Deux livres sur Velázquez


Guillaume Kientz, Velázquez. L’affrontement de la peinture
José López-Rey, Velázquez.

Parallèlement à la rétrospective Velázquez du Grand Palais (voir l’article), son commissaire, Guillaume Kientz, également conservateur au département des peintures du Musée du Louvre en charge des peintures espagnoles, publie aux éditions Cohen&Cohen un gros livre consacré à cet artiste. Il ne s’agit en aucune manière d’une redite de l’exposition, ce qui n’aurait pas grand intérêt. Si on retrouve – c’est heureux – des éléments communs entre les deux, l’ouvrage s’intéresse exclusivement à Velázquez, ne prenant en compte que les œuvres qu’il pense autographes, de manière exhaustive, en replaçant celles-ci dans le parcours artistique du peintre, ou expliquant pourquoi il en rejette certaines. Il ne s’agit pas d’un catalogue raisonné même si un catalogue sommaire clôt le livre, où l’auteur distingue les œuvres certaines, celles qu’il estime de lui-même si l’unanimité ne se fait pas forcément autour de ce nom (on retrouve quelques « attribuées à » de l’exposition) et celles d’attribution discutée pour lesquelles ils ne pense pas qu’il faille retenir le nom de Velázquez.

L’étude est chronologique, commençant par une description de Séville au XVIIe siècle, puis suivant l’artiste tout au long de sa carrière, depuis sa formation chez Pacheco jusqu’à sa mort. On soulignera la grande qualité d’écriture mais aussi celle de l’édition. Nouveaux venus dans le domaine du livre d’art, les Cohen (ils sont frère et sœur) frappent fort en s’attachant particulièrement aux reproductions, toutes excellentes. L’appareil iconographique est d’une grande richesse, ne se contentant pas de reproduire tous les Velázquez, en y ajoutant de nombreuses illustrations d’œuvres d’autres peintres, cités dans le texte, qui aident à mieux comprendre sa carrière. Velázquez, on le voit d’ailleurs aussi dans l’exposition, fut soumis à de multiples influences et en retour marqua l’art de son époque.

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Diego Velázquez (1599-1660)
L’âme chrétienne contemplant le Christ après la flagellation
Huile sur toile - 165,1 x 206,4 cm
Londres, National Gallery
Photo : Enrique Cordero/Wikimedia

Tous les tableaux de Velázquez étant étudiés, on trouve forcément ici beaucoup d’informations sur ceux qui n’ont pu venir à l’exposition. C’est, par la force des choses, le cas de L’Expulsion des Morisques, œuvre détruite, issue d’un concours dont le peintre sortit victorieux devant Carducho, et dont l’importance pour le début de sa carrière est longuement étudiée.
Toutes ces peintures sont analysées de manière très fine comme L’âme chrétienne contemplant le Christ après la flagellation, chef-d’œuvre conservé à la National Gallery de Londres, thème traité par d’autres peintres dont un autre espagnol, très peu connu, Felipe Diricksen qui a droit à une illustration, ou les représentations des nains de la cour, toutes ou presque conservées au Prado, et qui ne sont donc pas venues à Paris le nombre d’emprunts au musée madrilène étant limité à sept.

Certains rapprochements sont inédits, comme celui du Portrait de Juan de Pareja avec le Baldassare Castiglione de Raphaël, d’autres plus attendus tel celui du pape Innocent X avec les figures de souverains pontifes par Raphaël ou Titien. Les livres, comme l’a dit Guillaume Kientz dans une récente présentation de cet ouvrage, permettent des comparaisons que l’on ne pourrait jamais faire dans une exposition.
Trois des plus grands chefs-d’œuvre – La Reddition de Breda, Les Ménines et Les Fileuses, qui n’ont pas fait le voyage depuis Madrid pour des raisons évidentes, bénéficient également de longs développements. Ceux consacrés aux deux premières œuvres emportent l’adhésion. L’interprétation du dernier nous semble moins évidente. Cherchant à toute force (il n’est d’ailleurs pas le premier) dans cette dernière œuvre dont on sait qu’elle représente la légende d’Arachné, une araignée pourtant absente, il la trouve à un endroit auquel nous n’aurions jamais songé. Nous ne dirons pas où, laissant au lecteur le soin de se faire sa propre opinion. Car d’accord ou non avec cette idée, celle-ci ne sort pas de rien mais est le résultat d’un long raisonnement.

Un autre gros livre consacré à Velázquez vient de sortir aux éditions Taschen avec la fondation Wildenstein. Gros est un euphémisme, ce catalogue raisonné est d’une taille réellement monstrueuse, ce qui lui permet de proposer des illustrations de bonne qualité et d’une taille rarement vue dans un ouvrage de cette sorte, mais ce qui en rend la consultation extrêmement difficile (pour ne rien dire de son rangement dans une bibliothèque).

Il s’agit d’une nouvelle publication du catalogue de José López-Rey, sorti pour la première fois en espagnol en 1963, puis traduit en français et plusieurs fois réédité. L’auteur, décédé en 1991, était l’un des plus grands spécialistes de Velázquez. Bien qu’Odile Delenda ait ajouté, au début du livre, un chapitre répertoriant de manière sommaire les quelques redécouvertes effectuées depuis la précédente édition, il ne s’agit pas réellement d’une refonte du catalogue. On court ainsi le risque de faire dire à l’auteur, vingt-cinq ans après sa disparition, des choses sur lesquelles il serait peut-être revenu s’il avait vécu1. C’est la limite de cet exercice qui présente néanmoins toutes les garanties de sérieux liées au nom de López-Rey (et à celui d’Odile Delenda dont on sait qu’elle est une des meilleures historiennes de la peinture espagnole, ayant notamment publié chez Wildenstein le catalogue raisonné de Zurbarán).

Nous nous sommes amusé à regarder ce qui diffère entre l’ouvrage récent de Guillaume Kientz et celui de López-Rey. Leurs opinions divergent sur pas moins de 19 tableaux, auxquels il faut rajouter neuf œuvres réapparues depuis (dont le Simon de Rojas exposé au Grand Palais et dont il nous paraît évident, avec le commissaire de l’exposition, qu’il ne peut être l’œuvre du peintre). Cela fait donc en tout presque le quart des tableaux connus de Velázquez, ce qui témoigne de la manière dont les connaissances évoluent.
On conclura en signalant que López-Rey, au contraire de Guillaume Kientz, s’intéressait aux dessins. On aurait aimé que cet aspect de son art (fort réduit en nombre, il est vrai) fut au moins cité par ce dernier auteur. À quoi il nous a répondu que le livre concerne sa peinture et seulement sa peinture. Mais qu’est-ce que le dessin, sinon souvent les prémices de la peinture ?

Guillaume Kientz, Velázquez. L’affrontement de la peinture, Cohen&Cohen, 2015, 384 p., 95 €. ISBN : 9782367490168.
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José Lopez-Rey, Velazquez. L’œuvre complet, 2015 (réédition), Taschen/Institut Wildenstein, 415 p., 99,99 €. ISBN : 9783836550154.
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Didier Rykner, mardi 21 avril 2015


Notes

1Ce qui est peu probable aujourd’hui, puisqu’il aurait 110 ans.





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