Deux expositions : Lagrenée et ¡ Picasso !


Voici un second article concernant des expositions qui ont commencé il y a plusieurs mois. Nous les avons toutes vues et nous avons largement consulté leurs catalogues, mais faute de temps nous ne pouvons prétendre les critiquer de manière exhaustive.

LE DAUPHIN, L’ARTISTE ET LE PHILOSOPHE. AUTOUR DE L’ALLÉGORIE À LA MORT DU DAUPHIN DE LAGRENÉE L’AÎNÉ

Fontainebleau, Musée national du château, du 17 octobre 2015 au 25 janvier 2016.

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1. Louis-Jean-François Lagrenée, dit l’Aîné
(1724-1805)
Allégorie à la mort du Dauphin
Huile sur toile - 129 x 86 cm
Fontainebleau, Musée national du château
Photo : RMN-GP

Ces courts articles ont pour objet de parler d’expositions qui vont se terminer bientôt. Celle de Fontainebleau se clôt dans cinq jours, mais nous ne saurions trop conseiller à nos lecteurs de prendre le temps de s’y rendre car elle est exemplaire sur bien des points.
Dédiée à un tableau, on pourrait l’appeler exposition-dossier si elle n’était beaucoup plus riche que ce que ce terme signifie de nos jours. Il s’agit en réalité d’une exposition de taille moyenne, un genre qui devrait se développer de plus en plus avec l’augmentation des coûts d’assurance et la baisse des budgets. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle quand les expositions sont de cette qualité.

Fils de roi, père de trois rois, le Grand Dauphin mourut avant de pouvoir régner. Fort pieu, il n’était pas forcément dévot au sens péjoratif que l’on donne généralement à ce terme. S’il fut extrêmement critiqué et calomnié, l’historiographie moderne a quelque peu réhabilité le fils de Louis XV. Bernard Hours, auteur de sa biographie, signe un essai du catalogue qui tente de le mettre à sa juste place.
L’exposition s’articule donc autour du tableau peint par Lagrenée l’Aîné représentant L’Allégorie à la mort du Dauphin (ill. 1). Cette œuvre, présentée au Salon de 1767, fut acquise par Versailles en 1953 qui l’a déposé à Fontainebleau. Elle avait été commandée par le duc de la Vauguyon, l’ancien précepteur du Dauphin.
Lagrenée est un excellent peintre et ce tableau est très beau. Le prince mourant voit, tel un ange, son fils aîné le duc de Bourgogne, mort à dix ans, lui apparaître et lui apporter la couronne de l’immortalité. Son épouse Marie-Josèphe de Saxe se tient à côté de lui, avec ses trois autres fils qui deviendront respectivement Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Derrière lui se tient la France, accablée par la perte qu’elle va subir.

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2. Les deux versions, celle de Fontainebleau (originale) et
la copie (d’atelier ?) du David Owsley Museum of Art,
Ball State University, Muncie, Indiana
Photo : Didier Rykner

Cette exposition est la première d’une jeune conservatrice, Marine Kisiel, qui signe là une vraie réussite. Elle compare ce tableau avec d’autres œuvres peintes par Lagrenée, mais aussi avec la Mort de Germanicus de Poussin (représentée à l’aide d’une gravure). Si celle-ci est probable, un autre modèle nous semble à signaler : la composition rappelle les scènes de la mort de Joseph telles qu’on en voyait de nombreuses dans la peinture italienne du XVIIIe siècle.
La scénographie est remarquable1 (ill. 2), notamment dans la manière dont elle révèle un autre tableau, presque identique, conservé dans un petit musée américain et récemment redécouvert. Ce second tableau est si proche du premier, et sa qualité si bonne (un peu moins cependant) qu’on se pose la question de son statut. S’agit-il d’un tableau autographe, une répétition identique par Lagrenée ? D’une copie d’atelier ? D’une simple copie d’époque ? Si la première solution semble exclue, il est pour l’instant difficile de trancher entre les deux autres.

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3. Antoine-Léonard Dupasquier (1748-1832)
La Mort du Dauphin, 1781-1782
Plâtre - 165 x 130 cm
Sens, Musée
Photo : Didier Rykner

L’exposition s’attarde également sur l’accueil de l’œuvre par la critique et sur la réponse à ces critiques que fit quelques années plus tard Lagrenée avec un petit tableau s’intitulant L’Amour des Arts console la Peinture des écrits ridicules et envenimés de ses ennemis (Louvre).
L’exposition se conclut sur un chapitre consacré à une œuvre splendide conservée dans la cathédrale de Sens, le Mausolée du Dauphin de Guillaume Coustou. Conçu par Diderot - le philosophe du titre, c’est lui -, il donna lieu à plusieurs projets, l’un d’entre eux attribué à Laurent Guiard dont on voit ici une esquisse en terre cuite. On appréciera aussi un plâtre du sculpteur Antoine Dupasquier, faisant partie d’un projet d’une porte monumentale destinée au Dauphin et à son épouse. Cette œuvre méconnue est conservée au Musée de Sens.


Commissariat : Marine Kisiel.


Marine Kisiel, avec la contribution de Bernard Hours, Le Dauphin, l’artiste et le philosophe, 2015, Éditions Faton, 96 p., 14,50 €. ISBN : 978278442076.


¡ PICASSO !

Paris, Musée Picasso, du 20 octobre 2015 au 20 février 2016.

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4. Une salle de l’exposition « ¡ Picasso ! »
Photo : Didier Rykner

L’exposition du Musée Picasso est bien à l’image de celles que son nouveau président, Laurent Le Bon, avait organisées au Centre Pompidou Metz : foisonnante, et passionnante. Elle se situe, en réalité, à mi-chemin entre l’exposition temporaire et permanente. Une partie de l’accrochage restera en place après la fin.

Davantage qu’une exposition, il s’agit en réalité d’une multitude d’expositions-dossiers, à peu près autant qu’il y a de salles. Plusieurs de ces dossiers donneront lieu plus tard à des développements dans le cadre d’expositions plus larges.
Pour chacune de ces petites expositions, le principe est le même : des œuvres du musée sont accrochées sur les murs, tandis qu’au centre de la pièce sont présentés des documents d’archives - qu’il est parfois difficile de séparer des œuvres, Picasso ayant l’habitude de dessiner sur tout.
Nous ne citerons pas tous les thèmes abordés, ils sont trop nombreux. Ils vont de la création du Musée Picasso, qui fait l’objet de plusieurs sections au début du parcours (histoire de la première donation en 1973, puis de la dation, ouverture du musée, rappel des expositions que celui-ci a organisées au cours des ans…) aux thématiques de l’artiste (autoportraits, Olga, baigneuses, peintures de guerre), des techniques (céramique et gravure…) aux styles (bleu et rose, cubisme, surréalisme…), des personnalités liées à Picasso (Guillaume Appolinaire, Matisse, Miro, Pierre Daix…) aux lieux qui l’ont marqué (Méditerranée, Avignon…), de sa vie quotidienne (modèles, en famille…) à sa collection personnelle. Tout cela est tellement riche qu’on conseillerait même de venir au moins deux fois. Jamais sans doute on n’avait aussi bien compris quel monde est Picasso, mais surtout quelles richesses contient son musée. De nombreuses œuvres n’avaient plus été exposées depuis longtemps, beaucoup de documents n’avaient jamais été vus.

Le catalogue, s’il ne répond pas aux critères que nous apprécions en général, ni même à la structure de l’exposition, est pourtant un livre très recommandable : il s’agit d’une chronologie, de la jeunesse du peintre à aujourd’hui, qui reprend tout ce qu’on voit dans l’exposition mais dans un ordre encore différent.
On conclura cette trop brève recension (mais qui donnera on l’espère l’envie de retourner au Musée Picasso) en remarquant que toute l’équipe du musée a participé à cette exposition, et que si on reconnaît, comme nous le disions au début, la marque de Laurent Le Bon, celui-ci ne se met absolument pas en avant, n’étant qu’un des dix commissaires cités par ordre alphabétique. Lorsqu’on se rappelle qu’il y a peu la précédente directrice voulait que son accrochage soit protégé par un droit d’auteur, on mesure le chemin que ce musée a parcouru...


Commissariat : Violette Andres, Sophie Annoepel–Cabrignac, Émilie Bouvard, Yve-Alain Bois, Laure Collignon, Laurent Le Bon, Nathalie Leleu, Virginie Perdrisot, Emilia Philippot, Jeanne-Yvette Sudour.


Sous la direction d’Émilie Bouvard, i Picasso !, Co-édition RMN-GP et MnPP, 2015, 543 p.,45 €, ISBN : 9782711863020.


Pour connaître les informations pratiques de ces trois expositions, se rendre sur les sites des musées : Château de Fontainebleau et Musée Picasso.


Didier Rykner, mercredi 20 janvier 2016


Notes

1Elle est de Philippe Maffre et Maëva Abdelhafid.





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