
1. Albert Edelfelt (1854-1905)
Portrait de Louis Pasteur, 1885
Huile sur toile - 154 x 126 cm
Paris, Musée d’Orsay
(dépôt du château de Versailles)
Photo : RMN/Gérard Blot/Hervé Lewandowski
Le succès de l’exposition de l’artiste finlandaise Hélène Schjerfbeck, l’an dernier, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, après l’enthousiasme qu’avaient soulevé les expositions Lumières du Nord, en 1998, dans les mêmes lieux, ou L’Horizon inconnu, en 1999-2000, à Lille déjà, et à Strasbourg, prouve s’il en était besoin l’intérêt que portent les amateurs français aux créations des écoles du nord de l’Europe. Dans toutes ces manifestations, les collections publiques françaises faisaient bien piètre figure, et le célébrissime portrait de Louis Pasteur par le Finlandais Albert Edelfelt (ill. 1), régulièrement présenté, ne suffisait pas à donner une juste appréciation des rapports passés et présents entre nos institutions culturelles et la création nordique. Grâce aux recherches de Frank Claustrat, maître de conférences à l’université Montpellier 3, et à la mise en œuvre d’Annie Scottez-de Wambrechies, conservateur en chef au Palais des Beaux-Arts de Lille, l’exposition Echappées nordiques. Les maîtres scandinaves et finlandais en France 1870-1914, au-delà d’une très belle sélection d’œuvres [1], peintures, sculptures mais aussi œuvres graphiques et gravures, magnifiquement présentée [2], nous saurons dorénavant tout sur ce sujet et sur les multiples variations du goût depuis cent cinquante ans.

2. Peder Severin Krøyer (1854-1905)
Bateaux de pêche, 1884
Huile sur toile - 160 x 245 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN/Gérard Blot/Hervé Lewandowski
En effet, nous l’avions oublié, mais le dépouillement des archives des achats de l’Etat ou des catalogues de l’ancien musée du Luxembourg permet aux commissaires de l’exposition de nous révéler que, grâce au soutien de Léonce Bénédite, avant même qu’il ne soit nommé à la tête du Luxembourg, et de quelques critiques engagés [3], les institutions françaises ont acquis des œuvres nordiques au Salon ou lors des Expositions universelles. Plus surprenant, quelques amateurs ont aussi collectionné ces écoles lointaines. Citons, entre autres : Pasteur, encore lui, dont le petit-fils a légué la collection à ce qui est aujourd’hui le musée Institut Pasteur ; le couturier Jacques Doucet à qui l’on doit les lithographies du norvégien Edvard Munch prêtées par la bibliothèque de l’Institut national d’Histoire de l’Art ; le peintre Albert Besnard qui offrit à l’Etat en 1899, la vaste composition que le danois Peder Severin Krøyer avait exposée à Paris, en 1889 (ill. 2) ; ainsi que des personnalités aujourd’hui oubliées, telle cette madame Dos Santos qui légua en 1933 une série de paysages d’une douce sérénité du norvégien Johannes Grimelund au château-musée de Nemours.
Peu de temps après les Expositions Universelles de 1889 et, surtout, de 1900, la passion française pour le Nord lointain semble s’être rapidement refroidie. A voir les stigmates de certains cadres, et les traces évidentes de restaurations récentes, on peut penser qu’après avoir quitté Paris à la fermeture du musée du Luxembourg entre la fin des années 1920 et celle des années 1930, bien des tableaux émigrés vers le purgatoire de certains musées de province n’y ont guère vu le jour et n’ont que rarement été exposés. Mais ce temps est révolu et Orsay, en particulier, tente de compléter la représentation internationale de ses collections en enrichissant ses cimaises d’un Munch au moment d’ouvrir ses portes en 1986, avant d’inscrire sur ses inventaires, parmi quelques autres, des œuvres du danois Hammershoi, en 1996, ou du suédois Jansson, en 2000, complétant ainsi la représentation des écoles finlandaises et scandinaves [4]. Le musée se mettait ainsi à l’unisson de ce que les conservateurs, les historiens d’art et les amateurs nordiques considèrent aujourd’hui comme leurs plus importants artistes. Certains manques restent néanmoins flagrants, en particulier chez les Finlandais, puisqu’aucun musée français ne peut actuellement présenter de peintures d’Akseli Gallen-Kallela ou de Pekka Halonen [5].

3. Georg Nicolaj Achen (1860-1912)
Intérieur, 1901
Huile sur toile - 65,5 x 48,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN/Jean-Pierre Lagiewski
Face à ces individualités fortes qui proposent d’étonnantes solutions plastiques, l’Etat français avait préféré, à la fin du XIXe siècle, des créations plus proches de ce que produisaient ses propres enfants. A de multiples reprises dans certains portraits et certaines scènes de genre présentés dans la première partie de l’exposition, les souvenirs d’un réalisme adouci à la Julien Dupré (Une Ferme à Venoix de Christian Skredsvig, 1881, Caen, Musée de Normandie, dépôt du Fonds national d’Art contemporain), l’enseignement de Bastien-Lepage, ou peut-être plus encore celui de ses suiveurs Dagnan-Bouveret, Muenier ou Friant (par exemple, dans Un Pêcheur à Saint-Ives en Cornouailles du suédois Zorn, 1888, Pau, Musée des Beaux-Arts, dépôt du musée d’Orsay), semblent poindre. Mais le travail des nordiques ne peut être limité à ces seules références. Ces voyageurs impénitents sont aussi allés s’abreuver à d’autres sources ; il est ainsi impossible de ne pas penser au britannique Clausen, par exemple, devant la monumentale Petite Glaneuse (1884, Nantes, Musée des Beaux-Arts) ou les orphelins de la Barrière de Dalbye en Scanie du suédois Salmson (1884, Paris, Musée d’Orsay). Quant à la scène d’intérieur du danois Achen (ill. 3), comment ne pas y voir l’influence allemande, par exemple celle du munichois Wilhelm Lindenschmit. De ces modèles, les artistes du Nord sauront se libérer et feront jaillir des créations qui sont, dans l’exposition, d’étonnantes révélations, tel le portrait du Docteur Roux faisant ses cours (1895, Musée Institut Pasteur) d’Edelfelt, dont la mise en page d’une rigueur quasi abstraite est servie par des sources lumineuses tant naturelles qu’artificielles, d’origine et d’orientation diverses.
Les paysages, qu’ils soient de France ou des lointains nordiques, crûment analytiques (Nouvelle fabrique à Lillehammer de Thaulow, 1905-1906, Paris, Petit-Palais), envahis d’un symbolisme mystique (Insulæ syrenum de Brokman, 1902, Paris, Petit-Palais) ou violemment expressionnistes (Marine avec récif de Strindberg, 1894, Paris, Musée d’Orsay), sont d’étonnants terrains d’expérience où les modèles sont à peine décelables ou rapidement oubliés ; chaque contrée y a projeté son tempérament, comme le montre judicieusement la dernière partie de l’exposition.

4. Albert Edelfelt (1854-1905)
Service divin au bord de la mer, 1881
Huile sur toile - 122 x 180 cm
Colmar, préfecture du Haut-Rhin (dépot du Musée d’Orsay)
Photo : Didier Rykner
L’enthousiasme que ne peut manquer de susciter la visite de cette exposition se maintient à la lecture des essais introductifs et des têtes de chapitres, études par pays, confiées - initiative de coopération européennes louable mais qui achoppe parfois à la traduction - à des spécialistes locaux. Il faiblit cependant quelque peu à la lecture des notices de la partie catalogue. Pour laisser de la place au blanc qui envahit les pages, l’éditeur a choisi de réduire les commentaires à peu de signes, et, de ce fait, le lecteur risque de rester insatisfait lorsque presque rien n’apparaît concernant les manifestations et la réception critique des œuvres exposées [6]. Ainsi, n’aurait-il pas été inutile de reprendre - et il s’agit là d’un exemple parmi de nombreux autres - le commentaire de Gaston Jollivet, dans Le Salon de 1893 publié par Boussod, Valadon et Cie. A la page 75 de ce luxueux volume, la Journée de décembre en Finlande (ill. 4) présentée dans les salles lilloises, et resituée dans l’ensemble de l’envoi d’Edelfelt : « Un autre enfant du nord de l’Europe, M. Edelfelt, un Finlandais, a également abordé, comme M. Hagborg un sujet qui n’a rien de particulièrement septentrional ; il nous introduit dans une boutique de repasseuses, dont il a tiré un excellent parti. Cela n’a du reste pas empêché M. Edelfelt, d’envoyer également cette année au Champ-de-Mars des tableaux rappelant un peu plus le Pôle Nord que ne peut le faire un atelier de blanchisseuses. A côté de deux toiles à personnages, les Finnoises chantant des chants magiques et Lamentations, il expose une Journée de décembre en Finlande très intéressante. Déjà la Finlande en été est un but d’excursions obligé pour le voyageur en Russie […]. Le pinceau de M. Edelfelt nous dispense de cette nouvelle visite en Finlande pendant les frimas, car il nous donne une impression forte et pour ainsi dire photographique qu’on sent vraie de la Finlande d’hiver. Grâces lui en soient doublement rendues ». Ce type de citations aurait eu aussi l’avantage de nous obliger à réfléchir à ce qui, dans un tel ensemble, avait pu susciter l’intérêt de l’Etat. Une autre affaire de goût sur laquelle nous aurions pu nous interroger en repensant à toutes les somptueuses découvertes ou redécouvertes que le Palais des Beaux-Arts de Lille nous offre jusqu’au début de l’année prochaine.
Commissariat général : Annie Scottez-De Wambrechies ; commissariat scientifique : Frack Claustrat.
Collectif, Echappées nordiques. Les maîtres scandinaves & finlandais en France - 1870/1914, 2008, Somogy Editions d’Art, 216 p. ISBN : 978-2757-20214-2.
Informations pratiques : Lille, Palais des Beaux-Arts. Place de la République, 59000 Lille. Tél : +33 (0)3 20 06 78 00. Ouvert tous les jours, sauf le mardi de 10 h à 18 h, le lundi de 14 h à 18 h. Exposition seule : 6,50 € (tarif plein), 5 € (tarif réduit) ; musée plus exposition : 8 € (tarif plein), 6,50€ (tarif réduit)
