Être et paraître, la vie aristocratique au XVIIIe siècle. Trésors cachés du Musée national de la Renaissance


Château de La Roche Guyon, du 13 avril au 29 novembre 2015

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1. Vue de l’exposition
Christ en croix, bois, France (?)
Christ en croix, France, ivoire
La Vierge, l’enfant Jésus et Jean-Baptiste, Flandres, ivoire
Dizainier, cristal de roche, ambre et bronze doré
XVIIIe siècle
Écouen, Musée national de la Renaissance
Photo : bbsg

Ils pétunent pendant qu’elles se pomponnent, elles ont leurs boîtes à mouches, ils ont leurs secouettes… Certains objets, aujourd’hui insolites, témoignent d’un art de vivre aristocratique au XVIIIe siècle. Ils sont mis en valeur dans une exposition temporaire organisée par deux châteaux du Val de l’Oise, La Roche-Guyon à l’ouest, Écouen à l’est, l’un servant d’écrin aux collections de l’autre.
Le château de La Roche-Guyon fut embelli par le duc de La Rochefoucauld et par sa fille surtout, la duchesse d’Enville, entre 1764 et 1769. Ses salons, bien que vidés de leur mobilier (voir l’article), offrent un cadre cohérent aux œuvres du XVIIIe conservées au Musée national de la Renaissance. Celui-ci fut créé à Écouen en 1977 à partir des collections de Cluny datant d’après 1500 : cela explique qu’il possède un certain nombre d’objets sans liens avec la Renaissance et relégués dans les réserves. C’est l’occasion aujourd’hui d’en voir quatre-vingt-cinq : déployés dans dix vitrines thématiques, ils racontent le quotidien de l’aristocratie au siècle des Lumières, tout comme certains peintres ont illustré les heures du jour, Nicolas Lancret notamment ou Antoine Aveline, auteur de gravures d’après Jean Mondon.
Fixées sur de fines tiges qui permettent de varier la hauteur dans une mise en scène dynamique et légère (ill. 1), les œuvres choisies évoquent la toilette, celle que l’on fait dans l’intimité et celle que l’on fait en public, la parure également, les arts de la table, les ouvrages de dames, la chasse, l’armement, et puis la lecture et l’écriture, la prière et la dévotion, mais aussi le plaisir de fumer et de pétuner, et bien sûr les jeux et les divertissements. Chaque vitrine est accompagnée d’un commentaire audio qui fait parler la duchesse d’Enville. Elle explique par exemple les différentes manières de tenir un éventail et le langage amoureux que cela peut cacher. Celui qui est exposé (ill. 2) déploie une scène galante dans un paysage, sur une monture en argent, en nacre et en ivoire. À côté, une châtelaine - bijou à la mode au XVIIIe siècle - ornée de petits portraits, a gardé ses pendeloques et même sa montre (ill. 3).
L’ouvrage publié à l’occasion de cette exposition ne comporte pas de notices détaillées, mais il reprend et développe les thèmes du parcours, intégrant la description des œuvres au sein d’une analyse plus générale de l’évolution des us et coutumes de l’époque.


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2. Vue de l’exposition
Éventail plissé
Paris, première moitié du XVIIIe siècle
Argent, ivoire, nacre, parchemin peint à la gouache - 27 x 47 cm
Écouen, Musée national de la renaissance
Photo : bbsg
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3. Châtelaine portant montre et breloques
Paris, Daniel Vaucher (mécanisme)
XVIIIe
Or émaillé, pocelaine, verre - 20 x 10 x 2 cm
Écouen, Musée national de la renaissance
Photo : bbsg

Un objet en particulier revient d’une vitrine à l’autre : la boîte. Écrin, étui, flacon… ses formes sont multiples et ses fonctions variées. Elle reste toutefois une enveloppe, moins précieuse en théorie que ce qu’elle renferme. En théorie seulement, car chaque boîte, soigneusement décorée, devient un petit chef-d’œuvre en soi. Cette importance accordée au contenant autant qu’à son contenu apparaît finalement comme la métaphore d’une société dans laquelle l’être et le paraître sont indissociables.
Ainsi, les besicles (ancêtre des lunettes) sont protégés dans de jolis étuis en corne, en bois sculpté, en métal doré ou en galuchat (ill. 4). Les aiguilles pour les ouvrages de ces dames (couture, tricot, dentelle, tapisserie, broderie) sont conservées dans un étui en jaspe et en or ciselé ; tandis qu’un petit nécessaire à broder est rangé dans un cocon en cristal de roche. Quant à la « navette de frivolité » au nom réjouissant, elle servait à broder autant qu’à se donner une contenance.
La section « toilette » réunit de délicates boites à mouches, en agate et argent ; les mouches qui, sur le visage, devenaient « la discrète », « l’effrontée » ou « la majestueuse »… Elles côtoient des flacons de parfum : l’un en cuivre doré, en argent et nacre vient d’Italie, l’autre en argent doré et émaillé a peut-être été fabriqué à Augsbourg. Eau de rose ou romarin, le parfum avait bien sûr son rôle dans le jeu de la séduction, mais on lui prêtait aussi une fonction thérapeutique, un pouvoir de protection contre la contagion. On apprend que l’eau a longtemps été redoutée, à cause de la peste, aussi la toilette consistait-elle à se frictionner et à changer de chemise, jusqu’au XVIIIe siècle qui vit revenir la pratique du bain.


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4. Vue de l’exposition
Bésicles et leurs étuis
Métal ciselé et doré, galuchat, velours, cuivre coré
XVIIIe siècle
Écouen, Musée national de la renaissance
Photo : bbsg
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5. Râpe à tabac : Vénus apprenant à lire à l’Amour
Dieppe, Première moitié du XVIIIe siècle
Ivoire - 22 x 6 cm
Écouen, Musée national de la renaissance
Photo : bbsg

Le tabac fut lui aussi considéré comme un remède. Les accessoires qui lui sont associés sont multiples et richement décorés : les fourneaux de pipes, bien sûr, sont souvent en bois sculpté. Néanmoins, on fumait peu le tabac, on le prisait ; les tabatières étaient alors de véritables objets précieux, orfévrés ou décorés de laque, de vernis Martin, d’émail. Les râpes qui permettaient de transformer les feuilles en poudre, étaient enveloppées de bois ou d’ivoire, délicatement sculptées de scènes où Vénus figurait en bonne place, le tabac étant réputé pour avoir des vertus aphrodisiaques (ill. 5). La secouette enfin, que l’on retournait pour faire tomber un peu de poudre sur sa main, était tout aussi soignée dans son décor.

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Paire de pistolets, fin XVIIe siècle
Pays-Bas, Maastricht
Ivoire et acier - 47 cm
Ecouen, Musée national de la Renaissance
Photo : bbsg

Les coffrets de jeux pouvaient renfermer un plateau de dames et un jeu de tric trac, en ivoire, en corne, en ébène ou en palissandre… On jouait de l’argent souvent dans ces divertissements. Parmi les jeux de cartes à la mode : l’hombre et le quadrille, la brusquembille, le mistigri… On pourra voir un jeu de cartes allemandes que l’on reconnaît à ses enseignes : le trèfle, le carreau et le pique sont remplacé par le gland, la feuille et le grelot, le cœur quant à lui est toujours là.
Une autre activité exigeait à la fois de l’adresse et de la chance : le combat en duel, malgré l’interdiction du roi. Le pistolet dans ce domaine remplaça peu à peu l’épée, et l’on peut admirer deux d’entre eux, dont la crosse se termine par la tête, superbe, d’un homme moustachu, coiffé d’un turban (ill. 6). A côté, une magnifique poire à poudre en écaille de tortue et en argent, est ornée d’une figure en son centre : il s’agit d’une femme en armure surmontée d’une chouette, Athéna. La petite épée portée par les gentilshommes en civil n’avait rien à voir avec celle des militaires, beaucoup plus lourde. Les officiers devaient avoir une lame de longueur réglementaire, mais ils étaient libres de choisir la monture et ses décors, jusqu’en 1750 tout du moins, lorsque l’Ordonnance imposa une épée uniforme. C’est bien un art de vivre qu’évoque cette exposition, un monde et une époque dans lesquels l’accessoire est essentiel.

Commissaire : Muriel Barbier


Sous la direction de Muriel Barbier, Être et paraître. La vie aristocratique au XVIIIe siècle, Artlys, 2015, 142 p., 18 €. ISBN : 9782854956108

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Informations pratiques : Château de La Roche-Guyon, 1 rue de l’Audience 95780 La Roche-Guyon. Tél :+33 (0)1 34 79 74 42. Ouvert du samedi 28 mars au dimanche 25 octobre 2015, du lundi au vendredi de 10h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 19h. Du lundi 26 octobre au dimanche 29 novembre 2015, ouvert tous les jours de 10h à 17h. Tarif : 7,80 € (réduit : entre 4,80 € et 3,70 €, forfait Famille : 22 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, vendredi 21 août 2015





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