Si l’on peut regretter que le Musée Bourdelle fasse plus parler de lui pour des expositions d’art contemporain d’intérêt fort variable (et qui rendent l’accès du musée payant) que pour la mise en valeur de son patrimoine permanent (dont la gestion constitue pourtant sa première mission statutaire), on doit toutefois rendre hommage à sa remarquable politique éditoriale ; la continuité patrimoniale qui a permis, depuis le sculpteur lui-même jusqu’à l’institution publique telle que nous la connaissons, de préserver intact et in situ le fonds de l’atelier et l’ensemble documentaire qui l’accompagne permet ainsi des recherches exemplaires. Depuis 2005, plusieurs ouvrages ont ainsi livré successivement les souvenirs de Cléopâtre Bourdelle-Sevastos puis les Cours et Leçons de la Grande Chaumière, donnés par l’artiste pendant une vingtaine d’années. Les deux livres qui viennent de paraître poursuivent ce travail avec bonheur. Le premier est consacré aux écrits de Bourdelle sous le titre L’Atelier perpétuel et réunit un choix de textes couvrant toute la vie du sculpteur, depuis sa vingtième année environ jusqu’à 1929, date de sa mort. Dans leur introduction, Colin Lemoine et Mark Kopylov, qui ont choisi et annoté les textes, rappellent le goût inné et permanent de Bourdelle pour l’écriture, dilection déjà signalée ou illustrée par quelques prédécesseurs tels que Suarès ou Le Goffic ; aucune édition d’ampleur n’avait cependant été tentée. Ce volume rassemble donc une sélection de proses et de poésies puisque les carnets de voyages, les écrits sur l’art et la correspondance seront publiés par la suite. Plutôt qu’une publication exhaustive problématique, Bourdelle ayant laissé une masse d’écrits et de multiples versions de chacun d’entre eux, il a été décidé de ne livrer qu’une sélection des pages les plus abouties dans leur version la plus avancée. Le sculpteur ne datant que rarement ses textes, le parti a été pris de réunir des corpus raisonnés en cinq sections : « Ruminations littéraires » regroupe des textes « puisant leur source dans la vie de l’écrivain sculpteur (mais qui ne relèvent pas) au sens propre du récit autobiographique ». Ce dernier est présenté dans une seconde section intitulée « Le Ressassement autobiographique » tandis qu’un autre chapitre livre des textes inspirés par la guerre. Une dernière réunion de proses, intitulée « Songeries cosmogoniques & Obsessions amoureuses » livre des textes de formes diverses mais liés par ces thématiques éminemment lyriques ; enfin la dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux poésies au sens propre du terme. A travers la diversité même des formes retenues, et en dépit de la longue séquence chronologique couverte (des textes du tout jeune homme à ceux du maître reconnu), c’est toute la personnalité du sculpteur qui est révélée, son imaginaire, sa vivacité, la singularité de son regard et de ses sources poétiques. Ainsi que l’écrivent les préfaciers, « Bourdelle écrit comme il sculpte » et ces textes, tant dans leur contenu et la succession de leurs versions que par la forme graphique (dont atteste un beau cahier iconographique en couleurs) apparaissent comme un palimpseste de la grammaire bourdellienne, aussi bien plastique qu’intellectuelle. Ce volume parfaitement établi et édité invite le lecteur dans l’intimité créatrice du sculpteur et a aussi le mérite de rappeler son enracinement essentiel dans un univers qui est celui du XIXe siècle. L’œuvre novateur de Bourdelle, pionnier d’une sculpture monumentale moderne, y retrouve ses racines idéalistes et un spiritualisme dont témoignent des pages telles que « Au divin, à l’esprit inconnu ».
Le second ouvrage consiste en un catalogue raisonné des livres illustrés par Bourdelle, comprenant la reproduction de l’intégralité des planches et couvertures, ce qui est, évidemment, extrêmement précieux : souvent mal connu, accessible difficilement, surtout pour des ouvrages de bibliophilie, l’œuvre illustré des artistes est un petit joyau rarement exploité. On retrouve ainsi les vingt-six livres illustrés par Bourdelle, auxquels s’ajoutent un certain nombre d’originaux conservés au musée tandis qu’un choix a été opéré s’agissant des documents d’archive et des études préparatoires. Chaque ouvrage est accompagné d’une notice bibliographique richement documentée, rédigée par Annie Barbera. Sont aussi évoqués dix projets inaboutis. Outre la préface de Juliette Laffon, on lira avec intérêt le court texte de Ségolène Le Men et la brillante étude de Colin Lemoine, coordinateur scientifique de l’édition, qui évoque les rapports complexes de l’image et du texte dans le travail de l’artiste et, bien entendu, la relation non moins subtile entre l’œuvre graphique et la sculpture. On regrettera toutefois certains parti-pris de la maquette, les textes en drapeau et aux colonnes trop hautes avec des blancs incongrus, les titres trop gras, l’insertion des notices d’ouvrages par des cahiers plus petits que le format du livre et sur un papier glacé, tout comme la couverture, brouillonne et au titre sans majuscule et naïvement en relief : ces choix, qui sont sans doute censés rappeler le travail éditorial et le monde de l’impression (épreuves, documents de travail, corrections) sont assez typiques de ces fausses bonnes idées qui viennent parasiter l’harmonie générale d’un ouvrage pourtant dédié au monde raffiné et très perfectionniste de la bibliophilie. On s’étonnera aussi de la non pagination du livre, ce qui posera d’insolubles problèmes aux chercheurs désireux de le citer. Ces réserves n’enlèvent quoi qu’il en soit rien à la qualité des reproductions des livres illustrés quasiment en fac-simile et à l’intérêt majeur d’une publication essentielle sur le plan documentaire.
Antoine Bourdelle, L’Atelier perpétuel, proses & poésies, 1882-1929, édition établie par Marc Kopylov et Colin Lemoine, Paris-Musées/Editions des Cendres, 2009, 274 pages, 24 euros, ISBN 978-2-7596-0073-1.
Du relief au texte. Catalogue raisonné des livres illustrés par Antoine Bourdelle, Paris, Musée Bourdelle – Paris Musées, 2009, broché, 272 pages, 39 euros, ISBN 978-2-7596-0070-0.
