Deux fragments d’un tableau de Danloux réunis par le Louvre


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1. Philipp Audinet (1766-1837)
d’après Henri-Pierre Danloux (1753-1809)
La Misère
Estampe
Londres, British Museum
Photo : British Museum

24/6/12 - Acquisition - Paris, Musée du Louvre - Lors de son exil à Londres pendant la Révolution, entre 1791 et 1801, Henri-Pierre Danloux peignit une grande composition intitulée La Pitié, inspirée d’un poème de l’abbé Delille, Malheur et Pitié, qui décrit une scène où un père après avoir tué pour voler de quoi nourrir ses enfants, est saisi par le remord :

« Sur le sein maternel leur frère appelle en vain
Quelques gouttes d’un lait consumé par la faim.
Autour d’eux, des murs nus ; hier, un encan funeste,
D’un vil ameublement a dispersé le reste ;
Et, pour comble de maux, de leurs derniers débris
D’avides créanciers ont dévoré le prix.
Par-tout le dénuement, le deuil et le silence.
D’un désespoir muet domptant la violence,
Leur père à côté d’eux, triste, pâle et défait.
Tourmenté par la faim, moins que par son forfait,
En détournant ses yeux d’un tableau qui l’accable.
Leur jette, et se refuse un aliment coupable,
Que leurs avides mains se disputent entre eux
Puis, d’un air, d’un regard, d’un accent douloureux,
Où son cœur déchiré tout à-la-fois exprime
Et l’excès de ses maux, et l’horreur de son crime :
"O vous ! qui violez l’asile du malheur,
Étranger, venez-vous épier ma douleur ?
Eh bien ! venez, voyez ces enfants, cette mère :
Suis-je assez malheureux d’être homme, époux et père :
Hélas ! jusqu’à ce jour mon sort fut moins cruel ;
J’étois infortuné, mais non pas criminel.
Allez, révélez tout ! je bénis mon supplice ;
Vos lois me feront grâce en me faisant justice.
Que sais-je une autre fois mon funeste destin
Peut-être d’un brigand feroit un assassin.
Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même !"
A ces mots, il succombe à sa douleur extrême.
 »

On connaît la composition de cette scène édifiante grâce à une estampe reprenant une esquisse de Danloux, gravée par Philipp Audinet (ill. 1). On voit que l’artiste y reprend exactement la description du poème : à l’arrière plan se trouve l’étranger qui vient « épier [s]a douleur » ; à droite la mère et deux de ses enfants, dont un petit « sur le sein maternel [...] consumé par la faim » ; à gauche deux enfants qui se disputent pour la nourriture « que leurs mains avides se disputent ». Seule licence picturale : la femme effondrée sur le sol que le père a volée (et sans doute assassinée) est ajoutée à la scène alors qu’elle n’a aucune raison de se trouver ici.


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2. Henri-Pierre Danloux (1573-1809)
Scène de Misère
Fragment de La Misère
Huile sur toile - 107 x 39 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/G. Blot
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3. Henri-Pierre Danloux (1573-1809)
Deux enfants se disputant un morceau de pain
Fragment de La Misère
Huile sur toile - 112,5ᅠ xᅠ 94ᅠ cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Sotheby’s

Le tableau eut un destin non moins tragique que ce qu’il représente puisque, resté chez le fils de l’artiste, il fut cédé dans sa vente après décès à un marchand qui le découpa. Le Louvre possédait, depuis 1976, un de ces fragments correspondant à la mère couchée sur le sol avec deux de ses enfants, offert par la galerie Marcus (ill. 2).
A la vente Sotheby’s à Paris du 21 juin 2012, le musée en a préempté un deuxième (ill. 3) représentant les deux enfants se disputant un morceau de pain, pour 48 750 € (avec les frais). Il est probable que subsistent encore trois autres fragments, correspondant respectivement à la femme assassinée, au père accablé de remords et au visiteur impromptu.
Il faut espérer que le Louvre consacrera bientôt un tableau du mois à cet achat, ce qui permettra de voir non seulement l’œuvre récemment achetée mais aussi l’autre morceau qui n’est que rarement montré dans ses salles.

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Didier Rykner, dimanche 24 juin 2012





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