Deux expositions sur le cercle de George-Daniel de Monfreid : Louis Paul et Louis Bausil


Ces dernières années, des expositions avaient été consacrées au renouveau artistique des années 1870-1914 en Languedoc-Roussillon, autour de la venue de George-Daniel de Monfreid au domaine de Saint-Clément [1], et du foyer de l’abbaye de Fontfroide, dans lesquelles de nombreux artistes n’étaient représentés chacun que par deux ou trois œuvres. Désormais, des manifestations monographiques approfondissent le sujet, l’une sur Louis Paul à Béziers, l’autre sur les Bausil à Perpignan, en attendant Gustave Fayet peintre, qui sera étudié cet été au musée d’Elne (du 10 juin au 30 septembre 2006).

Louis Paul, peintre sculpteur céramiste Béziers, Musée des Beaux-Arts, Hôtel Fabrégat, du 18 mars au 28 mai 2006 (Sauf exception, les œuvres citées sont conservées au musée de Béziers).

1. Louis Paul (1854-1922)
Le Canal du midi à Béziers
Huile sur toile - 28 x 38,5 cm
Béziers, Musée des Beaux-Arts (achat en 2001)
Photo : Service de presse, Philippe Macia

A l’automne dernier, Nicole Riche, attachée de conservation au musée de Béziers, présentait une rétrospective du peintre pompier Joseph-Noël Sylvestre (voir l’article). Six mois plus tard, elle nous propose un autre travail scientifique remarquable, sur l’œuvre de Louis Paul (1854-1922), exact contemporain du précédent, mais à l’esthétique opposée puisque liée aux débuts de l’art moderne. Né à Béziers d’un père sculpteur reconnu localement, Louis Paul reçoit à Paris un double apprentissage, auprès de Jean-François MiIlet et à l’École des Beaux-Arts dans l’atelier de Cabanel. Cette formation lui permet de présenter au Salon des tableaux d’un académisme impersonnel, comme cette Femme aux oranges de 1891, ou ce Fumeur de kiff en 1890 à l’orientalisme convenu. Il sera aussi capable d’exécuter des fresques à l’église Saint-Jude de Béziers, des décors de maisons privées, des grands formats historiques ou d’actualité (Les évènements de 1907) et plusieurs tombes pour le cimetière Vieux.

2. Louis Paul (1854-1922)
Paysage de coteaux
Huile sur carton - 44 x 74 cm
Collection particulière
(hors exposition, vendu à l’Hôtel Drouot en 2000
© D.R.

L’essentiel n’est pas là. En 1887, il s’installe définitivement à Béziers, une ville alors riche du commerce du vin. Son voisin n’est autre que Gustave Fayet, artiste et collectionneur qui possède un exceptionnel ensemble d’œuvres contemporaines. Louis Paul se lie avec Maurice Fabre, familier de Redon et des symbolistes, et par la force des choses, aussi avec George-Daniel de Monfreid qu’il accompagnera pour peindre sur le motif. Ce petit groupe réceptionne les Gauguin d’Océanie au port de Sète. En 1901, Paul devient le bras droit de Fayet au musée, et prendra plus tard sa succession. Cette année-là, ils organisent l’exposition de la Société des Beaux-Arts de la ville dans laquelle Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Degas, Monet, Redon figurent aux côtés d’un jeune inconnu nommé Picasso.

3. Louis Paul (1854-1922)
Trois tableaux représentant Béziers, dans l’exposition
Au centre : L’Eglise de la Madeleine vue d’une terrasse,1881
Huile sur toile - 128 x 90 cm
Béziers, Musée des Beaux-Arts
Photo : Service de presse

Touchant à plusieurs techniques, Louis Paul est un peintre de paysages et un portraitiste proche du Post-Impressionnisme, marqué par Monfreid, capable de saisir particulièrement bien les contrastes de la lumière crue méditerranéenne, la clarté limpide sur un vignoble après le passage de la Tramontane, la chaleur d’un soir été le long du Canal du Midi (ill. 1). Il chante le terroir, utilisant son talent de coloriste pour décrire les rochers gris et la terre rouge brûlée des Corbières. Dans ses meilleures huiles, ses empâtements triturés le rapprochent parfois d’artistes provençaux et espagnols de la fin du siècle, qui appliquent les audaces nouvelles à des paysages inondés de soleil. Il a réalisé plusieurs tableaux avec une perspective en abîme, où l’étendue du paysage se perçoit derrière un tertre abrupt au premier plan (Le chemin pierreux, collection privée et Paysage de coteaux, collection privée, ill. 2) qu’il est tentant de comparer par exemple, même si les deux artistes ne se sont sûrement pas rencontrés, aux Cigarrales d’Aureliano Berruette y Moret (1845-1912) du musée Goya de Castres. De même ses vues de Béziers (ill. 3) rappellent les tonalités chaudes des tableaux de jeunesse de Rusiñol ou Joachim Mir. Quelquefois une très légère inflexion divisionniste fait penser à Henri Martin ou à Henri Le Sidaner.

4. Louis Paul (1854-1922)
Le Feu (après 1900)
Plâtre - Près d’un mètre de long
Béziers, Musée des Beaux-Arts de Béziers
Photo : Philippe Macia

Dans sa sculpture, l’influence des artistes symbolistes est forte, comme celle de Rodin et de Jules Desbois, qu’il avait admirés à Paris (Jeanne d’Arc de 1881 ; Le Feu, ill. 4) alors que celle de Gauguin se perçoit dans de rares bois (Femme agenouillée, 1909). Les céramiques sont exécutées en collaboration avec Fayet ; il s’agit de grès émaillés aux formes primitives où, parfois, un personnage ou une fleur stylisée (ill. 5) s’apparentent aux productions contemporaines de l’Art Nouveau.


5. Louis Paul (1854-1922) et
Gustave Fayet (1865-1925)
Vase
Grès émaillé polychrome - 34 x 13 cm
Béziers, Musée du Bitterois.
Photo : Service de presse

Après une biographie assez complète, le catalogue présente plus de deux cents numéros, provenant du musée de Béziers (dont de récentes acquisitions) et de collections privées, soit près de 40 peintures, 13 sculptures et 17 céramiques, mais aussi plus de 120 dessins, d’intérêt inégal, parmi lesquels des belles réussites. Les analyses stylistiques sont succinctes mais suffisantes pour ceux qui connaissent le contexte. La qualité des photos laisse à désirer, certaines étant reproduites à l’envers ou floues, comme par exemple La tour de la résine à Fontfroide, vue de jour et vue de nuit (collection privée), mystérieuses, vibrantes, magnifiques dans l’exposition, assez banales dans la publication [2]. La priorité était de rassembler un maximum de matériel pour que le spectateur puisse juger : il est très appréciable que les cycles décoratifs et les sculptures qui n’ont pu être déplacés y soient aussi reproduits.

Catalogue sous la direction de Nicole Riche, Louis Paul Peintre sculpteur céramiste Béziers 2006, 152 p., ISBN en cours, 30 euros.


Perpignan au temps des Bausil

Perpignan, Couvent des minimes, du 1er avril au 31 mai 2006

6. Louis Bausil (1876-1945)
Moissons en Cerdagne, 1903
Huile sur toile - 275 x 700 cm
Perpignan, musée Rigaud
Photo : J. M. 

Dans un beau couvent du XVIIe récemment réhabilité, l’exposition très confidentielle [3], Perpignan au temps des Bausil, revisite l’activité culturelle de cette ville entre 1870 et 1940. C’est le moment où la préfecture catalane s’ouvre sur l’extérieur par la destruction des remparts de Vauban qui l’enserrait et profite des échanges générés par l’arrivée du chemin de fer (c’est d’ailleurs grâce à cette ligne de train que Matisse et Derain séjourneront à Collioure dès 1905 et, que, six ans tard, les cubistes iront travailler à Céret).


7. Louis Bausil (1876-1945)
Collioure, 1909
Huile sur toile - 60 x 81 cm
Collection particulière
Photo : J. M. 

Comme à Béziers, les artistes actifs au milieu du XIXe siècle ont préféré tenter leur chance et mener carrière à Paris (Oliva), et leur académisme bourgeois n’est sauvé que par une réelle attention aux réalités locales (Faraill, Delfau). Les peintres du tournant du siècle résident dans leur région, mélangent les techniques et diffusent l’esprit moderne dans des revues (à Perpignan La Clavellina, Le Coq catalan), attentifs à ce qui s’invente ailleurs, exposent au Salon des Indépendants à Paris, s’intéressent aux arts appliqués, notamment à la céramique. Si la manifestation confronte les deux générations, elle est essentiellement consacrée au peintre Louis Bausil (1876-1945), lui aussi très proche de George-Daniel de Monfreid, et à leurs amis (ill. 6). Au fil des villégiatures, plusieurs petits cénacles se forment, celui des expositions de la Salle Arago à Perpignan avec Maillol, le groupe de Finestret, de l’atelier Sant Marti près de Prades. L’activité littéraire est évoquée autour de son frère, Albert Bausil, et du poète Louis Codet, qui tente de définir leur identité, face au félibrige occitan et à la Renaixença barcelonaise. De même, en musique, Déodat de Séverac intègre les chansons populaires et les rythmes de sardanes dans ses orchestrations. L’exposition se termine par les tableaux et les premiers écrits de Charles Trénet, et de nombreuses marines éclatantes de lumière (ill. 7).

Le catalogue est constitué d’une suite d’essais qui renouvellent le sujet, en étudiant ensemble, et non plus séparément, le renouveau des arts plastiques, littéraires et musicaux, qui d’ailleurs concernent souvent les mêmes protagonistes. Il ne cherche en aucun cas à témoigner des peintures et sculptures exposées, puisque la plupart ne sont ni décrites, ni reproduites, l’accent ayant été mis sur des documents écrits, des coupures de journaux d’époque et de nombreuses photographies anciennes.

Catalogue sous la direction de Jean-Bernard Cahours d’Aspry, Perpignan au temps des Bausil, Perpignan, 2006, en catalan et en français, résumés en anglais, ISBN en cours, 20 euros.


Jérôme Montcouquiol, jeudi 11 mai 2006


P.-S.

Une brève, consacrée à un portrait inédit d’Henri Lehmann présenté dans cette dernière exposition a également été mise en ligne.


Notes

[1] Catalogue de l’exposition L’univers pictural de Déodat de Séverac (auteurs Jean-Bernard Cahours d’Aspry et Jean Lepage), Narbonne, Musée d’art et d’histoire, juillet-septembre 1991. Catalogue de l’exposition 1894-1908 Le Roussillon à l’origine de l’Art moderne, Perpignan, Palais des congrès (auteurs variés), juillet-septembre 1998.

[2] Mais cela est vrai pour bien des illustrations, à tel point que La vue d’Antibes (n°21), ou La Séance de spiritisme (n°34) paraissent fades, grises, académiques alors qu’elles sont lumineuses et d’une touche enlevée.

[3] Comme la précédente, cette manifestation dure trop peu de temps, à peine deux mois, et se termine au moment où le bouche à oreilles pourrait se concrétiser et au moment où les premiers estivants arrivent … A Perpignan, aucune signalétique, aucune affiche, aucune publicité ne signale l’exposition ; le couvent des minimes n’étant pas forcément facile à situer pour un touriste. La municipalité possède pourtant un service de communication. La Direction de la Culture de la ville, organisatrice, plusieurs fois contactée, nous a indiqué nous envoyer des documents sur l’exposition « dans les jours qui viennent ». Nous les attendons encore.



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