En marge des échanges franco-espagnols de 1941. La vitrine de Viollet-le-Duc : une affaire d’inaliénabilité qui finit bien


Conséquence indirecte et assez inattendue des échanges franco-espagnols de 1941 (voir l’article), le transfert en Espagne d’une grande partie des couronnes wisigothiques du musée de Cluny (ill. 1) a suscité une autre affaire d’inaliénabilité qui vaut la peine d’être contée, tant elle est révélatrice de la fragilité de la notion de patrimoine et des menaces que fait peser la fluctuation des modes et des goûts en histoire de l’art. Son heureuse conclusion ne fait que la rendre plus exemplaire.


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1. Vue de la salle du trésor au musée de Cluny
avant 1940, actuelle salle 23
Photo : D. R.
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2. Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879)
Vitrine des couronnes de Guarrazar, 1860-1863
Autrefois Paris, Musée de Cluny
Aujourd’hui Angers, cathédrale
Photo : D. R.

Par l’intermédiaire de Prosper Mérimée, une imposante vitrine métallique, chef-d’œuvre d’art néo-gothique, fut spécialement commandée en 1859 à Eugène Viollet-le-Duc par Edmond Du Sommerard, le conservateur du musée parisien de l’hôtel de Cluny (aujourd’hui Musée de Cluny – Musée national du Moyen Age), pour abriter les couronnes wisigothiques du trésor de Guarrazar que l’Etat venait d’acheter à grand prix. Une commande, d’un montant considérable pour un tel meuble (6 000 francs), ouvrage du serrurier Soisson, et réceptionnée en 1860, la décoration ornementale étant assurée, en 1863, par l’habituel collaborateur de Viollet-le-Duc dans ce genre de travaux, le peintre décorateur Alexandre Denuelle (ill. 2). Mais, devenue inutile et délaissée depuis la remise à l’Espagne des couronnes en 1941, cette vitrine-objet d’art (elle gardait encore en 1992 leurs étiquettes !), sombra apparemment dans l’anonymat pour finir, on ne sait au juste comment, par réapparaître dans une vente publique à Paris (Hôtel Drouot, Etude Ader-Tajan, 3 juillet 1992, n° 56, avec reproduction au catalogue). Les experts Olivier Le Fuel et Roland de l’Espée la dataient assez justement vers 1860 et avaient bien noté sa provenance et sa fonction sans donner pour autant le nom (salvateur) de Viollet-le-Duc.


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3. Vue actuelle (septembre 2011) de la vitrine dans la nef de la
cathédrale d’Angers, non loin de la salle du trésor
(à gauche, à l’extérieur de la photographie)
Photo : Elisabeth Foucart-Walter
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4. Vue actuelle (septembre 2011) de la
vitrine dans la nef de la cathédrale d’Angers
Photo : Elisabeth Foucart-Walter

Par chance, l’Inspection des Monuments historiques à la demande de l’un de ses membres, Claude d’Anthenaise, la fit préempter pour la placer dans le trésor de la cathédrale d’Angers, alors en réaménagement, où elle se trouverait encore si, depuis 2009, elle n’avait curieusement émigré dans la nef de l’édifice, esseulée, sans protection et sans le moindre cartel explicatif… (ill. 3 et 4). Par correction, l’Inspection consulta au préalable le musée de Cluny qui ne se déclara pas intéressé par l’achat (ou rachat !). Toutefois, le nom de Viollet-le-Duc put revenir entretemps à la surface grâce aux heureuses recherches de Clarisse Duclos sur l’histoire du musée de Cluny. En 1994, le musée de Cluny tenta même de s’entendre avec les Monuments historiques pour reprendre la vitrine, mais l’échange envisagé ne put aboutir. Finalement, après avis favorable de la Commission supérieure des Monuments historiques (Objets mobiliers) en juin 2006, la vitrine fut classée en août 2008.

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5. Vitrine de la salle de l’orfèvrerie au
Musée de Cluny - Musée national du Moyen Age
contenant dans le compartiment de gauche les couronnes
wisigothiques de Guarrazar non renvoyées en Espagne.
Décembre 2011
Photo : Elisabeth Foucart-Walter

Sur la commande de Viollet-le-Duc et pour une bonne présentation du meuble et de son intérêt stylistique, on consultera l’article de Clarisse Duclos, « La vitrine des couronnes de Guarrazar, un meuble oublié de Viollet-le-Duc », La Revue du Louvre et des Musées de France, 1998/1, p. 82-86, avec reproductions, mais il n’est fait mention dans cette étude pourtant remarquable ni de la vente de 1992 ni de l’achat de la vitrine par les Monuments historiques (la localisation à Angers est laconiquement indiquée à la note 13, p. 86 : comprenne qui pourra !). Peut-on cependant espérer qu’un jour cette pièce proprement exceptionnelle soit remise en valeur, par bon sens et fidélité à l’histoire, au musée de Cluny, lequel garde tout de même encore trois des couronnes en question mais en les exposant actuellement dans une vitrine aux lourdes moulurations d’un effet assez disgracieux ? (ill. 5) L’entourage d’une œuvre d’art ne doit-il pas être, autant que faire se peut, une autre œuvre d’art ? Et quelle meilleure solution que celle proposée dès 1859 par l’incontournable Viollet-le-Duc ! A moins que l’objet, probablement difficile à réutiliser – ô securitas ! – ne soit, ce serait somme toute assez logique, placé à Pierrefonds, haut lieu comme l’on sait, de la geste Viollet-le-Duc.

– Remercions ici M.M. François Macé de Lépinay, ancien conservateur général de l’Inspection des Monuments historiques, Guy Massin Le Goff et Etienne Vacquet, conservateurs des Antiquités et Objets d’art du Maine-et-Loire pour leurs utiles informations.

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Jacques Foucart, mercredi 21 décembre 2011





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