
1. Didier Barra
Vue de Naples
Huile sur toile - 115 x 117 cm
Hartford, Wadsworth Atheneum Museum of Art
Avant de s’intéresser aux œuvres, il est nécessaire de s’interroger à propos du regroupement sous le même nom générique, Monsù Desiderio, de deux peintres différents, tous deux lorrains et ayant travaillé à Naples au XVIIe siècle, François de Nomé et Didier Barra. Comme le signalait à juste titre Jacques Thuillier [1], on se demande : « pourquoi donc ces articles, ces expositions, ces livres même qui prétendent parler de Monsù Desiderio et qui traitent d’un autre peintre, qui reproduisent ou montrent des tableaux clairement signés François de Nomé, soit un Monsu Francesco dont les archives de Naples ont livré l’identité et même une partie de la biographie ? ». L’exposition persiste dans la confusion. Le titre même (Enigma) entretient l’idée (vendeuse) du mystère qui entourerait l’artiste ou les artistes connus sous le nom de Monsù Desiderio (littéralement : Monsieur Didier). La réalité est plus simple. Il y eut deux peintres, bien identifiés, qui collaborèrent peut-être - Thuillier en doute - mais qui sont clairement distincts. Didier Barra, le vrai Monsù Desiderio, exécutait des vues panoramiques de villes, principalement de Naples (ill. 1). François de Nomé était un peintre de caprices architecturaux et d’intérieurs d’églises, souvent imaginaires et plongés parfois dans un chaos cataclysmique, tremblements de terre ou incendies (ill. 2). La confusion est d’autant plus grande que lorsque l’on évoque Monsù Desiderio, ce sont les toiles du second qui viennent d’abord à l’esprit, celles qui sont conservées en plus grand nombre et qui font l’essentiel de l’exposition.

2. François de Nomé
La destruction du Caire
Huile sur toile - 52 x 76 cm
Metz, Musées de la Cour d’Or
Il faut donc, du point de vue scientifique, s’attacher aux faits certains, aux toiles signées ou documentées, puis regrouper des ensembles cohérents. Ensuite devrait venir le temps de l’interprétation, indispensable. C’est l’inverse qui s’est produit pour « Monsù Desiderio », et l’exposition messine, la première à étudier de manière aussi complète le sujet, est de ce point de vue une occasion un peu manquée. Les affirmations selon lesquelles Didier Barra aurait repris, après la mort de François de Nomé, son atelier, semblent par ailleurs pure conjecture. Elles ne sont pas, quoiqu’il en soit, suffisamment étayées dans le catalogue.
N’en concluons pas que l’ensemble manque d’intérêt. Au contraire. Car du point de vue purement pictural, la réussite est parfaite. Vues isolément, les toiles de François de Nomé peuvent paraître répétitives, voire ennuyeuses. Leur accumulation aboutit paradoxalement au sentiment inverse : elles sont d’une variété et d’une invention exceptionnelle, dans un genre pourtant limité.

3. François de Nomé
David au Temple
Huile sur toile - 76 x 101 cm
Würzburg, Martin von Wagner Museum der Universität
La première salle présente des panoramas dont deux sont attribués à François de Nomé. Les autres vues sont de Didier Barra, plus topographiques et réalistes. Celui-ci a également participé à un grand retable religieux dû à Onofrio Palumbo, Saint Janvier protège la ville de Naples.
François de Nomé apparaît bien comme l’artiste important, celui dont le caractère étrange a fait fantasmer des générations d’historiens. Des intérieurs d’église (ill. 3) à la représentation de ruines, son art n’est pourtant pas unique à cette époque. Ses fonds de paysages rappellent parfois les flamands tels que Bril ou Patinir, l’atmosphère étrange évoque celle d’artistes tels qu’Elsheimer. Ses vues de villes imaginaires animées par des scènes violentes sont proches de l’art de Vredeman de Vries. Ces similitudes avec des peintres contemporains ou légèrement antérieurs - on pourrait citer aussi Filippo Napoletano - relativisent la singularité de François de Nomé. Celle-ci existe, néanmoins. Son style est original même si l’atelier et des collaborateurs (pour les figures) participèrent souvent à l’élaboration des tableaux. Une de ses caractéristiques principales, l’une des plus originales et qui le rend entre tous reconnaissable, est cette manière d’animer les bâtiments par des sculptures ou des éléments architectoniques peints à l’aide de touches de matière claire et épaisse, comme sculptée dans la pâte (ill. 4).

4. François de Nomé
Daniel dans la fosse aux lions (détail)
Huile sur toile - 45 x 74,5 cm
Metz, Musées de la Cour d’Or
Le catalogue qui accompagne l’exposition est, hélas, très insuffisant. Les textes, écrits par une spécialiste italienne, sont trop courts et laissent de nombreux points dans l’ombre. La séparation entre les tableaux de François de Nomé et de Didier Barra n’est pas claire [2] reflétant ainsi la confusion de l’accrochage. L’édition, surtout, est fort médiocre. Les photographies, de piètre qualité, sont peu exploitables, souvent à cheval sur deux pages alors que l’ouvrage, broché, ne peut s’ouvrir entièrement. Les notices ne sont pas numérotées, les rendant difficiles à retrouver en raison de la proximité des sujets. L’absence d’index des oeuvres exposées (et d’ailleurs d’index général) est tout aussi dommageable. La couverture, de mauvaise qualité, s’abîme rapidement après quelques manipulations.
Ne terminons pas, cependant, sur cette note négative. La beauté et le nombre des œuvres, les provenances variées et la présence de nombreux tableaux de collections particulières [3] font de cette exposition une étape nécessaire pour tout amoureux de la peinture du XVIIe siècle. Elle donne un aperçu exhaustif de l’art de « Monsù Desiderio ». En se concluant sur deux natures mortes, dont l’une est inédite, elle ouvre des voies nouvelles. Elle confirme, en tout cas, que François De Nomé est un grand peintre.
P.S. Notons, en aparté, qu’il est curieux que le catalogue ne mentionne nulle part le nom d’Isabelle Biardès. Celle-ci était en effet, jusque très récemment, conservateur des musées de la Cour d’Or. Le maire de Metz l’a remplacée par Monique Sary. L’histoire semble complexe, et a donné lieu à une pétition, en faveur d’Isabelle Biardès, qui a circulé parmi les conservateurs en Lorraine et ailleurs. Ne connaissant pas les tenants et les aboutissants de cette affaire, nous nous garderons bien de prendre position. En revanche, on peut s’étonner du fait que, conservateur jusqu’au mois d’octobre, Isabelle Biardès n’ait aucunement participé à l’exposition Monsu Desiderio, comme le laisserait penser l’absence de son nom du catalogue...
Commissariat général : Monique Sary, conservatrice en chef, Musées de la Cour d’Or, Metz ; Maria Rosaria Nappi, Historienne de l’Art, Ministère des Biens et des Activités Culturelles, Naples.
Catalogue Enigma. Monsù Desiderio. Un fantastique architectural au XVIIe siècle, Editions Serpenoise, 192 p., 29 €. ISBN : 2-9520773-I-2.
