
1. Atelier de Gregorio Vásquez
(1638-1711)
La Vierge des Neiges (avec son cadre)
Huile sur Toile - 74 x 48 cm
Chaumont, Musée
Photo : Philippe Fuzeau
Nos musées sont proprement inépuisables. Que ne se mettent-ils à scruter leurs fonds, à revoir, remettre en question leurs sélections, à cataloguer enfin et vraiment leurs collections (sur ce plan-là, on ne saurait jamais trop en faire, allez !). Et, chemin faisant, que de belles et bonnes expositions à attendre en retour, qui ne seront pas forcément dispendieuses ni les moins intéressantes, ni les plus inutiles. C’est ce dont s’est avisé il y a quelque temps – le temps d’une savante et soigneuse enquête comme il convient, assortie d’un peu de restaurations salutaires et bienvenues – le musée de Chaumont. Sa conservatrice, Raphaële Carreau, a trouvé sur place un sujet peu convenu et tout à fait fructueux, porteur de toutes nos curiosités et recherches d’évasion : cultures lointaines et pourtant proches d’une Amérique latine, dévotion chrétienne aux savoureux accents, renouvellement des formes, esthétique d’un primat décorativiste très dépaysant, métissage et interférence des traditions, charme(s) de l’ailleurs, de l’ancestral, de la pureté des images... Il y avait au départ la démarche, assez inattendue mais très attachante, d’une collectionneuse originale, Lucie Jacquinot (1891-1976 [1], passionnée depuis l’enfance par la brocante et les visites chez les antiquaires, de bonne bourgeoisie aisée (un grand-père banquier), parisienne qui se souvint d’avoir passé une partie de sa jeunesse à Chaumont (son père était commandant de gendarmerie) et revint là en 1967, à la fin de sa vie, pour y installer un véritable petit musée de son choix et selon son idéal éducatif [2], déployant ses hétéroclites collections dans un hôtel du XVIIIe siècle que lui loua dans la vieille ville la municipalité : le tout déboucha sur une vente viagère conclue avec Chaumont en 1971, comprenant plus de 700 numéros à l’inventaire, soit une extrême diversité d’objets qui remplissaient chaque pièce du logement en fonction de spécialités bien définies (faïences et porcelaines, jouets, portraits, vues d’optique, art asiatique, etc.). Bref, un étonnant bric-à-brac à la Cousin Pons (le catalogue qui raconte très bien tout cela est illustré de quelques édifiantes photos) [3], d’où les précédents conservateurs avaient su déjà tirer une fort plaisante réunion de crèches anciennes [4], noyau d’un musée annexe plein de charme où se tient justement la présente exposition (espérons que celle-ci se prolongera dans une opportune présentation permanente). On ne sait à vrai dire où cette collectionneuse dans l’âme, auditrice cultivée, férue de cours et de conférences, trouva − sans doute sur le vaste marché d’antiquités et de curiosités de Paris, de Mouffetard aux Puces de Clignancourt, entre 1913 et 1967- toutes sortes de sculptures et peintures religieuses qui se sont révélées pour nombre d’entre elles des productions de l’Amérique coloniale espagnole (Mexique, Pérou, Colombie).

2. Mexique ?, XVIIIe siècle
L’Ange Gabriel honorant la Vierge de l’Annonciation
Huile sur Bois - 25 x 18 cm
Chaumont, Musée
Photo : Philippe Fuzeau
Point n’est besoin d’insister sur leur rareté (évidente) dans les collections françaises (des exemples quasi uniques), mais il faut plus encore considérer leur délicieuse saveur naïve, leur charme d’invention décorative et de réinterprétation des traditionnelles iconographies de l’Occident religieux, au point de rejoindre en quelque sorte le hiératisme des icônes gréco-russo-byzantines : ainsi, la majestueuse Trinité présidant au couronnement de la Vierge, intemporelle peinture caractéristique de la production des ateliers indiens de Cuzco au XVIIIe siècle, aux obsédants semis d’or [5]. On fera un sort particulier à une touchante Vierge des Neiges (ill. 1) que l’auteur du catalogue a pu efficacement rattacher à l’atelier du peintre colombien Gregorio Vásquez (1638-1711), l’un des meilleurs artistes de la Nouvelle-Grenade d’alors [6] : les fascinants entrelacs floraux du vêtement somptueux de cette Vierge à l’Enfant d’un type à grand succès et que préparent des dessins conservés au musée de Bogota [7], deviennent dans leur insistance une sorte de moderne peinture en soi, à l’unisson d’un incroyable cadre exubérant, sûrement d’époque, qui enchâsse et sertit pour mieux la rehausser la figuration-apparition sacrée. C’est bien l’une des plus heureuses et des plus convaincantes pièces de l’ensemble Jacquinot.
Dans cet art de couvent et d’église typiquement nourri de démarquages graphiques – notons à cet égard le brillant défrichage opéré à propos d’une peinture de Christ en croix inspirant la méditation d’une moniale mexicaine [8], sous-tendue par des gravures d’emblèmes tirées d’un ouvrage du Jésuite Pedro de Salas (1638) : que de victorieuse érudition ! − se détache particulièrement une belle énigme : d’où peut bien venir la curieuse double représentation d’une Vierge de l’Annonciation dans un ovale peint tenu à bras-le-corps par un svelte ange Gabriel [9] (ill. 2) ? Sans doute s’agit-il de la transcription de quelque gravure flamande ou française dans un idiome latino-américain des XVIIe-XVIIIe siècles. On aimerait qu’en soit retrouvé un jour le modèle. A cela aussi peuvent et doivent servir une exposition et son catalogue (l’un ne va pas sans l’autre, faut-il le redire ?).
On conçoit le gain d’une telle démonstration pour le musée de Chaumont qui peut trouver là [10] une légitimité de plus, à côté de sa remarquable collection de crèches du fonds Jacquinot, renforcée depuis les années 1970 par un monumental chef-d’œuvre napolitain du XVIIIe siècle du fonds Du Sommerard, resté inutilisé dans le Musée national du Moyen-Âge - Thermes et Hôtel de Cluny à Paris. Et il convient de signaler aussi ses sculptures Renaissance de Dominique Florentin, ses dessins des Bouchardon (père et fils), une acquisition relativement récente, et quelques bonnes peintures, notamment du XIXe siècle, l’une des grandes richesses de tous ces musées souvent fondés et enrichis sous la Monarchie de Juillet [11] et le Second Empire puis encouragés sous la IIIe République (citons entre autres Pernot, Leman (ill. 3), Boisselier, Ziegler, Biennourry, Lottier, Savinien Petit, Dehodencq, Berchère, Lalaisse, Marchal, Jeanron, Gendron, Ronot, Giraud, Félix Thomas, Saintin avec un étonnant tableau allusif aux Indiens d’Amérique, qui devra donner lieu à un passionnant dossier) [12]. − Chaumont, un musée valeureux et vertueux qui a toute raison de nous rassurer sur la pérennité et la fécondité de l’exemplaire idée de collection publique. Félicitons-nous de l’occasion que nous procure la bienfaisante réussite d’une telle exposition : une durable réjouissance !
Raphaële Carreau, Dévotion baroque. Trésors du musée de Chaumont. Amérique latine, Espagne et Italie, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Somogy, 2009, 95 pages, 24 €. ISBN : 978-2-7572-0326-2.
Informations pratiques : Musée de la Crèche, rue des Frères Mistarlet 52000 CHAUMONT. Tél : 03 25 03 01 99. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 14 h 30 à 18 h 30. Tarifs : 2 € (plein), 1 € (réduit).

