservées dans les musées français, à l’exception des Héritiers de Bordeaux, auxquels se sont ajoutés des prêts extérieurs, des ébauches encore conservées dans la famille, le fascinant Tripot d’une collection américaine4ou le Flagrant délit, en collection particulière (ill. 4) de 1893, qu’on avait pu découvrir à la galerie Talabardon & Gautier en 2003. Dans un tel tableau, lourd d’un sous-entendu moral (les deux tourtereaux ont été surpris par le garde champêtre), Buland décrit la scène avec une grande finesse psychologique mais ne juge pas, ni ne dénonce rien. Sa peinture ne prend jamais parti, ni social, ni politique, ni même esthétique. Ce qui lui valut le dédain des thurifaires de l’art moderne et qui, paradoxalement, le fait apparaît en phase avec l’art le plus contemporain : une froide indifférence, un constat d’entomologiste, une atmosphère pesante rendue par l’étroitesse du cadrage, qu’on retrouve chez nombres d’artistes d’aujourd’hui. Réticent à l’esprit de la modernité (bien que ne représentant que des événements de son époque, mais pas ceux qui l’auraient rendu acceptable pour l’avant-garde, comme l’apologie de la machine), ses constats neutres et sans émotion particulière des moments arrêtés de la vie quotidienne, le rapprochent des photographes actuels.

5. Eugène Buland (1852-1926)
Conseil municipal et commission de Pierrelaye
organisant la fête, 1891
Huile sur toile - 140 x 200 cm
Hôtel de ville de Pierrelaye (Val d’Oise)
Photo : D. R.
Cette rétrospective présente aussi quelques dessins achevés (un bel autoportrait de jeunesse) ou préparatoires aux grands formats, plusieurs esquisses, expliquant le processus créatif, et aussi des pochades prises sur le vif. Comme toujours, chez ces peintres dits « académiques », elles montrent une autre facette plus fraiche et « moderne » de leurs talents. L’Etude de jeune fille de profil (collection particulière, n° 39) peut même être qualifiée de symboliste. Plusieurs œuvres jouent sur le décalage avec leur titre, sans qu’une fois encore les intentions de l’artiste apparaissent clairement. Héritier des portraits de groupe hollandais, composé comme une Cène laïque, les édiles habillés de noir et raides du Conseil municipal et commission de Pierrelaye organisant la fête (ill. 5) semblent prendre de bien plus graves décisions.
Il parait curieux qu’un peintre qui a donné tant de beaux portraits collectifs, n’en ait produit que si peu d’individuels, même si le puissant Repas du jardinier de Château-Thierry peut être classé dans ce genre. Sûrement restent-ils à redécouvrir dans les familles. Le portait provincial sous la Troisième République reste une « terra incognita » de la recherche, alors qu’il suffit d’entrer dans le moindre bâtiment public pour en voir d’assez grand nombre.

6. Eugène Buland (1852-1926)
Un jour d’audience, 1895
Huile sur toile - 120,7 x 97,2 cm
Chi Mei Museum, Tainan, Taiwan
Photo : D. R.

7. Eugène Buland (1852-1926)
L’Offrande, 1887
Huile sur toile - 43 x 63 cm
Vente Piasa à Paris, 20 juin 2008
Photo : Piasa
L’exposition témoigne du travail de fonds des musées français, courageusement réalisé sans véritable médiatisation (plusieurs toiles sont des acquisitions des vingt-cinq dernières années). Les amateurs qui la rateront risquent de le regretter, pas moins de quatre musées s’étant associés pour proposer autant d’étapes sur plus d’une année. Ils se consoleront en lisant l’excellent catalogue qui l’accompagne. L’étude est basée sur le DEA de Paul Gilbert, malheureusement disparu trop tôt. La rédaction du catalogue a été reprise au pied levé et avec brio par Olivier Michel, le grand spécialiste du Settecento romain qu’on n’attendait pas là, et Marie-Noëlle Maynard, conservatrice de musée de Carcassonne. Les essais et les notices sont courts mais expliquent l’essentiel, notamment sur la question de son rapport à la photographie. Le maquettiste a fait un très beau travail, rendant le livre clair et facile à manipuler et les couleurs des reproductions respectent celles des originaux, un exploit de nos jours. L’ouvrage comporte aussi une liste des tableaux non exposés ou non localisés avec leurs reproductions, certains n’étant connus que par d’anciennes photos en noir et blanc, et sept pages de critiques de Salon et de Fortune critique. Au plaisir de la redécouverte de ce peintre, s’ajoute donc un excellent travail scientifique5, agréable et facile à lire. Une réussite.
Collectif, Eugène Buland. Aux limites du Réalisme, Edition Panama Musées, 2007, 112 p., 18,50 €. ISBN : 978-2-7557-0281-1.
Informations pratiques : Musée de l’Ardenne, 31, place Ducale, 08000 Charleville-Mézières. Tél : + 33 (0)3 24 32 44 65. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Tarif : 4 €.
