
1. Edgar Maxence (1871-1954)
La Famille Roy, 1897
Tempera sur panneau - 64,5 x 25,2 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts.
Photo : A. Guillard
© A.D.A.G.P., Paris, 2010
Tombé dans un relatif oubli après la Seconde guerre mondiale, puis redécouvert par les historiens du « mouvement » symboliste, Edgard Maxence n’avait pas bénéficié jusqu’ici d’une exposition monographique. Le musée des Beaux-Arts de Nantes était alors tout désigné pour mener l’enquête sur cet artiste singulier, portraitiste d’une bonne partie de la bourgeoisie nantaise, qui reste surtout connu pour ses œuvres caractéristiques d’un certain courant de la peinture « fin de siècle ». Fruit du travail de recherches mené par Cyrille Sciama, conservateur chargé des collections du XIXe siècle, l’exposition propose une sélection de 55 œuvres, de 1892 à l’extrême fin de la carrière de l’artiste, qui se déploie sobrement dans le bel écrin de la chapelle de l’Oratoire, attenante au musée des Beaux-Arts. L’espace enveloppant, aux murailles blanches et subtilement éclairées, s’accorde de manière particulièrement heureuse avec l’œuvre de Maxence. De fait, si ce dernier n’a pas ignoré son temps – sa carrière de portraitiste en témoigne -, il est demeuré fidèle à une approche symboliste de l’art tout au long de son existence. L’exposition du musée des Beaux-arts de Nantes, qui se poursuivra au musée de la Chartreuse de Douai, permet alors de mieux saisir la cohérence de son œuvre puisqu’elle évoque sans faux-semblant toute sa carrière, des saisissantes et énigmatiques compositions des années 1890 à la banalité des derniers paysages et natures mortes, en passant par la série inégale des « femmes en prière ». Elle révèle surtout un artiste qui fut d’abord un portraitiste et un décorateur.

2. Edgar Maxence (1871-1954)
L’Ecossais, 1917
Huile sur toile - 208 x 108 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : A. Guillard
© A.D.A.G.P., Paris, 2010

3. Edgar Maxence (1871-1954)
L’Âme de la forêt, 1898
Tempera et feuille d’or sur panneau - 85 x 80 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : A. Guillard
© A.D.A.G.P., Paris, 2010
Le parcours commence par les années de formation d’Edgard Maxence à l’Ecole des Beaux-arts, où il suit l’enseignement d’Elie Delaunay, puis de Gustave Moreau, qui a laissé une marque profonde sur son jeune élève. Maxence se détache toutefois de son maître dès le début de sa carrière par son goût pour le portrait. Cet aspect de son œuvre est particulièrement bien mis en valeur dans l’exposition : la chapelle de l’Oratoire renferme avant tout une constellation de visages, mis en page dans des portraits intimistes ou officiels, assemblés ou isolés pour les besoins de compositions hors du temps. Dans le premier groupe d’œuvres, il faut citer La Famille Roy (1897) (ill.1), peint sur un format vertical inspiré de l’estampe japonaise, le Portrait de la fille de l’artiste Juliette (1901, collection particulière), de construction très géométrique, ou L’Ecossais (1917) (ill. 2), plus monumental et classique. De façon parfois troublante, on retrouve cet attrait pour le visage dans les compositions « symbolistes » de Maxence : le Concert d’anges et le Chœur des anges de 1897 (Beauvais et collection particulière) assemblent des têtes féminines, auréolées d’or, éclairées par d’intemporels vitraux et réunies par le chant. Ces tableaux de jeunesse sont des jalons importants pour comprendre le dessein et la méthode de travail de l’artiste. Elles nous plongent également au cœur d’un « moment » particulier de l’histoire de l’art français que l’œuvre de Maxence éclaire de façon pertinente. Ainsi, au tournant du siècle, l’artiste connaît indéniablement le succès : après avoir participé aux trois derniers Salons de la Rose+Croix (1895-1897), il voit ses efforts récompensés par l’achat de L’Âme de la forêt (1898) (ill. 3), déposé au musée des Beaux-Arts de Nantes. Deux ans plus tard, il obtient la médaille d’or à l’exposition décennale de 1900, en montrant notamment Les Fleurs du lac (1900) (ill. 4), qu’il ne parviendra toutefois pas à faire acheter par l’Etat. Sa carrière se déroule ensuite dans le cadre d’institutions surannées, bien loin des avant-gardes du XXe siècle : fidèle exposant du Salon de la Société des artistes français de 1894 à 1954, il est élu à l’Institut en 1924 au siège laissé vacant par Fernand Cormon.

4. Edgar Maxence (1871-1954)
Les Fleurs du lac, 1900
Tempera sur panneau - 84 x 164 cm
Paris, collection particulière
Photo : T. Hennocque, Paris
© A.D.A.G.P., Paris, 2010

5. Edgar Maxence (1871-1954)
Le Calme du soir, 1903
Huile sur panneau - 85 x 128 cm
Allemagne, collection particulière
Photo : M. Scherf
© A.D.A.G.P., Paris, 2010
Maxence ne peut pour autant être considéré comme un acteur emblématique d’un symbolisme qui se serait prolongé bien au-delà du XIXe siècle. De fait, comme Jean-David Jumeau-Lafond le souligne dans le catalogue, l’artiste n’était pas véritablement intégré dans les milieux symbolistes et il a surtout participé aux Salons de la Rose+Croix en tant qu’élève de Gustave Moreau. L’art de Maxence synthétise pourtant nombre d’éléments qui caractérisent la démarche symboliste : sa déconstruction des catégories classiques de la peinture, son goût pour l’indéterminé et la répétition, ses références à une tradition picturale hétéroclite et archaïsante, son mélange de techniques à la fois modernes et anciennes, et ses jeux de contraste entre parties très finies et fonds inachevés l’ancrent indéniablement dans un « moment » de l’histoire de l’art. C’est probablement avec ces éléments à l’esprit qu’il faut aborder et découvrir une section particulièrement réussie de l’exposition, qui réunit L’Âme de la forêt, l’impressionnant panneau des Fleurs du lac et Le Calme du soir (1903) (ill. 5). Dans ces œuvres et quelques autres, telles la Femme à l’orchidée (1900, musée d’Orsay) ou L’Annonciation (1901, collection particulière), Maxence utilise les techniques les plus diverses, qu’il s’agisse d’huile sur toile ou panneau, de tempéra rehaussée de feuille d’or, ou d’aquarelle alliée à des matières moins légères. Jouant sur des effets de matité ou de brillance et sur des gammes colorées plus ou moins riches, l’artiste assemble des visages très présents, des costumes d’un autre temps et des fragments de paysage bornant l’horizon. Ces « collages » contribuent à créer des compositions mystérieuses et troublantes qui renvoient à des références disparates qu’il n’est pas toujours aisé d’identifier. A ce propos, il ne semble pas que « l’influence anglaise » soit aussi importante qu’un essai dans le catalogue tend à le montrer. Et il faudrait plutôt élargir la réflexion en étudiant précisément la démarche éclectique et le goût pour les primitifs de Maxence. Il serait également utile d’analyser un art qui brouille les frontières entre les genres. Ainsi, le tardif Mgr Villepelet, évêque de Nantes (ill. 5) apparaît à la fois comme le portrait officiel d’une figure importante de l’histoire nantaise et comme une œuvre avant tout décorative, élaborée dans une technique mixte sur le format du tondo, dont la composition et la gamme colorée claire renvoient au vitrail. De même, il est intéressant de souligner que certaines œuvres de Maxence ont eu une destinée publicitaire : la Femme à l’orchidée servit de modèle à une affiche pour le fabricant de papier à cigarettes Job et fut utilisée dans un calendrier ; la Tête divine (1907) inspira une publicité pour le vin Mariani.

6. Edgar Maxence (1871-1954)
Mgr Villepelet, évêque de Nantes, 1941
Huile, colle, aquarelle, mine de plomb, rehauts d’or - D. 209 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : C. Clos
© A.D.A.G.P., Paris, 2010
En définitive, et comme le soulignent les essais du catalogue, Edgard Maxence apparaît comme un artiste paradoxal, partagé entre une carrière officielle à Paris et un attachement ferme à son « pays », celui de Nantes et de La Bernerie-en-Retz, un village de pêcheurs situé non loin de Pornic. Une partie de son œuvre n’est pas alors sans rappeler ce réalisme historique qui fit la renommée d’un Henri Leys à la génération précédente. Elle s’inscrit néanmoins pleinement dans le « moment » symboliste, en quête d’un idéal qui réconcilierait l’esprit et la matière, et qui marierait la vie à une vaste tradition perçue comme supérieure. En ce sens, la « peinture reliquaire » d’Edgard Maxence, pour reprendre la formule de Jean-David Jumeau-Lafond, échappe partiellement au temps, tout en étant fermement ancrée dans son époque.
Commissariat général : Blandine Chavanne, Anne Labourdette. Commissariat scientifique : Cyrille Sciama
Collectif, Edgard Maxence 1871-1954 les dernières fleurs du symbolisme, Burozoïque, musée des Beaux-Arts de Nantes et musée de la Chartreuse de Douai, 2010, 159 p., 28 €. ISBN : 978-2-917130-34-6.
Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 10, rue Georges Clémenceau, 44000 Nantes. Téléphone : +33 (0)2 51 17 45 00. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 20 h. Entrée libre.
