Il n’y a pas eu en Espagne de collectionneurs de dessins acharnés et compulsifs comme dans les autres grands pays européens. Le fonds graphique du Musée du Prado vient essentiellement de la donation de Fernando Durán de 1931, à laquelle il faut ajouter quelques feuilles de la collection royale. Parus il y a 15 ans, les catalogues de Manuela Mena Marqués étaient consacrés aux dessins italiens de l’époque baroque [1], et c’est à Nicholas Turner, spécialiste incontesté de ce domaine, qu’a été confié l’étude de ceux du XVIe siècle. Puisque plusieurs catalogues raisonnés viennent de paraître [2], rappelons qu’il existe deux types de situations. D’une part, des collections assez cohérentes, formées récemment, comme celles des musées américains, où moins de 200 ou 300 dessins ont été acquis sur le marché d’art en quelques dizaines d’années, sous des attributions crédibles qu’il s’agit de valider ou de compléter au regard des connaissances les plus récentes. D’autre part, des fonds entiers, inégaux, où le meilleur côtoie de vulgaires copies, où des centaines de feuilles sont placées sous des attributions fantaisistes. S’il est facile d’écarter une copie d’après Raphaël ou de Barrocci, plus difficile d’identifier un emprunt à une composition rare, que faire d’un dessin portant une annotation ancienne le donnant à un artiste obscur ou peu connu comme dessinateur ? Comme Orléans [3], le Prado appartient au second cas et tout le mérite revient à Nicholas Turner d’avoir tenté de défricher ce fonds resté longtemps ignoré. Son introduction raconte de façon plaisante les séjours de divers experts à Madrid, de Philipp Pouncey et Walter Vitzthum à Mario di Gianpaolo. Pressés par le temps, ils s’arrêtaient aux dessins attribués aux artistes qu’ils étudiaient, alors que les originaux étaient parfois placés ailleurs, sous le nom d’un autre peintre ou parmi les anonymes non italiens.

1. Giorgio Vasari (1511-1574)
Saint Luc peignant la Vierge
Plume, lavis, encre brune - 26,4 x 21,4 cm
Madrid, Musée du Prado

2. Annibale Carracci (1560-1609)
Etude de décoration
Plume, encre brune - 48,9 x 38,1 cm
Madrid, Musée du Prado
Le fonds n’est pas exhaustif : Pontormo, Corrège, Raphaël sont absents, mais de nombreux grands artistes sont représentés par une ou deux feuilles de qualité, ce qui donne parfois à l’ensemble l’aspect d’une collection américaine commencé il y a 20 ou 30 ans. Il contient essentiellement des recherches de compositions et très peu d’études de personnages, pas de portrait ou de paysage. Certaines étaient déjà célèbres : l’Etude de femme drapée d’Andrea del Sarto, le Saint Luc peignant la Vierge de Vasari (ill. 1), le projet de décoration d’Annibale Carrache (ill. 2), la Mise au Tombeau de Pietro Candido, la sainte Anne de Bartolomeo Cesi. Mais la plupart sont peu connues, publiées dans des revues très spécialisées, ou inédites. La surprise majeure a été la découverte de deux esquisses de Michel-Ange pour le Jugement dernier [4], mais d’autres révélations sont aussi marquantes : un Saint Luc de Véronèse, une première pensée de Ludovico Carracci pour un tableau d’autel, des dessins du Parmesan, de Bertoja, Perino del Vaga, Polidoro da Caravaggio (ill. 3), Passerotti, Palma Il Giovane, Denys Calvaert, Cavalier d’Arpin...
Numériquement importante, l’école génoise du XVIe siècle est représentée par un album oublié de Cambiaso (ill. 4) et de son école, des feuilles de Giovanni Battista Castello dit Il Bergamasco (couverture), de Giulio Benso et d’Ansaldo. Les dessins des maniéristes provinciaux, actifs entre 1570 et 1620, sont les plus nombreux (Andrea Lilli, Bernardino Poccetti, Aurelio Luini, Alessandro Maganza). Plusieurs dessins ont fait l’objet de réattributions spectaculaires (une étude de Pompeo Batoni a été rendue à Tavarone, une autre a glissé de Taddeo Zuccaro à Federico, un Strozzi maniériste est devenu un Pietro Novelli « Il Monrealese » caractéristique). Pour cette première tentative de classification de la collection, Nicholas Turner a demandé leurs avis aux divers spécialistes du sujet [5], et lorsque ceux-ci étaient trop divergents, il a parfois tranché de façon péremptoire [6] pour nommer l’auteur de plusieurs dessins. Cela évite qu’il ait trop d’anonymes, le texte laissant entrevoir d’autres possibilités. Plus d’une cinquantaine d’œuvres ont cependant résisté à toute identification et sont classées par école.

3. Polidoro da Caravaggio (vers 1499-1543)
Judith et sa servante
Sanguine - 10 x 9,6 cm
Madrid, Musée du Prado

4. Luca Cambiaso (1527-1585)
Hercule tirant à l’arc
Plume, lavis, encre brune - 37,5 x 18,6 cm
Madrid, Musée du Prado
Cette publication accompagnait l’exposition Un siglo de dibujos italianos en el Prado qui a eu lieu du 23 novembre 2004 au 13 février 2005, pour laquelle 70 dessins, parmi les plus importants, avaient été sélectionnés. Ils sont reproduits pleine page (parfois un peu pâles), suivis du catalogue complet, soit près de 510 oeuvres, la plupart inédites, dont très peu de copies. Indispensable pour les amateurs de dessins italiens, ce livre est très maniable, entièrement en couleur. Nicholas Turner maîtrise ce type de travail : les notices sont courtes et concises, faisant juste le point sur l’iconographie, l’attribution, la justifiant en donnant quelques exemples similaires conservés ailleurs. Pas d’analyse stylistique approfondie puisque le livre s’adresse à des spécialistes connaisseurs déjà informés contexte, l’ensemble restant accessible à tous (pour peu qu’ils lisent l’espagnol).
Museo del Prado, catálogo de dibujos Tomo V, Dibujos italianos del Siglo XVI, Nicholas Turner (essai et catalogue), avec la collaboration de José Manuel Matilla (essai sur Fernando Durán collectionneur), 368 p., 48 €, ISBN 84-8480-072-5
