« Éducation artistique et culturelle » : du creux autour du vide


Lundi dernier, la ministre de la Culture, décidément sur tous les fronts en ce mois de septembre, donnait une conférence de presse sur l’« Éducation artistique et culturelle ». Le discours peut être lu ici, et vu là. En 40 minutes montre en main, celle-ci a réussi l’exploit de ne pas prononcer une seule fois les mots « histoire de l’art », ni même « histoire des arts ».

On peut donc légitimement se demander ce que peut bien être, pour la ministre, l’« Éducation artistique et culturelle », qui est son « grand projet pour les cinq années à venir ». Elle y répond dès le début du discours : « l’éducation artistique, c’est l’innovation, c’est l’excellence et c’est l’égalité ». C’est tellement beau et ambitieux qu’on veut en être, forcément. En revanche, ce n’est pas forcément très clair. Hélas, le reste du propos ne l’est pas davantage.
On pourrait croire, en effet, que l’éducation artistique serait d’abord le rôle de l’école. Mais de cela, il n’est que très peu question ici : « On ne résoudra pas le problème de l’éducation artistique en ajoutant quelques heures à des programmes annuels dont Vincent Peillon a la charge et dont on sait tous qu’ils sont déjà chargés. » Il est fort dommage que le ministère de la Culture ne s’intéresse pas davantage à cette question, car le ministère de l’Éducation nationale le fait fort mal (nous reviendrons bientôt sur ce point).

Aurélie Filippetti se réjouit néanmoins que « l’éducation artistique [soit] inscrite pour la première fois dans le code de l’éducation par la loi de refondation de l’école de la République dans son article 10 ». Si on se penche sur ce fameux article et sur ce qu’il modifie, on ne s’étonne plus qu’elle ne prononce jamais le terme « histoire de l’art » ! Car tout imparfait qu’il soit, le code de l’éducation, jusqu’à la nouvelle loi, disait explicitement - et en premier - que « les enseignements artistiques » portent « sur l’histoire de l’art ». À une définition positive et à peu près claire1, on substitue désormais le flou le plus complet. Ainsi l’« éducation artistique et culturelle », terme choisi pour remplacer « enseignements artistiques » (on mesure l’ambition de ce changement sémantique) : « favorise la connaissance du patrimoine culturel et de la création contemporaine et participe au développement de la créativité et des pratiques artistiques. L’éducation artistique et culturelle est principalement fondée sur les enseignements artistiques. Elle comprend également un parcours pour tous les élèves tout au long de leur scolarité dont les modalités sont fixées par les ministres chargés de l’éducation nationale et de la culture. Ce parcours est mis en œuvre localement ; des acteurs du monde culturel et artistique et du monde associatif peuvent y être associés. »

Les phrases creuses et vaines sont donc désormais incluses dans des lois. Le discours de la ministre n’en manque pas non plus, accompagnées parfois de formules toutes faites. Donnons-en quelques exemples car il nous faut écrire un article et que le faire sur le fond du projet nous paraît à peu près impossible tant celui-ci manque : « lorsqu’il s’agit de lutter contre les inégalités, il faut, bien sûr, partir du plus jeune âge, l’âge de tous les possibles, l’âge de toutes les émotions, l’âge aussi de toutes les curiosités » ; « l’objectif de ces orientations, c’est d’engager un mouvement de généralisation » ; « pour lutter contre les inégalités nous avons besoin de toutes les énergies, de toutes les mobilisations ».
Les sentences suivantes se suivent dans le discours, on peut donc choisir de les savourer une à une, ou de les lire d’un trait : « il faut enfin faire le choix de rendre caducs des cloisonnements historiques entre culture, éducation, éducation populaire » ; « cela implique de bousculer les hiérarchies afin de donner à chaque projet, à chaque rencontre du sens et de l’émotion » ; « aujourd’hui mon engagement pour l’éducation artistique c’est donc également une autre manière de faire de la politique et de définir une politique nationale » ; « la culture ne doit pas être un entre-soi ; l’expérience esthétique, un luxe » ; « c’est une expérience collective. Nous en avons la responsabilité, il faut créer un changement profond, indispensable auquel nous aspirons tous : celui d’une culture en partage ».

On ne sait donc pas bien de quoi il s’agit, on ne sait pas ce que l’on fait, mais on le fait. Et pour cela - qui est la priorité de son ministère2 - on donne de l’argent en plus « en appui aux politiques d’éducation artistique des collectivités territoriales ». En 2014, une augmentation de 25% par rapport à 20123, soit 10 millions d’euros d’après le communiqué de presse. Une paille donc.
Les établissements publics sont mis à contribution. Ils doivent : « coordonner leurs efforts pour développer des actions sur l’ensemble du territoire national pour faire circuler les collections, pour développer des relations de travail entre l’ensemble des acteurs de la culture et de l’éducation partout en France. » Sur le premier point, nous renverrons à notre article sur le rapport d’Alain Seban. Sur le second, il est probable que les établissements publics se coordonneront d’abord pour essayer de comprendre ce que cela veut dire exactement.

Arrivé à ce stade du discours, nous sommes, avouons-le, un peu perdu. Ce n’est pas grave, l’important, comme souvent, quoi qu’on fasse, c’est de le faire pour des « territoires prioritaires », comprendre notamment « les jeunes en situation difficile ». Car « l’éducation artistique [...] c’est aussi un moyen de reprendre confiance en soi et un moyen de retisser un lien avec les autres » De ces 25% supplémentaires, la ministre en consacrera « au moins 30 %4 [...] à ces nouveaux territoires prioritaires de la politique de la ville ». Parmi ces autres territoires, on aura garde d’oublier les handicapés et l’Outremer. Et tout ceci sera défini dans un cadre, une « charte d’engagement entre tous les acteurs publics ». Bon courage au rédacteur de cette charte.

On apprend aussi des choses bouleversantes. Ainsi, depuis juillet et la signature entre Aurélie Filippetti et Geneviève Foraso, l’Université est « enfin [...] un lieu de culture à part entière ». Alors qu’avant non.
Par ailleurs, et cela est nettement affirmé : « l’éducation artistique nécessite une exigence de qualité et elle est un terrain d’excellence ». On s’en félicite. Et pour s’assurer de cette excellence, « les acteurs en charge de l’éducation artistique et culturelle » seront formés.

Vient ensuite un chapitre sur la recherche, car « la recherche nourrit la formation » et « l’éducation artistique et culturelle est un terrain d’expérimentation ». Par ailleurs : « peut-être que ce qui a manqué par le passé, c’était d’avoir une vision micro-localisée, fine et précise des besoins des actions sur les territoires et surtout de leur évaluation pour comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas ». Nous l’admettons bien volontiers : ce manque de « vision micro-localisée » nous avait échappé.
Mais, comme le dit la ministre, tout cela est bien beau, mais « la condition de ce succès c’est bien sûr aussi de mobiliser tous les acteurs ». Dont, notamment, le Louvre. Ne connaissant pas ce projet, nous en parlerons lorsque nous en saurons plus. Remarquons que c’est seulement à ce moment de son discours (27’20" sur 40’) qu’une action concrète est envisagée pour la première fois. En revanche, le projet de la Philarmonie est absolument flou, tout comme l’annonce d’une « Saison artistique Enfance et jeunesse »...

La ministre a aussi parlé de « l’enjeu économique et social en terme d’emploi », des « acteurs du secteur privé », de « l’enjeu européen », de « projets pilotes ». Nous n’avons pas davantage compris. Elle a parlé aussi du « numérique ». Non pour annoncer une gratuité des photographies des bases de données du ministère, une action qui concourrait réellement - et concrètement - à l’« éducation artistique et culturelle ». A moins que ce soit ce qui se cache derrière cette formule : « progressivement libérer des données pour favoriser des initiatives d’éducation artistique de certains de nos établissements » ? La bouillie sémantique de ce discours est décidément infinie. Mais les phrases les plus belles restent à venir, à propos d’une opération appelée l’« automne numérique », une « série de rendez-vous autour des enjeux croisés de l’éducation artistique et culturelle et du numérique ». Et nous conclurons là-dessus (le silence qui suit Mozart est toujours du Mozart) :

« [Cela] permettra de sensibiliser les jeunes aux nouvelles pratiques numériques culturelles, notamment par la création d’œuvres transformatives comme le « mashup » autour des œuvres du domaine public. Nous travaillerons aussi à matérialiser la notion de parcours par le développement de dispositifs numériques innovants. Des applications devront par exemple être inventées par les jeunes entreprises, en faisant appel à l’imagination et à la créativité de ces jeunes entreprises numériques et de nos étudiants.
Cette initiative, l’automne numérique, sera ainsi le moyen de montrer que, en matière de création artistique, en matière d’éducation artistique mais aussi en matière de pratique artistique, il y a, dans le numérique aussi, des ressources créatives. Ce sera aussi le moyen de montrer que ce n’est pas simplement la question de la diffusion et de l’accès aux œuvres qui est en jeu, mais bien le processus créatif lui-même qui doit être enrichi et nourri par les outils numériques.
 »


Didier Rykner, vendredi 20 septembre 2013


Notes

1La définition complète était celle-ci : « les enseignements artistiques portent sur l’histoire de l’art et sur la théorie et la pratique des disciplines artistiques, en particulier de la musique instrumentale et vocale, des arts plastiques, de l’architecture, du théâtre, du cinéma, de l’expression audiovisuelle, des arts du cirque, des arts du spectacle, de la danse et des arts appliqués ».

2On se doutait que ce n’était pas la préservation du patrimoine ou l’enrichissement des musées.

3Il est étrange de ne pas comparer à 2013, mais on n’est plus à cela près.

4Précisons, pour les mauvais en maths, que 30% de 25% est égal à 7,5%...





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