Du dessin au vitrail. Peintres et maîtres verriers du XIXe siècle au nord de la France


Lille, Palais des Beaux-Arts, du 8 avril au 3 juillet 2006

Le catalogue des dessins du XIXe siècle du musée de Lille, paru en 2004 et que nous avions recensé ici-même, inventoriait tout un ensemble de cartons de vitraux, jusqu’ici à peu près inconnus, dus aux peintres Victor Mottez et Bruno Chérier1. Une partie de ces œuvres a heureusement pu être restaurée et fait l’objet d’une exposition tout à fait passionnante.

Le vitrail au XIXe siècle n’est plus terra incognita. De nombreuses publications récentes, que rappelle le catalogue, ont fait connaître certains ateliers, d’où se détache la Manufacture de Sèvres, qui produisit des verrières d’une qualité inégalable. Mais Charles Gaudelet, le maître-verrier avec qui travaillèrent exclusivement Mottez et occasionnellement Chérier, était jusqu’à aujourd’hui à peu près totalement inconnu. Ses dates de naissance et de mort n’ont pu être déterminées avec précision. Les cartons exposés proviennent de son fonds d’atelier, acquis par le musée de Lille en 1870 à l’instigation du peintre et collectionneur Camille Benoït

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1. Victor Mottez (1809-1897)
Le Mariage de la Vierge, 1867
Crayon noir et fusain
Trois cartons :
276 x 119,5 cm ; 290 x 69 cm ; 281 x 119 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner
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2. Bruno Chérier (1817-1880)
Ange tenant une mitre et
une crosse
, 1858
Pierre noire et craie blanche
150 x 60,5 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner

La première salle se penche sur les relations de travail entre les différents intervenants. Parfois, les peintres se contentaient de proposer de petites esquisses, le carton à grandeur d’exécution étant réalisé par le verrier. Mais Gaudelet était un piètre dessinateur, comme le confirme Mottez dans sa correspondance2, ce qui l’amenait à déléguer largement. Si certaines études lui sont attribuables, les grands cartons sont bien de la main de Mottez et de Chérier. Les deux peintres sont eux-mêmes d’une stature inégale : Mottez, élève d’Ingres, rénovateur malheureux de la technique de la fresque, est bien supérieur à Chérier. Leur manière est d’ailleurs fort différente. Mottez est fidèle à la ligne et fait preuve d’un grand purisme dans son dessin, en aplat, proche d’Orsel ou de Périn (ill. 1), assez différent du style qu’il emploie pour ses peintures3, s’adaptant ainsi à la technique fort particulière du vitrail. Chérier4 travaille davantage sur le modelé, ses figures sont beaucoup plus banales et témoignent d’une invention plus faible et moins synthétique que Mottez (ill. 2). Il va jusqu’à copier l’Adélaïde d’Ingres de la chapelle Saint-Ferdinand. La préparation de cette exposition a ainsi permis, sur des critères de style, de rendre à Mottez des cartons attribués à Chérier dans le catalogue de 20045.


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3. Victor Mottez (1809-1897)
Le Calvaire, 1859
Crayon noir
Trois cartons :
541 x 79,5 cm ; 534 x 81 cm ; 530 x 82,5 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner
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4. Victor Mottez (1809-1897)
Ange tenant un calice,
vers 1858
Pierre noire
161,5 x 75 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : D. Rykner
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5. Charles Gaudelet
Le Calvaire, 1859
Vitrail
Lille, Eglise Saint-Maurice
Photo : Service de presse

Certains de ces cartons6 sont très impressionnants. On retiendra notamment, de Mottez, Le Calvaire (ill. 3) préparatoire à une verrière de l’église Saint-Maurice (ill. 4), où les larrons ont des formes curieusement serpentines, presque maniéristes, ou une Crucifixion, très dépouillée, avec ses anges montrant que Mottez a dû regarder les œuvres de son confrère de l’atelier d’Ingres, le « renégat » Chassériau (ill. 5), tout en leur donnant un aspect beaucoup plus linéaire. La scénographie met parfaitement en valeur ces immenses feuilles (jusqu’à 5,41 m de haut pour le Calvaire de Mottez !), tout en évitant d’écraser les dessins préparatoires qui complètent la présentation. Une grande allée centrale qui se croise avec une plus petite veut évoquer, avec un certain succès, la nef et le transept d’une église autour de laquelle s’articulent plusieurs salles. Les couleurs très douces des cimaises s’accordent bien aux œuvres, qui sont présentées sans vitres ce qui permet d’éviter les reflets.

Le catalogue comporte plusieurs textes très intéressants détaillant les participations de Mottez et de Chérier aux décors de vitraux des églises lilloises et de la région, et s’interrogeant sur le statut du carton de vitrail et sur les difficultés de restauration qu’il pose. Il est dommage qu’aucune étude ne s’attache à la technique des vitraux de Gaudelet. Une verrière exposée, dont l’auteur est anonyme7,combine des verres teintés dans la masse et des verres émaillés8.

Une visite à Lille s’impose si l’on s’intéresse à ce sujet, car la nature même des cartons (il s’agit de dessins, qui ne peuvent être trop longtemps montrés à la lumière) et leur taille (ceux de Mottez seront - avec toutes les précautions nécessaires - conservés roulés) ne peut permettre une exposition prolongée et rendra difficile leur consultation ultérieure. On complètera utilement la visite par un parcours dans les églises de Lille pour voir, sur place, les réalisations de Charles Gaudelet (un livret, édité par la ville, propose un parcours dans les édifices religieux). La transcription des Mottez trahit en partie le dépouillement et la pureté de son dessin et les vitraux sont beaucoup plus anecdotiques que les cartons. Malgré tout, ces verrières ne manquent pas de qualité. On peut souhaiter, pour conclure, que la municipalité poursuive les campagnes de restaurations9 qui ont déjà été menées dans certaines églises.

local/cache-vignettes/L115xH132/5ddf20130cec5a95-c30ac.jpgMichèle Moyne, Catherine Guillot, Jacques Foucart, Du dessin au vitrail. Peintures et maîtres verriers du XIXe siècle au nord de la France, Palais des Beaux-Arts de Lille, 2006, 80 p. 16 €. ISBN : 2-902092-19-9


Didier Rykner, vendredi 7 avril 2006


Notes

1Le fonds conserve aussi des études de vitraux (de petite taille, qu’on peut difficilement appeler cartons) de Charles Crauk (1819-1905) et des dessins d’Alphonse Colas dont nous écrivions également par erreur qu’il s’agissait de cartons de vitraux (or cet artiste en a réalisé beaucoup, mais les dessins du musée ne sont pas des cartons, et sont préparatoires à des peintures).

2Et comme le confirme également le cat. 18, Mariage de la Vierge. En revanche, le n° 21, une aquarelle représentant la Vierge à l’enfant entourée de saints et d’anges hélas non reproduite dans le catalogue, malgré ses maladresses, est curieusement novatrice puisqu’elle ressemble presque à une œuvre des années 1930).

3On peut voir, par exemple, au maître-autel de l’église Saint-Etienne de Lille, Le Martyre de saint Etienne, peint à Rome en 1836. Songeons aussi à l’étonnant Ulysse et les Sirènes de Nantes, proche de Chassériau ou de Lehmann.

4Sur Bruno Chérier, lire : Catherine Guillot, « L’exemple d’un décor religieux dans le nord de la France : Bruno CHERIER (1817-1880) et Notre-Dame-des-Anges de Tourcoing », In-Situ, revue électronique de l’Inventaire, n° 1-2001

5Nouvellement découvertes et non restaurées, il est vrai que ces œuvres n’avaient pu être correctement étudiées.

6Ils sont constitués nécessairement de plusieurs feuilles, d’un papier suffisamment solide pour résister à l’utilisation dans l’atelier du verrier.

7Manufacture Ochs selon la fiche de la base Mémoires.

8On regrette aussi que toutes les œuvres ne soient pas reproduites et que les renvois du texte aux illustrations ne permettent pas de les trouver simplement.

9Des verrières du chœur de Saint-Maurice, L’Adoration des Mages et L’Adoration des Bergers sont percées, ce qui peut accélérer leur dégradation.





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