Elle est belle ma Ferronnière, elle est belle !


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1. Léonard de Vinci (1452-1519)
La Belle Ferronnière, 1495-1499
Huile sur panneau - 63 x 45 cm
Paris, Musée du Louvre

Au Louvre, la grande braderie continue. Vous êtes millionnaire, vous souhaitez organiser une exposition, rien de plus facile : demandez lui des chefs-d’œuvre, il vous les accordera sans difficulté pourvu que vous payiez suffisamment. Seule la Joconde, paraît-il, n’est pas à louer. Du moins officiellement. Mais les autres Vinci, aucun problème.

Après Lens, Atlanta ou Abou Dhabi, voici donc Vérone. Ou comment louer pendant cinq mois 140 œuvres parmi les plus importantes du musée, sans aucun objectif scientifique.
Parler de chefs-d’œuvre n’est pas une figure de style. Là où Atlanta concernait une dizaine de pièces maîtresses du musée, on parle ici de plusieurs dizaines de tableaux, sculptures et dessins, dont rien moins que La Belle Ferronière de Léonard de Vinci (ill. 1). Le communiqué de presse, qui se garde bien d’évoquer qu’il s’agit d’une location, est très clair. Il annonce fièrement : « Avec la Belle Ferronière, Vérone recevra 140 autres chefs-d’œuvre - et le terme, pour une fois, n’est pas excessif - du musée parisien, toutes étant exposé dans les salles du Louvre et ne provenant pas des réserves. »1
Comme à son habitude, le Louvre avance masqué, pensant que tout cela pourrait passer inaperçu ; une clause de confidentialité est même prévue dans le contrat qui lie le musée à Linea d’Ombre, la maison d’édition de Marco Goldin, l’organisateur de cette exposition2.

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2. Paolo Veronese (1528-1588)
Portrait de vénitienne dit La Belle Nani, vers 1560
Huile sur toile - 119 x 103 cm
Paris, Musée du Louvre

Il ne s’agit même pas, en effet, d’un accord de musée à musée, comme pouvait s’en prévaloir Atlanta. Le Louvre loue ses chefs-d’œuvre pour 4 millions d’euros, un chiffre que l’on cherchera en vain dans le communiqué de presse, à une société privée. Le thème de l’exposition est d’une ineptie proche du néant : Le Louvre à Vérone. Léonard, Raphaël, Rembrandt et les autres. Portraits et figures ! Sur un sujet aussi large, tout tableau fera l’affaire, hors les paysages et les natures mortes. Vont donc être loués ainsi, outre le Léonard, La Belle Nani de Véronèse (ill. 2), La sainte Famille avec saint Anne et saint Jean-Baptiste de Bronzino, La Vierge aux cerises d’Annibale Carrache, Saint Sébastien veillé par Irène de Georges de La Tour (ill. 3), La Marquise de Santa Cruz de Goya, La Vierge à la grenade de Filippino Lippi. On peut y rajouter, cités par Il Gazzettino du 26 mars : le Portrait de l’artiste avec un ami de Raphaël, pas moins important que le Baldassare Castiglione envoyé à Atlanta, la Madone dei Guidi de Faenza par Botticelli, ainsi que bien d’autres œuvres de premier plan (Ingres, Rembrandt, Titien, Greco, Ribera, David, Dürer, Poussin, Holbein, Solario, Champaigne, Luini sont notamment annoncés !). Pour l’anecdote, notons qu’une nouvelle fois, à peine rentré d’Atlanta, le Portrait de l’Infante repartira vers d’autres cieux, toujours présenté sous son nouveau pedigree de Vélazquez indiscuté. Là où le directeur des Offices refusait d’assister au départ de l’Annonciation de Léonard prêtée contre sa volonté par le ministre de la culture italien (voir brève du 13/3/07), celui du Louvre loue sans vergogne des dizaines d’œuvres de cette importance, se comportant comme le dernier des boutiquiers et comme s’il pouvait disposer à sa guise d’œuvres qui appartiennent à tous. Les musées sont-ils encore un service public au sens le plus noble de ce terme ?

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3. Georges de La Tour (1542-1519)
Saint Sébastien soigné par Irène, vers 1649
Huile sur toile - 167 x 131 cm
Paris, Musée du Louvre

Certains ont justifié les opérations d’Atlanta et d’Abou Dhabi par la nécessité pour le Louvre de trouver des fonds. Qui peut croire encore à cette fable, alors que le musée vient de recevoir une partie de la manne d’Abou Dhabi. Le Louvre croule sous l’argent, ce qui ne l’empêche pas de continuer à en vouloir toujours plus3. Tout, dans cette exposition, est scandaleux et correspond jusqu’à la caricature à ce que nous ne cessons de dénoncer. Jusqu’où cette fuite en avant continuera-t-elle ?
Pierre Dac disait : « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites ». Le Louvre applique à la lettre cette maxime qui, dans ce cas, ne fait vraiment pas rire.

23 mai 2008 : Cette exposition a finalement été annulée (voir ici).


Complément (mis en ligne le 7 avril 2008)

Pour répondre à cet éditorial, le Louvre s’est cru obligé d’élaborer en catastrophe un communiqué de presse que vous trouverez ici.

Les arguments utilisés sont évidemment irrecevables. Reprenons les principaux points (les arguments du Louvre sont repris en gras, les citations entre guillemets reprennent le texte littéral).

- Linea d’Ombra (la société organisatrice) a déjà organisé de nombreuses expositions, y compris avec la participation de musées français. Mais « Linea d’Ombra n’organise jamais ces expositions en Italie pour elle-même ; elle travaille toujours pour le compte de municipalités, comme Trévise, Turin ou Brescia. »

Peut-être Linea d’Ombra travaille-t-elle avec Vérone. Il reste que le contrat est passé entre le Louvre et Linea d’Ombre. Nulle part la ville de Vérone n’intervient. Comment le Louvre peut-il alors affirmer que « l’exposition se situe dans un cadre sûr administrativement » ?

- « L’exposition du Musée du Louvre présentera environ 120 œuvres : œuvres : soixante à soixante-dix tableaux, vingt à trente sculptures et une cinquantaine de dessins divisés en deux sélections afin de respecter le principe de prêt de moins de trois mois tous les trois ans pour les œuvres graphiques. »

Dans son désir de se justifier (et de minimiser l’événement), le Louvre semble avoir quelques soucis avec les mathématiques. Car si l’on fait le compte des chiffres minimum et des chiffres maximums avancés, ce sont en réalité 130 à 150 objets qui seront présentés. Mais le nombre n’est qu’un élément dans cette affaire. Le problème est bien sûr qu’il ne s’agira que d’œuvres majeures du musée.

- « Le contenu de l’exposition se veut à la fois rigoureux et scientifique ».

Son titre et la nature des œuvres suffit à prouver l’inanité de cette affirmation.

- « Elle est conçue dans l’esprit d’expositions et de recherches récentes concernant l’art du portrait et la représentation de la figure humaine, comme celles menées dans le cadre de l’exposition Portraits publics, portraits privés au Grand Palais à Paris et à la Royal Academy de Londres ou de l’exposition sur le portrait de la Renaissance prévue au Prado à Madrid et à la National Gallery de Londres en juin prochain. »

Comparer Portraits publics, portraits privés, une exposition réalisée à partir d’œuvres provenant de nombreux musées, sur un sujet précis et rarement traité, et qui n’était pas une location, avec celle-ci est une plaisanterie.
Quant à l’exposition du Prado et de la National Gallery, une chose est certaine : il ne s’agit pas d’une location des œuvres d’un grand musée. Il est possible par ailleurs que cette exposition manifestement organisée pour créer un événement soit elle-même discutable dans sa finalité.

- « Le catalogue sera rédigé par les commissaires de l’exposition ; des essais seront rédigés par des universitaires italiens et français. Il s’agit d’un catalogue ambitieux, accompagné bien sûr de notices détaillées pour chacune des œuvres exposées et de tout l’appareil critique nécessaire. »

La liste des œuvre vient à peine d’être déterminée. Aucune ligne du catalogue n’est encore écrite. Prétendre réaliser un catalogue ambitieux en à peine 5 mois n’est pas sérieux. S’agissant de chefs-d’œuvre ultra-connus, les notices « détaillées » ne devraient cependant pas être trop difficiles à écrire.

- « Cette exposition sera l’occasion pour le Musée du Louvre de présenter ses publications scientifiques récentes ; la présentation des catalogues raisonnés et sommaires de peintures italiennes du Louvre est par exemple prévue juste après la conférence de presse de l’inauguration de l’exposition en septembre 2008. »

La pauvreté de cet argument n’échappera à personne.

- « L’exposition, entièrement conçue par le Musée du Louvre, fera l’objet, comme il est d’usage pour les grands musées occidentaux, d’une contribution financière importante versée au Musée du Louvre, indispensable au développement de ses projets culturels et scientifiques. »

Qu’en termes élégants ces choses là sont dites. Prétendre que verser 4 millions d’euros en échange d’une exposition est « d’usage pour les grands musées occidentaux » est évidemment une contre-vérité absolue. Les expositions payantes qui depuis une trentaine d’années se développent notamment avec l’Asie, toutes contestables qu’elles soient, n’ont pas grand-chose de comparable avec cette opération. En tout cas il ne s’agit aucunement d’un usage entre grands musées. Cela devient en revanche une habitude pour le Louvre.

English version


Didier Rykner, mercredi 2 avril 2008


Notes

1« Con la “Bella Ferroniére” giungeranno a Verona altri 140 capolavori - e il termine è, una volta tanto, non abusato - del museo parigino, tutte opere regolarmente esposte nelle sale del Louvre e non provenienti dai depositi. »

2Le Musée du Louvre ne répondant jamais - ou avec des délais de plusieurs semaines - aux question un peu dérangeantes que nous lui posons, nous ne l’avons pas contacté. En revanche, nous avons demandé hier matin, par téléphone et par mail, au ministère de la Culture s’il validait cette opération (son accord est en effet indispensable) et si oui, comment il pouvait la justifier. Bien qu’ayant précisé que nous publierions l’article aujourd’hui, nous n’avons à cette heure encore reçu aucune réponse.

3Même l’exposition du Louvre à Québec. Les Arts et la vie (sic ; voir brève du 7/11/06) dont on pouvait penser qu’elle n’était que diplomatique est louée pour un million d’euros.





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