En route ! Dessins néerlandais de paysage Collection John et Marine van Vlissingen


Paris, Fondation Custodia, du 30 janvier au 30 avril 2016

« Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons. »
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La Fondation Custodia expose une centaine de dessins hollandais et flamands, florilège d’une collection de plus de 1700 œuvres, constituée depuis cinquante ans par John et Marine Fentener van Vlissingen. L’ensemble avait été présenté au Rijksmuseum l’été dernier et s’accompagne d’un catalogue en anglais avec une notice pour chaque feuille.
Le parcours chronologique commence au XVIe siècle , s’achève au XIXe, ponctué de grands noms parmi lesquels un phare baudelairien : Rembrandt, avec un dessin de la porte Saint-Antoine à Amsterdam tracé vers 1648-1652, qui faisait partie d’un album compilé par le Docteur Johannes Furnerius, dont le fils fut l’élève du maître (ill. 1).


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1. Rembrandt Harmensz. van Rijn (1606-1669)
Rempart près de la St. Anthonispoort à Amsterdam, vers 1648-1652
Plume et encre brune, lavis brun - 142 x 182 mm
Collection particulière
Photo : John and Marine van Vlissingen Art Foundation
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2. Jacob Cats (1741-1799)
Scène d’hiver avec pêcheurs d’anguilles
Pierre noire, plume, encre brune - 28,2 x 35,9
Collection particulière
John and Marine van Vlissingen Art Foundation
Photo : bbsg

Le paysage est le thème principal qui unit toutes ces œuvres. Des paysages typiquement néerlandais tout d’abord, marines, moulins ou bien ces fameuses scènes d’hiver fourmillantes de patineurs ; elles sont en couleur - aquarelle et gouache - chez Geerit Battem, monochromes chez Jacob Cats qui utilise la pierre et l’encre noires pour décrire, dans la vaste blancheur grise du ciel et de la neige, des pêcheurs d’anguilles et autres personnages (ill. 2). Au XIXe siècle, Hendrik Gerrit Cate décale les patineurs sur la droite, et s’intéresse davantage à la description poétique de grands bouleaux argentés. Autre type de paysage, les résidences de campagne néerlandaises, soigneusement détaillées à la gouache par Isaac de Moucheron dans un style classicisant rapporté d’Italie ; leurs jardins sages sont animés de petites figures élégantes, deux hommes se saluent bien bas, un autre dans une barque à sorti sa longue vue. Lui aussi spécialisé dans la représentation des belles demeures de campagne, Hermanus Numann est un aquarelliste de talent qui réduit sa palette à des bleus, verts et blancs - parfois la feuille est laissée en réserve - pour traduire le calme domaine de Wijkeroog vu depuis l’étang ; l’œuvre est présentée à côté de son dessin préparatoire d’assez grand format, sans doute réalisé sur le motif, et pourtant très minutieux.

Les artistes hollandais et flamands voyagèrent comme les autres dans toute l’Europe. Parti d’Amsterdam en 1645, Lambert Doomer se retrouva à Nantes et représenta le quartier de Vertais, une grande rue traversée par un homme à cheval suivi de son chien, la scène pourrait être celle d’un western. L’artiste parcourut la Loire et rapporta des esquisses qu’il reprit dans de grands formats dans les années 1670. Jan Peeters se rendit également dans le Nord de la France à la demande du graveur Kaspar Merian et dessina vers 1648-1651 le fort de Ham dans une vue panoramique. Motifs séduisants pour ceux qui cheminaient vers l’Italie, les maisons sur la falaise, près de Lyon, furent représentées par Jan Wils ou par son fils vers 1654 (ill. 3).
L’Italie était bien sûr la destination incontournable. Un artiste comme Caspar van Wittel devenu Gaspare Vanvitelli est d’ailleurs plus italien que néerlandais, lui qui s’installa définitivement à Rome vers 1675. Ce sont probablement les cascades de Tivoli qu’il fixe sur une feuille, un motif très en vogue comme le montrait une jolie exposition à Cognacq-Jay (voir l’article).


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3. Attribué à Jan Wils (1603-1666) ou Joan Wils (1629-après 1681)
Maisons sur une falaise en contrebas
du Château de Francheville, près de Lyon

Pinceau et lavis gris, crayon, pierre noire - 195 x 207 mm
Collection particulière
Photo : John and Marine van Vlissingen Art Foundation
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4. Paulus van Liender (1731-1797)
Paysage de forêt avec un berger
et une bergère près d’un ruisseau
, entre 1789 et 1797
Plume et encre noire, lavis gris
Collection particulière
John and Marine van Vlissingen Art Foundation
Photo : bbsg

L’exposition est séduisante pour la variété des feuilles : études préparatoires et œuvres en soi, rapidement esquissées ou très abouties, à la pierre noire ou l’aquarelle, elles montrent aussi bien des ruines antiques que des forêts – ici un dessin de Paulus Liender magnifie des arbres aux troncs tortueux, presque romantiques (ill. 4), là c’est le Colisée représenté par Daniel Dupré - , aussi bien un paysage arcadien - de Jan van Huysum - que de grandes vues topographiques - Van Der Meulen décrit Cambrai en 1677 après le siège de la ville par Louis XIV , tandis que Willem van de Velde l’Ancien, embarqué sur un navire, propose une étude panoramique de la flotte hollandaise avant la bataille de Sloebay en 1672, sur trois mètres de long.

Comme toujours à la Fondation Custodia, l’accrochage est très soigneux et les feuilles se répondent. Joost Conrelisz Droochsloot offre une Vue d’Utrecht depuis l’ouest (vers 1624), l’horizon scandé d’ailes de moulins, de plusieurs clochers d’églises et de la cathédrale. Juste à côté, comme un effet de zoom, une feuille de Pieter Saenredam décrit l’intérieur du chœur de la cathédrale d’Utrecht (1636).


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5. Hans Bol (1534-1593)
Loth et ses filles dans un paysage, 1584
Plume et encire brune, lavis brun - 14,6 x 21,3 cm
Collection particulière
John and Marine van Vlissingen Art Foundation
Photo : bbsg
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6. Josephus Augustus Knip (1777-1847)
Paysage près de Galloro, avec un voyageur et une fontaine
Lavis gris et aquarelle, sur un tracé au crayon - 27,3 x 43 cm
Collection particulière
Photo : John and Marine van Vlissingen Art Foundation

Deux dessins de Hans Bol ont par ailleurs été choisis afin de montrer deux aspects de son travail. L’un et l’autre mettent en scène un épisode biblique dans un paysage imaginaire. Le premier illustre Loth et ses filles réfugiés dans une grotte tandis qu’au loin Sodome et Gomorrhe disparaissent dans les flammes (ill. 5). Il s’agit d’une étude préparatoire pour une gravure réalisée par Adriaen Collaert, qui appartenait à une série, non pas de représentations de l’Ancien Testament, mais plutôt une série de scènes d’histoire ou de genre au sein d’un paysage, dotées de bordures décoratives. L’autre dessin représente l’Homme de Dieu venu de Juda à à Béthel et tué par un lion pour avoir désobéi aux instructions divines. Cette œuvre très raffinée fait partie d’une série de paysages miniatures réalisés à la gouache sur vélin que développa l’artiste après son installation à Anvers en 1572.
L’exposition commence par Hans Bol et se termine par Auguste Knip. L’artiste s’installa à Paris en 1801 et remporta le Prix de Rome dans la catégorie du paysage en 1809. Il vécut trois ans dans la ville éternelle avant de retourner aux Pays-Bas en 1812, rapportant avec lui des centaines d’études réalisées sur le motif, par exemple la basilique de Maxence et de Constantin à Rome (1810). L’une des plus belles feuilles est sans doute le paysage avec une fontaine près de Galloro, défini au lavis gris, et subtilement rehaussé de quelques teintes de couleurs transparentes à l’aquarelle (ill. 6).


Notons - hors champ La Tribune de l’Art, qu’au sous-sol de la Fondation Custodia, une deuxième exposition est consacrée au peintre et graveur flamand Jozef Van Ruysselvet (1941-1985) dont la majorité de l’œuvre graphique est conservé au Rijksmuseum et dont la Fondation Custodia a pourtant acquis une douzaine d’eaux-fortes, un carnet d’esquisses et une série de gouaches provenant de sa succession.


Collectif, Home and Abroad : Dutch and Flemish Landscape Drawings from the John and Marine van Vlissingen Art Foundation, Editions BCD Group, 2015, 272 p.


Informations pratiques : Fondation Custodia / Collection Frits Lugt, 121 rue de Lille
75007 Paris. Tél. : + 33.(0)1 47 05 75 19. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 12 h à 18 h. Tarif 6 € (réduit 4 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, samedi 19 mars 2016


Notes

1Charles Baudelaire (1821-1867), « Le voyage », Les Fleurs du mal.





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