
1. Giovanni Mannozi,
dit Giovanni da San Giovanni (1592-1636)
L’expulsion du Paradis, vers 1634
Fresque - 58 x 77 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D. R.
Avec pour titre I mai Visti l’exposition consacrée aux sujets eucharistiques dans les collections des Offices [1], conçue par Antonio Natali et l’équipe du musée florentin, a été montrée à Florence, il y a un an. Sous l’intitulé Le pain des Anges, elle a ensuite inauguré les nouveaux espaces de la Caixa Forum à Madrid au printemps 2008 [2], dans l’ancienne usine électrique transformée en lieu d’exposition par les architectes Herzog & De Meuron, et bénéficie actuellement d’une troisième étape à Barcelone.
Depuis plus de dix ans, les expositions de la fondation de la Caixa Forum à Barcelone sont exemplaires et du plus haut niveau international (citons récemment celles sur la collection Louis-Antoine Prat, la Maison Bing - voir l’article, Hogarth ou Mucha). Elles sont accompagnées d’un important dispositif pédagogique, permettant d’aborder des sujets complexes. En Espagne, comme dans d’autres pays européens, le rapport à l’Eglise et au sacrifice de la messe n’est plus le même qu’il y a quelques décennies, et est devenu moins compréhensible pour une population majoritairement laïque. La communion est pourtant au centre de la religion catholique ce qui en a fait un sujet récurrent de la peinture italienne et européenne. On oublie trop souvent, en voyant une Vierge à l’enfant ou une scène biblique dans un musée, que certains détails qui semblent décoratifs, comme les fruits rouges ou un pain, revoyaient symboliquement le spectateur de l’époque à cette thématique de la Passion et de la transsubstantiation.

2. Fabrizio Boschi (1572-1642)
La récolte de la Manne, vers 1594-1596
Huile sur toile - 144 x 229 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D. R.

3. Luca Giordano (1634-1705)
La Montée au Calvaire, vers 1585-1686
Huile sur toile - 126 x 175 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D. R
Le parcours n’est pas chronologique. Il débute par trois tapisseries maniéristes tirées de cartons d’Alessandro Allori et de Salviati, et des représentations de l’Ancien Testament qui anticipent le sacrifice du Christ ou la communion (Giovanni da San Giovanni, L’expulsion du Paradis - ill. 1- Livio Mehus, le Sacrifice d’Isaac, Fabrizio Boschi, La chute de la Manne - ill. 2). La vie du Christ est illustrée par plusieurs Adorations ou Vierges à l’enfant, et par des scènes en rapport avec l’Eucharistie et la Rédemption (la Cène, la Déposition, le Repas servi par les anges, la Descente aux Limbes…). Si la Renaissance est évoquée par des œuvres agréables mais secondaires dans le corpus de leurs auteurs (Botticelli de jeunesse), l’exposition fait une large place au maniérisme (plusieurs tableaux florentins de la seconde partie du XVIe siècle : Maso de San Friano, Naldini, Allesandro et Cristofano Allori…), et au baroque, de Fra Semplice da Verona et Luca Giodano (ill. 3), aux peintres des Seicento et Settecento fiorentino (Martinelli, Ferretti, Sagrestani…).

4. Lorenzo Monaco (vers 1370-1425)
La Crucifixion, vers 1395-1400
Miniature sur parchemin collé sur bois -
24 x 16,5 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D.R

5. Pietro Novelli (1614-1687)
L’Annonciation, vers 1670
Huile sur toile - 220 x 163 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
Photo : D.R

6. Girolamo Macchietti (1535-1592)
L’Incrédulité de Saint Thomas, 1580
Crayon et huile sur papier
collé sur carton - 28,7 x 19,4 cm
Florence, Galleria degli Uffizi
45 peintures sont exposées, la majorité sont toscanes, mais les autres écoles sont aussi représentées. La plupart sont peu connues, voire inédites (comme la Crucifixion de Lorenzo Monaco, ill. 4) ; plusieurs ont été sorties des réserves et récemment nettoyées ou récupérées dans des dépôts, notamment celui du couvent de San Marco. On découvre des réattributions récentes (dont une Vierge à l’enfant, donnée ici à Parmesan qui serait une version avec variantes du tableau de la galerie Doria à Rome). Quelques tableaux reviennent à l’atelier de grands maîtres (Signorelli, Barrocci) ou sont restés anonymes, ce qui ne nuit pas à la démonstration qui est avant tout iconographique. D’autres enfin sont des acquisitions récentes, comme l’Annonciation de Pietro Novelli (ill. 5) qui provient de la donation Marchiani-Giabbani de 2006. Des huiles sur papiers ont été tirées des cartons du cabinet d’art graphique comme ces bozzetti de Pietro Sorri ou de Macchietti (ill. 6)…
Cette exposition réussie donne à réfléchir sur le sujet choisi, l’Eucharistie, et sa place dans la culture occidentale. Comme Andrea Natali l’a précisé dans des interviews, il souhaite répondre ainsi aux prêts inutiles de chefs-d’œuvre des Offices à l’étranger, qui en privent les visiteurs (voir la brève du 13/3/07). C’est cela aussi l’humanisme. Ce projet ambitieux, visité par des centaines de milliers de visiteurs, prouve qu’une alternative est possible aux expositions condamnables organisées pour des raisons financières ou diplomatiques [3].
Sous la direction d’Andrea Natali, divers auteurs, El pa dels ángels. Colleccions de la Galería dels Uffizi – De Botticelli a Luca Giordano , Obra social Fundacio la Caixa, 2008, 154 p., 30 €. En catalan, ISBN : 978-84-9900-005-3
Version en castillan : ISBN : 978-84-7664-977-0
Site internet de la fondacion Caixa Forum
L’imaginari d’Eugenio Lucas - La influència de Goya a la poètica romàntica Barcelone, Museu nacional de Catalunya, Du 4 novembre 2008 au 1er février 2009
Même si son nom est familier aux amateurs d’art hispanique, Eugenio Lucas Velásquez (1817-1870) reste mal connu. Longtemps appelé à tort « Lucas y Padilla » [4], il mérite d’être considéré comme un véritable artiste, pas seulement comme un « suiveur de Goya » (ses peintures devant être différenciées de celles de son fils, Eugenio Lucas y Villamil).

7. Eugenio Lucas Velásquez (1817-1870)
« Suerte de varas » (la pique), vers 1840-1850
Aquarelle - 16,1 x 25,1cm
Madrid, Museo Nacional del Prado
Photo : Archivo Fotográfico,
Museo Nacional del Prado, Madrid
Pour sortir de ces préjugés, le commissaire Francesc Quílez, à qui l’on devait déjà la remarquable exposition sur Alexandre de Laborde (voir l’article) a décidé de montrer son œuvre graphique. Grâce à l’acquisition de la collection d’Alexandre de Riquer en 1921, Barcelone possède un fonds important, complété ici par d’autres dessins prêtés par des collections publiques ou privées, tant européennes qu’américaines, soit 70 feuilles en tout. Certaines avaient toujours été identifiées comme d’Eugenio Lucas, car signées et datées, d’autres avaient été acquises au XXe siècle comme Goya. Un choix drastique a éliminé bien des dessins inégaux ou documentaires pour ne garder que des œuvres de qualité, non conventionnelles, poétiques, qui rendent la démonstration éblouissante.
La première salle est consacrée à des variations de sujets goyesques et costumbristes (Corrida - ill. 7 -, Majas au balcon…). L’aquarelle très diluée permet des effets chromatiques virtuoses. Les paysages des débuts laissent entrevoir l’influence romantique de son beau-père, Jenaro Rerez Villamil. Ils font place ensuite à des vues plus libres, construites à l’aide de tâches (« manchas ») montrant un goût de l’expérimentation à la limite de l’abstraction. Elles évoquent tant la peinture chinoise qu’Alexander Cozens, parfois même Turner ou Hugo.

8. Eugenio Lucas Velásquez (1817-1870)
Personnages volants
Aquarelle - 16 x 11 cm
Collection Juan Antonio Gutiérrez-Herrero
Photo : D. R.

9. Eugenio Lucas Velásquez (1817-1870)
Personnages devant un arc,
vers 1860-1870
Aquarelle - 34,5 x 25,2 cm
Madrid, Fondation Lázaro-Galdiano
Photo : D. R.
Le reste du parcours montre des Caprices, des scènes de veine goyesque (Vol de sorcières, ill. 8 et 9) ou orientaliste. Eugenio Lucas apparaît comme un dessinateur surprenant, en phase avec les mouvements artistique de son temps. Son imagination, son désir d’expérimenter de nouvelles techniques, sa liberté de pinceau en font incontestablement un artiste romantique. Pour des détails plus précis, nous renvoyons au panneau didactique de l’exposition (ill. 10).
Le catalogue replace l’artiste dans son époque permettant à tous les amateurs du Romantisme une découverte indispensable. L’intégralité du fonds de Barcelone est publié, même les feuilles absentes de l’exposition. La plupart des œuvres reproduites sont inédites.
Sous la direction de Francesc Quílez, L’imaginari d’Eugenio Lucas : la influència de Goya a la poètica romàntica (Les essais sont dus à José Manuel Arnaiz, Nuria Llorens Lydia Dufour et Carme Ramells), MNAC 2008, 144 p., en catalan avec traductions en castillan, 30 €. ISBN : 978-84-8043-192-7

