Echange croûtes contre Poussin


Alors que la location par les musées français de leurs trésors fait légitimement polémique, il n’aura pas fallu bien longtemps, malgré les dénégations de nos responsables politiques, pour que la question de l’inaliénabilité des œuvres soit à nouveau posée publiquement.
Curieusement, l’attaque vient de là où, a priori, on l’attendait le moins. L’éditorial du Monde daté d’aujourd’hui, non signé donc censé représenter l’opinion de la rédaction, prend en effet l’exemple de La Fuite en Egypte de Poussin, que le musée des Beaux-Arts de Lyon peine à acheter (voir brève du 2/2/07), pour regretter que les œuvres des réserves ne puissent être vendues pour financer cette acquisition.
Le Monde a tout faux et utilise, dans un premier temps, des idées tenaces que le précédent débat n’est manifestement pas arrivé à faire évoluer : « Les musées français risquent, en regard, de finir par être asphyxiés sous le poids de leurs richesses [...]. Chaque établissement possède dans ses réserves des centaines, voire des milliers d’oeuvres - certes d’intérêt varié [...] . Il suffirait que le législateur autorise les musées, dans un cadre strict offrant toutes les garanties nécessaires, à vendre sur le marché des oeuvres reconnues "libres d’utilisation" pour redonner une marge de manoeuvre financière indispensable aux conservateurs ». Comme pour Atlanta et Abu Dhabi, le mythe des réserves pléthoriques a bon dos.

On pourrait penser, en lisant l’éditorial du Monde, que Lyon et le Louvre l’achètent ensemble1. Or, c’est bien Lyon qui négocie, et si le Louvre le convoitait, il aurait sans doute trouvé les fonds sans trop de problème, comme cela a été le cas pour la Sainte Françoise Romaine du même Poussin il y a huit ans, le Portrait de Ferdinand d’Orléans d’Ingres (voir brève du 20/1/06) ou La Madeleine de Quentin Metsys tout récemment (voir brève du 13/2/07). Le constat du Monde, selon lequel les musées nationaux (ce terme a un sens bien précis, qui exclut les musées municipaux de province) auraient peu d’argent à leur disposition pour s’enrichir, a sans doute été vrai pendant fort longtemps mais la loi sur le mécénat a totalement changé la donne et permet de financer des achats très importants (dont nous rendons compte régulièrement sur La Tribune de l’Art). C’est faire preuve d’une réelle méconnaissance de la situation des musées nationaux que de penser qu’ils sont dans l’incapacité d’acquérir des œuvres majeures. Le problème ne concerne pas le Louvre, dont les budgets sont considérables2, mais les musées de province désargentés, pour lesquels les entreprises ne se bousculent pas3, tant il semble à ces mécènes plus prestigieux d’acquérir pour un grand musée parisien que pour un établissement régional. Il faut ici féliciter le Louvre de ne pas avoir accaparé cette toile de Nicolas Poussin créée pour un client lyonnais de l’artiste et, dans une vraie logique de décentralisation (pas celle, artificielle, du Louvre-Lens), d’offrir à Lyon son appui pour réunir les fonds nécessaires. Il faut cependant regretter qu’on ait attendu si longtemps, après deux ans et demi, pour parler ouvertement de la difficulté à réunir la somme et lancer un appel public.

Dans un second temps, le journal prend l’exemple des musées américains, en se fourvoyant complètement sur la solution proposée. Le sujet n’est pas si tabou que le pense celui-ci ; il a même été très sérieusement étudié il y a vingt ans par le gouvernement Balladur, qui s’est heurté à la difficulté de cataloguer les listes d’œuvres « patrimoniales-inaliénables » et celles « libres d’utilisation » dont on pourrait disposer pour la vente. Qui devrait les établir, sur quels critères ? Qui déciderait que telle ou telle œuvre peut être vendue ? A partir de quel niveau de qualité (notion très subjective) pourrait-on vendre ?
Le Monde semble dire que l’inaliénabilité serait un exemple de plus des blocages et des anachronismes de la société française. Il faut rappeler ici qu’aucun musée européen n’a vendu ses œuvres (en dehors bien sûr de l’URSS avant-guerre, qui s’en mord encore les doigts), même les plus libéraux comme l’Angleterre ou l’Espagne. Ce dernier pays, où les acquisitions ont été longtemps gelées, vient coup sur coup d’acheter un important Vélasquez pour le Prado (voir brève du 19/11/03) et un autre pour Séville (voir brève du 19/1/07). Si la place de Vélasquez pour le XVIIe siècle espagnol vaut bien celle de Poussin pour la France, devons nous penser que nous ne sommes pas capables de faire de même4 ?

Pourrait-on, vraiment, comme le prétend Le Monde, vendre des œuvres des réserves pour financer l’achat du Poussin ? Evidemment non, pour des raisons très simples :
- soit un chef-d’œuvre serait conservé en réserves (ce qui, encore une fois, n’est le cas ni au Louvre, ni dans les musées de province). On imagine mal vendre un chef-d’œuvre pour en acquérir un autre ;
- soit les réserves contiennent des œuvres intéressantes, d’artistes de qualité, parfois hors de mode : c’est le cas dans de nombreux musées de province. De telles œuvres ne pourraient être vendues beaucoup plus de 200.000 euros, et sans doute beaucoup moins. Pour acquérir un tableau de 15 millions d’euros5, il faudrait donc se séparer de dizaines, voire de centaines d’œuvres. Belle idée, respectueuse du patrimoine des musées... N’oublions pas que les objets des réserves, lorsqu’ils ont un intérêt, ont vocation à être exposés un jour, comme c’est le cas lorsque les musées sont agrandis (par exemple à Montpellier récemment) ;
- soit le choix serait de vendre les œuvres en mauvais état, les copies ou les tableaux de faible qualité. L’éditorial du Monde parle d’œuvres médiocres. En gros, ce qui ne vaut rien. Comme si l’on pouvait acheter un Poussin contre des œuvres sans valeur. Une telle proposition est totalement ridicule.

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Domenico Theotokopoulos
dit le Greco (vers 1541-1614)
L’Annonciation
Huile sur toile - 126,1 x 86,3 cm
Appartenait naguère au Toledo Museum of Art
Photo : Sotheby’s New York

Les œuvres vendues par les musées des Etats-Unis sont-elles réellement secondaires comme le prétend Le Monde ? Cette affirmation est tout aussi erronée, comme le prouvent des exemples très récents. Le Toledo Museum of Art aux Etats-Unis vient de se séparer de plusieurs tableaux majeurs6 dont une Annonciation du Greco (ill. ; vendue 4.184.000 dollars), présentée avec le cartel du musée et le nom du donateur dessus7, et un Portrait de femme de Joshua Reynolds (vendu 1.440.000 dollars), deux œuvres qui, si elles avaient dû sortir de France, auraient probablement été classées trésors nationaux. Citons encore Les Vendanges, un des plus beaux tableaux d’Henri-Edmond Cross vendu en 2005 par le MOMA de New York car trop « XIXe siècle » pour un musée d’art moderne (!) ou un très beau dessin de Giambattista Tiepolo cédé par le San Francisco Museum of Modern Art8 parce que trop ancien pour un musée d’art moderne, alors que le Museum of Legion of Honor ne possédaient pas d’œuvres comparables... Il suffit de feuilleter le prestigieux catalogue que Sotheby’s vient de publier pour la vente de 200 antiques de la Albright-Knox Art Gallery’s de Buffalo pour voir qu’il ne s’agit plus de céder une œuvre secondaire, ni un choix d’œuvres importantes jugées sans lien avec la collection, mais presque un département entier d’un musée ! Voilà de beaux exemples de la clairvoyance des musées américains que Le Monde voudrait voir appliquer à la France9. Bien sûr, les sommes récoltées sont réservées, indiquent les musées vendeurs, à leur fonds d’acquisition. Ce qui, en Amérique (mais l’idée germe aussi ailleurs), signifie acheter de l’art contemporain excessivement coté. Ainsi le marché touche deux fois, à la vente et à l’achat par l’institution...

Il serait certes désastreux que La Fuite en Egypte quitte la France. Renaud Donnedieu de Vabres aura, peut-être, à cœur de finir son mandat par un acte positif en dégageant les moyens nécessaires pour permettre à Lyon d’acquérir ce Poussin, en participant à cet achat pour un montant finalement bien dérisoire comparé au budget de son ministère10.
En prenant une nouvelle fois fait et cause pour l’exécrable rapport Jouyet-Lévy sur l’économie de l’immatériel11, Le Monde rend un bien mauvais service aux musées français. L’éditorial précise que les musées pourraient vendre « dans un cadre strict offrant toutes les garanties nécessaires ». En confiant le choix à une commission présidée par Jean-Pierre Jouyet et Maurice Lévy peut-être ?


Didier Rykner, samedi 17 février 2007


Notes

1Un autre article du Monde paru le même jour précise cependant que l’œuvre serait bien acquise par Lyon mais exposée quelque temps au Louvre.

2Outre les tableaux cités plus haut, le département des peintures, le Louvre vient d’acquérir, entre autre, un John Martin (brève du 13/12/06) et un Giambattista Tiepolo (brève du 29/1/07). Les départements des sculptures et des dessins ne sont pas moins actifs.

3Encore faut-il relativiser la situation, certains conservateurs dynamiques, comme Michel Hilaire à Montpellier ou Patrick Ramade à Caen - et nous pourrions en citer bien d’autres - soutenus pas leur autorité de tutelle, parviennent à mener une vraie politique d’acquisition.

4Ce qui n’empêche pas l’Espagne d’acheter nombre de Goya ou de Picasso pour la capitale comme pour la province. Les acquisitions des musées y sont devenues un enjeu important dans la reconquête du patrimoine et d’un tourisme plus haut de gamme qui réclame une offre culturelle importante près des plages et des sites naturels.

5Le musée de Lyon tente actuellement de réunir 10 millons d’euros en mécénat, sachant que les négociations avec les propriétaires sont toujours en cours. La limite, théoriquement fixée au 11 février, court encore quatre mois, ce qui donne encore du temps pour intéresser d’éventuels mécènes.

6Chez Sotheby’s New York, le 25 janvier 2007.

7Le choix d’un Greco pour le Toledo Museum of Art dans les années 1950 entendait évidemment affirmer un lien entre la ville nouvelle et la cité éponyme espagnole, où avait vécu le peintre. La vente du tableau montre combien ce type de jumelage et de racines perd son sens à l’heure de la mondialisation.

8Chez Christie’s New York, le 25 janvier 2007.

9Voir aussi, sur ce sujet, notre éditorial Deaccessioning.

10Il y a un précédent. Ce même gouvernement Balladur qui avait pensé rendre aliénable les œuvres a fini par financer une grande partie de l’achat par le Louvre du Saint Thomas à la pique de Georges de la Tour, menacé de sortir du territoire.

11Rappelons que, sous la plume de Michel Guerrin et Emmanuel de Roux, Le Monde s’était déjà déclaré favorable à l’opération d’Abu Dhabi, dont le principe est explicitement imaginé dans ce rapport qui préconise, non seulement la vente, mais aussi la location des collections des musées français. Soulignons tout de même que rien n’est moins « immatériel » qu’une œuvre d’art.





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