Die Brücke. Aux origines de l’expressionnisme


Grenoble, Musée, du 30 mars au 17 juin 2012
Quimper, Musée des Beaux-Arts, du 11 juillet au 8 octobre 2012

Chacun ses fauves, mais les cages restent ouvertes. Entre l’Allemagne et la France, les membres de la Brücke et du fauvisme s’observèrent1 attentivement, partageant un même désir d’exalter la couleur et de libérer la ligne, même si les préoccupations des amis de Matisse étaient davantage formelles que celles des Allemands dont le « but n’était pas le raffinement » comme le souligna Heckel, mais l’immédiateté de l’expression.


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1. Emil Nolde (1867-1956)
Maisons frisonnes I, 1910
Huile sur toile - 64 x 84 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Stiftung Seebüll Ada und Eml Nolde
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2. Cuno Amiet (1868-1961)
Nature morte aux fleurs, 1908
Huile sur toile - 40 x 32 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Brücke Museum

Malgré cette émulation de l’époque, les institutions françaises ont consacré peu d’expositions à Die Brücke2, ce qui rend d’autant plus intéressante celle qu’organise le musée de Grenoble, réunissant quelque 120 œuvres prêtées par le Brücke Museum de Berlin ; l’exposition sera ensuite visible à Quimper l’été prochain. Le catalogue publié à cette occasion classe les œuvres par artiste (ce qui explique mais n’excuse pas l’absence d’index). Chaque peintre bénéficie d’une présentation biographique puis défilent les reproductions en pleine page tandis que les notices et les commentaires sont malheureusement rejetés en fin d’ouvrage.

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3. Max Pechstein (1881-1955)
Tête de pêcheur VII, 1911
Gravure sur bois - 29,2 x 24,3 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Max Pechstein Urheberrechtsgemeinschaft,
Hamburg/ Tökendorf
ADAGP, Paris, 2012

Le parcours chronologique est clair, distinguant trois grandes parties : les premières années à Dresde (1905-1907), puis l’affirmation progressive d’un style commun durant « les étés de la liberté » (1909-1911), enfin la période plus sombre de Berlin jusqu’à la dissolution du groupe en 1913 et le début de la Grande Guerre.
Tout commence à Dresde en 1905, lorsque quatre jeunes artistes – Karl Schmidt-Rottluff, Ernst Kirchner, Fritz Bleyl et Erich Heckel - s’opposèrent à l’art académique et aux conventions sociales de l’ère wilhelmienne, sans vraiment définir de programme artistique ni de style particulier. « […] Nous voulons conquérir notre liberté d’action et de vie face aux forces établies du passé […] » proclament-ils. Heckel, encore lui, le souligne : « ce qu’il nous fallait quitter, c’était clair pour nous – où cela nous mènerait-il, voilà qui l’était, il est vrai, beaucoup moins »3 Die Brücke (« le pont ») naît officiellement en 1906 ; outre sa valeur symbolique qui fait de l’artiste un passeur, cette appellation fut sans doute influencée par Nietzsche : « ce qui est grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer dans l’homme, c’est qu’il est une transition et qu’il est un déclin » (Ainsi parlait Zarathoustra).
Les fondateurs du groupe furent rapidement rejoints par Max Pechstein, puis par le Suisse Cuno Amiet, le Finlandais Akseli Gallen-Kallela, Otto Mueller également… Emil Nolde n’adhéra qu’un temps au mouvement, mais certaines de ses œuvres peintes après sont départ, comme les Maisons frisonnes, à la touche épaisse posée en gestes dynamiques, aux couleurs vives et vibrantes, témoignent encore de ce passage par le Pont (ill. 1). Quant à Munch et Matisse, ils déclinèrent poliment l’invitation. Enfin, des membres dits « passifs » - collectionneurs, marchands, directeurs de musées... - versaient une cotisation annuelle et recevaient en échange un portfolio de gravures originales.


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4. Max Pechstein (1881-1955)
Le Maillot jaune et noir, 1909
Huile sur toile - 68 x 78 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Max Pechstein Urheberrechtsgemeinschaft,
Hamburg/ Tökendorf
ADAGP, Paris, 2012
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5. Erich Heckel (1883-1970)
Jeune homme et jeune fille, 1909
Huile sur toile - 70,5 x 80,4 cm
Berlin, Brücke-Museum
Photo : Photo : Nachlaß Erich Heckel Hemmenhofen
ADAGP, Paris 2012

Chacun développa son langage artistique tout en faisant surgir un style commun, dans le but non pas de traduire la réalité, mais l’émotion que celle-ci suscite. Deux influences essentielles marquèrent les premières peintures des artistes : celle de Munch tout d’abord, par qui le scandale arriva, et celle de Van Gogh4 qui encouragea l’emploi de couleurs pures et lumineuses ; la Nature morte aux fleurs d’Amiet est d’ailleurs une citation directe du maître (ill. 2). Par ailleurs, l’exposition fait la part belle aux œuvres sur papier, dessins, aquarelles, tels ces nus croqués en un quart d’heure, des bois gravés aussi, moyen idéal d’expression pour la Brücke, répondant à un désir de spontanéité et de liberté ; on évolue ainsi des animaux très épurés de Bleyl au visage buriné du Pêcheur de Pechstein (ill. 3).

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6. Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)
Nu allongé devant un miroir, 1909-1910
Huile sur toile - 83,3 x 95,5 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Brücke Museum

Les « étés de la liberté » évoquent cette époque où les modes de vie et de travail étaient étroitement liés : les artistes se retrouvaient au bord des étangs de Moritzburg, pour créer en harmonie avec la nature, dans un esprit de communauté, au point qu’il est parfois difficile d’attribuer les œuvres de cette époque. On peut alors parler d’un style Die Brücke, marqué par la vivacité du coloris, des coups de pinceaux larges et rapides. Le Maillot jaune et noir de Max Pechstein rend compte de cette vie « primitive » (ill. 4), tandis que Jeune homme et jeune fille de Heckel montre une sensualité apaisée traduite par des couleurs stridentes, joyeuses et chaleureuses, qui n’est pas sans rappeler les femmes nues aux peaux dorées de Gauguin (ill. 5). L’une des plus belles salles de l’exposition est justement celle qui réunit plusieurs figures féminines posant dans le plus simple appareil : chef-d’œuvre de Kirchner, le Nu allongé devant un miroir, qui renvoie à Velázquez, trouble le regard par un espace mouvant tandis que la couleur de la chair évoque la décomposition (ill. 6). Il fait face à un autre nu vert, l’Enfant assise de Heckel, tandis que sur un autre mur trône l’icône de l’art expressionniste allemand : Fränzi allongée, bois gravé qui exprime la puissance du corps de la femme, blanc, simplifié, cerné de noir sur fond rouge (ill. 7). On assiste ainsi à l’apparition du « nu moderne » selon Guy Tosatto. La figure humaine n’est pas toujours isolée, elle se fond totalement dans le paysage rouge de Schmidt-Rottluff, Persée de la digue, qui refuse toute couleur naturaliste pour mieux exprimer une émotion devant le spectacle de la nature (ill. 8).

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7. Erich Heckel (1883-1970)
Fränzie allongée, 1910
Gravure sur bois en noir et rouge - 23/20,7 x 40,5/41,6 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Nachlaß Erich Heckel Hemmenhofen
ADAGP, Paris 2012

Les arts d’Afrique et d’Océanie influencèrent bien sûr la création de Die Brücke. Sculptée de nombreux personnages, une poutre de Palaos, rapportée lors de l’expédition allemande de 1908-1910, frappa les artistes qui conçurent des compositions plus sévères, aux lignes plus anguleuses, des aplats de couleurs très cernés. Les dessins de Heckel le montrent bien, qui déclinent des visages semblables à des masques, des têtes simplifiées, déformées, des figures humaines mêlées aux sculptures primitives. La silhouette au premier plan Dans l’atelier, (1911) pourrait même annoncer le Picasso d’Antibes. Nouveau venu dans le groupe, Otto Mueller peint une Femme dans une barque ; cette citation de la Naissance de Vénus exhibe une déesse inachevée, impudique aussi puisque la notion de péché n’a plus sa place. Autre muse, Marcella apparaît dans un célèbre tableau de Kirchner, selon une perspective plongeante audacieuse ; le regard absent et la main sur la joue, la jeune fille ennuyée semble reprendre la Mélancolie de Dürer (ill. 9). Dans ce grand monochrome vert se détachent la chair brune du modèle et la note blanche du chat, élément baudelairien qu’un regard français ne peut qu’associer à la sensualité.

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8. Karl Schmidt-Rottluff (1884-1976)
La Percée de la digue, 1910
Huile sur toile - 75 x 84 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : VG Bild-Kunst, Bonn 2011
ADAGP, Paris, 2012

Puis les artistes partirent pour Berlin autour de 1912. Leur style évolua, s’individualisa, de nouveaux motifs apparurent - architectures, scènes de cabaret, de danse ou de cirque. Les foules bruyantes et anonymes de la grande ville, la vie nocturne et la prostitution envahirent les toiles, trahissant la perte d’une innocence et d’illusions par des couleurs plus sombres, un dessin plus aigu. Kirchner devint célèbre pour ses scènes de rue, animées de cocottes aux toilettes extravagantes. A la terrasse du café est un sujet anodin où les formes pointues dénotent pourtant de l’agressivité (ill. 10). C’est encore plus frappant dans deux gravures sur fond jaune, Café-concert et Leipzig strasse, où règne le chaos des lignes et des formes. L’influence du cubisme, découvert à l’exposition du Sonderbund de Cologne en 1912, se sent aussi dans certaines œuvres.

Ces dernières salles présentent un monde avant l’apocalypse ; Pechstein, peint une œuvre prémonitoire, Bateau de pêcheurs, métaphore d’un monde qui chavire sous un ciel sombre, accrochée au côté d’un bois gravé de Kirchner, guère plus optimiste : Voiliers aux abords de Fehmarn. Otto Mueller clôt le parcours avec un Couple d’amoureux dans un milieu démonté, entre des murs inquiétants qui se resserrent. Au-delà commence l’expressionnisme.


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9. Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)
L’Artiste Marcella, 1910
Huile sur toile- 101 x 76 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Brücke Museum
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10. Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)
A la terrasse du café, 1914
Huile sur toile - 70,5 x 76 cm
Berlin, Brücke Museum
Photo : Brücke Museum

Bien qu’ils aient malmené la réalité en refusant toute représentation naturaliste au profit de la spontanéité, les artistes de Die Brücke n’abandonnèrent ni la figuration, ni les techniques classiques, ni même le cadre du tableau ; en marquant le premier pas vers l’expressionnisme allemand, ils formèrent un pont entre la tradition et la modernité.

Commissaires : Guy Tosatto, Nathalie Gallissot


Collectif, Die Brücke (1905-1914). Aux origines de l’expressionnisme, Somogy éditions d’art/Hirmer Verlag, 2012, 280 p., 35,50 €. ISBN : 9782757205143 ;


Informations pratiques  : Musée de Grenoble, 5 place de Lavalette, 38010 Grenoble. Tél : +33 (0)4 76 63 44 44. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h30. Tarif : 8 €.

English Version


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, samedi 5 mai 2012


Notes

1Les Fauves, notamment Vlaminck, Van Dongen, Marquet, Manguin, furent en 1908 présentés parallèlement à l’exposition Die Brücke organisée à la galerie Richter de Dresde du 1er au 13 septembre ; puis en 1911, la revue allemande Der Sturm utilisa le terme « expressionnisme » pour des œuvres fauves exposées à la Sécession de Berlin. On en vit aussi au Sonderbund de Düsseldorf.

2Il y a eu l’exposition Emil Nolde au Grand Palais du 25 septembre 2008 au 19 janvier 2009, ainsi que Figures du moderne : l’expressionnisme en Allemagne 1905-1914 : Dresde, Munich, Berlin. au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, du 18 novembre 1992 au 14 mars 1993.

3« Erich Heckel im Gespräch mit Hans Kinkel », in Das Kunstwerk, XII, 1958-1959, Cahier 2, p. 2124. Cité dans le catalogue de l’exposition p. 15.

4Exposition en 1905 à la galerie Arnold de Dresde.





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