Dévotion baroque. Trésors du musée de Chaumont


Chaumont, Musée de la Crèche, du 19 septembre 2009 au 20 septembre 2010.

1. Atelier de Gregorio Vásquez
(1638-1711)
La Vierge des Neiges (avec son cadre)
Huile sur Toile - 74 x 48 cm
Chaumont, Musée
Photo : Philippe Fuzeau

Nos musées sont proprement inépuisables. Que ne se mettent-ils à scruter leurs fonds, à revoir, remettre en question leurs sélections, à cataloguer enfin et vraiment leurs collections (sur ce plan-là, on ne saurait jamais trop en faire, allez !). Et, chemin faisant, que de belles et bonnes expositions à attendre en retour, qui ne seront pas forcément dispendieuses ni les moins intéressantes, ni les plus inutiles. C’est ce dont s’est avisé il y a quelque temps – le temps d’une savante et soigneuse enquête comme il convient, assortie d’un peu de restaurations salutaires et bienvenues – le musée de Chaumont. Sa conservatrice, Raphaële Carreau, a trouvé sur place un sujet peu convenu et tout à fait fructueux, porteur de toutes nos curiosités et recherches d’évasion : cultures lointaines et pourtant proches d’une Amérique latine, dévotion chrétienne aux savoureux accents, renouvellement des formes, esthétique d’un primat décorativiste très dépaysant, métissage et interférence des traditions, charme(s) de l’ailleurs, de l’ancestral, de la pureté des images... Il y avait au départ la démarche, assez inattendue mais très attachante, d’une collectionneuse originale, Lucie Jacquinot (1891-1976 [1], passionnée depuis l’enfance par la brocante et les visites chez les antiquaires, de bonne bourgeoisie aisée (un grand-père banquier), parisienne qui se souvint d’avoir passé une partie de sa jeunesse à Chaumont (son père était commandant de gendarmerie) et revint là en 1967, à la fin de sa vie, pour y installer un véritable petit musée de son choix et selon son idéal éducatif [2], déployant ses hétéroclites collections dans un hôtel du XVIIIe siècle que lui loua dans la vieille ville la municipalité : le tout déboucha sur une vente viagère conclue avec Chaumont en 1971, comprenant plus de 700 numéros à l’inventaire, soit une extrême diversité d’objets qui remplissaient chaque pièce du logement en fonction de spécialités bien définies (faïences et porcelaines, jouets, portraits, vues d’optique, art asiatique, etc.). Bref, un étonnant bric-à-brac à la Cousin Pons (le catalogue qui raconte très bien tout cela est illustré de quelques édifiantes photos) [3], d’où les précédents conservateurs avaient su déjà tirer une fort plaisante réunion de crèches anciennes [4], noyau d’un musée annexe plein de charme où se tient justement la présente exposition (espérons que celle-ci se prolongera dans une opportune présentation permanente). On ne sait à vrai dire où cette collectionneuse dans l’âme, auditrice cultivée, férue de cours et de conférences, trouva − sans doute sur le vaste marché d’antiquités et de curiosités de Paris, de Mouffetard aux Puces de Clignancourt, entre 1913 et 1967- toutes sortes de sculptures et peintures religieuses qui se sont révélées pour nombre d’entre elles des productions de l’Amérique coloniale espagnole (Mexique, Pérou, Colombie).

2. Mexique ?, XVIIIe siècle
L’Ange Gabriel honorant la Vierge de l’Annonciation
Huile sur Bois - 25 x 18 cm
Chaumont, Musée
Photo : Philippe Fuzeau

Point n’est besoin d’insister sur leur rareté (évidente) dans les collections françaises (des exemples quasi uniques), mais il faut plus encore considérer leur délicieuse saveur naïve, leur charme d’invention décorative et de réinterprétation des traditionnelles iconographies de l’Occident religieux, au point de rejoindre en quelque sorte le hiératisme des icônes gréco-russo-byzantines : ainsi, la majestueuse Trinité présidant au couronnement de la Vierge, intemporelle peinture caractéristique de la production des ateliers indiens de Cuzco au XVIIIe siècle, aux obsédants semis d’or [5]. On fera un sort particulier à une touchante Vierge des Neiges (ill. 1) que l’auteur du catalogue a pu efficacement rattacher à l’atelier du peintre colombien Gregorio Vásquez (1638-1711), l’un des meilleurs artistes de la Nouvelle-Grenade d’alors [6] : les fascinants entrelacs floraux du vêtement somptueux de cette Vierge à l’Enfant d’un type à grand succès et que préparent des dessins conservés au musée de Bogota [7], deviennent dans leur insistance une sorte de moderne peinture en soi, à l’unisson d’un incroyable cadre exubérant, sûrement d’époque, qui enchâsse et sertit pour mieux la rehausser la figuration-apparition sacrée. C’est bien l’une des plus heureuses et des plus convaincantes pièces de l’ensemble Jacquinot.

Dans cet art de couvent et d’église typiquement nourri de démarquages graphiques – notons à cet égard le brillant défrichage opéré à propos d’une peinture de Christ en croix inspirant la méditation d’une moniale mexicaine [8], sous-tendue par des gravures d’emblèmes tirées d’un ouvrage du Jésuite Pedro de Salas (1638) : que de victorieuse érudition ! − se détache particulièrement une belle énigme : d’où peut bien venir la curieuse double représentation d’une Vierge de l’Annonciation dans un ovale peint tenu à bras-le-corps par un svelte ange Gabriel [9] (ill. 2) ? Sans doute s’agit-il de la transcription de quelque gravure flamande ou française dans un idiome latino-américain des XVIIe-XVIIIe siècles. On aimerait qu’en soit retrouvé un jour le modèle. A cela aussi peuvent et doivent servir une exposition et son catalogue (l’un ne va pas sans l’autre, faut-il le redire ?).

3. Jacques-Edmond Leman (1829-1889)
Le repos de la Vierge, 1859
Chaumont, Musée
Photo : D. R.

On conçoit le gain d’une telle démonstration pour le musée de Chaumont qui peut trouver là [10] une légitimité de plus, à côté de sa remarquable collection de crèches du fonds Jacquinot, renforcée depuis les années 1970 par un monumental chef-d’œuvre napolitain du XVIIIe siècle du fonds Du Sommerard, resté inutilisé dans le Musée national du Moyen-Âge - Thermes et Hôtel de Cluny à Paris. Et il convient de signaler aussi ses sculptures Renaissance de Dominique Florentin, ses dessins des Bouchardon (père et fils), une acquisition relativement récente, et quelques bonnes peintures, notamment du XIXe siècle, l’une des grandes richesses de tous ces musées souvent fondés et enrichis sous la Monarchie de Juillet [11] et le Second Empire puis encouragés sous la IIIe République (citons entre autres Pernot, Leman (ill. 3), Boisselier, Ziegler, Biennourry, Lottier, Savinien Petit, Dehodencq, Berchère, Lalaisse, Marchal, Jeanron, Gendron, Ronot, Giraud, Félix Thomas, Saintin avec un étonnant tableau allusif aux Indiens d’Amérique, qui devra donner lieu à un passionnant dossier) [12]. − Chaumont, un musée valeureux et vertueux qui a toute raison de nous rassurer sur la pérennité et la fécondité de l’exemplaire idée de collection publique. Félicitons-nous de l’occasion que nous procure la bienfaisante réussite d’une telle exposition : une durable réjouissance !

Raphaële Carreau, Dévotion baroque. Trésors du musée de Chaumont. Amérique latine, Espagne et Italie, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, Somogy, 2009, 95 pages, 24 €. ISBN : 978-2-7572-0326-2.

Informations pratiques : Musée de la Crèche, rue des Frères Mistarlet 52000 CHAUMONT. Tél : 03 25 03 01 99. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 14 h 30 à 18 h 30. Tarifs : 2 € (plein), 1 € (réduit).


Jacques Foucart, lundi 5 juillet 2010


Notes

[1] Sur Lucie Jacquinot, voir l’introduction bien étayée de Raphaële Carreau dans le catalogue de l’exposition, p. 8-11.

[2] « J’ai créé ce musée pour que les jeunes se sentent concernés et intéressés », communication de Lucie Jacquinot à un journaliste de La Haute-Marne Libérée (1975), citée par Raphaële Carreau, p. 8.

[3] Raphaële Carreau, op.cit., fig. p. 10.

[4] Choix et mise en place dus à Marie-Agnès Sonrier, alors conservatrice du musée.

[5] Cat. n° 8. T. 1,36 x 1,01.

[6] Cat. n° 11. T. 0,74 x 0,48. Cadre : 1,66 x 1,13.

[7] Dessins reproduits p. 49.

[8] Cat. n° 6, Mexique, 2e moitié du XVIIe siècle, T. 1,42 x 1,04. Les gravures invoquées de façon très convaincante par Raphaële Carreau, sont reproduites p. 33-35. D’autres utilisations de la gravure (généralement flamande) sont illustrées p. 19 (Sainte Barbe de Cornelis Galle, pour un tableau mexicain du même sujet, n° 1 du cat. ; p. 29, Enfant Jésus agenouillé au pied de la croix, toujours de l’officine des Galle, mis en rapport avec un petit tableau de dévotion espagnol ou mexicain, cat. n° 5 ; p. 58, L’Enfant Jésus en Bon Pasteur, d’Antoon II Wierix, vers 1581-1586, inspirant un ivoire indo-portugais de Goa, cat. n° 15.

[9] Cat. n° 7, Mexique ? XVIIIe siècle, B. 0,25 x 0,13.

[10] Dans cet ensemble, citons encore un Couronnement de la Vierge attribué à José de Páez (Mexico, 1727-1790), cat. n° 9, T. sur B., 0,47 x 0,34, et un Enfant Jésus endormi sur la Croix et veillé par saint Jean-Baptiste enfant, de Nícolás Enríquez (Mexique, actif de 1722 à 1777, mort après 1787), signé et daté 1772, cat. n° 4, Cuivre, 0,21 x 0,29, ou bien une Vierge du Sagrario de Tolède, du Haut-Pérou (Bolivie actuelle), XVIIe ou XVIIIe siècle d’une impressionnante, presque hostile rigueur, cat. n° 10, T. 1,00 x 0,78. Quelques autres tableaux, d’un intérêt plus documentaire, ressortissent à l’école italienne dont une Vierge de douleur, cat. n° 12, dérivée de Guido Reni. A signaler en outre quelques statuettes en bois généralement espagnoles et d’une saveur séduisante, des XVIIe et XVIIIe siècles (statues reliquaires de sainte Cécile et d’une sainte non identifiée, Enfant Jésus en Bon pasteur − une représentation d’un grand charme −, Saint Michel terrassant le démon, Enfant Jésus au dais, du type bien connu Niños de Flandes par référence à l’origine malinoise de ces Jésus nus habillés à façon, etc., cat. n° 18-23 ; au n° 24 est présenté un bel Enfant Jésus sauveur du monde, pourvu, lui, d’une perruque et d’un superbe habit de soie brochée, également du XVIIIe siècle mais réemployé au vu de l’instructive analyse technique effectuée pour la restauration de cette pièce).

[11] Dans le cas de Chaumont, le musée semble avoir été sérieusement projeté en 1836, mais il ne sera ouvert qu’en 1850. Il est à noter que, sous la Révolution, en 1794, avait été instauré un Muséum dépendant, comme il arrivait souvent à l’époque dans les autres villes, de l’Ecole Centrale (= lycée) du lieu, Muséum qui devait fermer en 1814. Y avaient été rassemblés par le biais des saisies révolutionnaires une série de tableaux à sujets de chasse de l’atelier de Paul de Vos et surtout les remarquables fragments du tombeau des ducs de Guise (capitales sculptures de Dominique Florentin), autant d’œuvres d’art qui furent, heureusement, conservées par la Ville et qui trouvèrent tout naturellement leur place dans le nouveau musée ouvert sous la Seconde République. Nous remercions Raphaële Carreau pour les informations données sur l’histoire du musée.

[12] A ces peintures du XIXe siècle s’adjoignent pour les époques plus anciennes d’estimables tableaux des écoles italienne (Luca Ferrari, Bettera, Roos), française (Vierge à l’Enfant de Pierre, Aved, Stoskopff, Bon Boullogne, Jean-François de Troy) et hollandaise ou flamande ( la série des Paul de Vos déjà citée, un important Portrait d’homme de Philip van Dyck, Le Reniement de saint Pierre de Jan van de Venne, Le Fauconnier et sa femme de Jan van Noordt, acquis en 2005-2006 pour accompagner les tableaux de Vos, etc.). Tous ces tableaux, faute de place, ne sont pas exposés en permanence, mais il est à espérer qu’une solution à la hauteur de cette suggestive collection soit trouvée un jour. Formulons le vœu que, en attendant, un album-catalogue donne des reproductions et une liste des principales richesses de ce musée trop peu connu. – A propos du tableau de Jules-Emile Saintin (1829-1894), La Piste de Guerre, Salon de 1865, Envoi de l’Etat au musée de Chaumont, voir une petite reproduction en couleurs dans le catalogue de l’exposition La mythologie de l’Ouest dans l’art américain 1830-1840, Rouen, Rennes, Marseille, 2007-2008, fig. 5 p. 62 (dans l’essai de Francis Ribemont, « L’Ouest américain vécu et rêvé par les artistes français de la seconde moitié du XIXe siècle, » p. 59-77, qui consacre quelques lignes à cet étonnant peintre français ayant séjourné aux Etats-Unis). Le musée de Chaumont se propose de revenir sur le sujet et d’étudier de manière approfondie ce tableau peu commun, un unicum en France (voir aussi quelques dessins du même Saintin au Musée franco-américain de Blérancourt, dont un directement préparatoire à la toile de Chaumont).



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