
Léonard de Vinci (1452-1519)
Saint Jean-Baptiste
Huile sur panneau - 69 x 57 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Wikimedia Commons
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Société italienne, ENI est l’une des plus grosses compagnies pétrolières du monde. Son chiffre d’affaire en 2008 s’est élevé à 108 milliards d’euros pour un bénéfice de 8,8 milliards. ENI a donc de l’argent, beaucoup d’argent, qu’elle utilise à l’occasion pour du mécénat culturel. Le Louvre a ainsi bénéficié de son aide pour les expositions Mantegna et pour celle actuellement présentée sous la pyramide, Titien, Tintoret, Véronèse. Rivalités à Venise. Deux expositions d’ailleurs très réussies l’une comme l’autre. Elle financera également, en 2012, une rétrospective consacrée aux ultimes années de Raphaël.
Sous l’égide logistique et financière d’ENI, le Louvre va envoyer pendant un mois, du 27 novembre au 27 décembre prochain, l’un de ses plus importants tableaux, le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci. Celui-ci sera présenté dans une « exposition » intitulée sobrement (nous traduisons) : Léonard à Milan. Exposition extraordinaire du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci. Du Louvre au Palazzo Marino [1].
Le département des peintures du Louvre, par la voix de son directeur, Vincent Pomarède, nous a précisé qu’il s’agit « d’un cycle d’expositions-dossier pédagogiques lancé l’an dernier par la Ville de Milan et soutenu par le Ministère des Biens Culturels Italiens ». Selon ce principe, il s’agit de présenter gratuitement au public une œuvre importante de l’art italien. L’année dernière avait été montrée, dans le même cadre, La conversion de saint Paul de Caravage. Sans doute, mais il faudrait préciser que ce dernier tableau est en collection privée, rarement vu par le public, et qu’on ne peut donc aucunement le comparer au Saint Jean-Baptiste de Léonard.
Vincent Pomarède ajoute encore que : « le catalogue publié à cette occasion est un ouvrage tout à fait scientifique rédigé, entre autre, par le professeur Marani, l’un des plus grands spécialistes de Léonard de Vinci, et coordonné par Vincent Delieuvin, conservateur au département en charge de la peinture italienne du XVIe siècle. » Nous ne mettrons pas en doute a priori l’intérêt de ce livre. En revanche, nous contestons la nécessité de déplacer un tableau aussi important seul, sans aucun propos, fût-il entouré d’ « un dispositif pédagogique très complet (films, consultations numériques, catalogue, livre pour enfants, présence constante d’une vingtaine de médiateurs ou guide conférenciers, etc.) ». L’argument de la gratuité, mis en avant et paré de toutes les vertus, nous semble paradoxal, le directeur du Louvre s’y opposant (à raison selon nous) pour le Louvre.
On lit, dans la presse italienne, sur ce qui semble être un communiqué de presse, que : « le propos scientifique de cette exposition est celui de montrer le Saint Jean-Baptiste dans les conditions optimales d’espace et d’éclairage [2]. On appréciera l’intérêt de la chose. A la place du Louvre, je ne serais d’ailleurs pas très heureux de cette explication qui laisse entendre que le tableau serait d’habitude très mal présenté.
Le Louvre précise encore que : « dans la foulée de cet événement, le Musée du Louvre initiera en 2010 un cycle d’expositions-dossiers avec la Pinacothèque de la Brera à Milan, dans lequel nous allons confronter durant trois ans certaines œuvres italiennes et françaises de notre collection avec celles de la Brera ». Il ajoute enfin que ces partenariats fait partie d’un projet plus vaste qui verra, dans le cadre d’un accord avec les villes de Brescia, de Rome et de Milan, l’organisation de plusieurs expositions.
Peut-être. Il reste que rien ne peut justifier le déplacement seul d’une œuvre de Léonard de Vinci du Louvre, hors de tout contexte. Cette opération n’est finalement rien d’autre qu’une version réduite, à destination de l’Italie, de l’envoi de la Joconde au Japon par André Malraux. Le Saint Jean-Baptiste n’est pas, contrairement à cette dernière ou à la Sainte Anne, une œuvre particulièrement fragile. Mais une peinture aussi précieuse ne devrait être déplacée que pour de bonnes raisons, et encore. La durée d’un mois ne privera pas les visiteurs du Louvre pendant trop longtemps de ce chef-d’œuvre, mais ce court laps de temps est en lui-même absurde. Aucune exposition sérieuse ne dure qu’un mois. Le lieu pose également problème, puisque le Palazzo Marino qui accueillera l’événement, n’est pas un musée : il s’agit de l’Hôtel de Ville de Milan.
Nous avons déjà eu l’occasion de le dire : le mécénat est une chose formidable tant qu’il respecte certaines règles. Le mécène ne doit pas intervenir sur l’aspect scientifique et il ne doit rien imposer qui soit contraire aux pratiques normales d’un musée. L’envoi du Saint Jean-Baptiste à Milan est-il uniquement, comme l’affirme le Louvre, le résultat d’un partenariat scientifique entre le musée et plusieurs villes italiennes, ou plutôt le résultat d’une négociation avec un sponsor qui souhaite ainsi obtenir un retour sur investissement plus important que le simple fait d’avoir son nom sur une affiche ou sur un catalogue français ? La question mérite en tout cas d’être posée.
Si le Louvre a répondu à nos questions, il reste que sa discrétion sur ce type d’opérations est surprenante. Personne en France n’était au courant de ce « prêt » qui est annoncé largement dans les médias italiens. Il n’y a pourtant aucune raison de cacher quelque chose dont on n’a pas honte.
