Deux Bonnassieux à l’église Saint-Médard de Tremblay-en-France


L’église Saint-Médard de Tremblay-en-France fait peau neuve. Elle vient de bénéficier d’une restauration de l’ensemble de son architecture mais également de quelques éléments de son mobilier, opération qui a été réalisée sous le contrôle scientifique de Serge Pitiot, conservateur en chef des Monuments historiques. Dans ce mobilier figuraient deux reliefs de terre cuite, classés au titre des Monuments Historiques le 20 février 1915, datés du XIX ème siècle, mais non attribués. Comme ils étaient scellés dans le mur des chapelles nord et sud, une couche de 1 à 2 mm de sels de sulfate de calcium cristallisés les avait recouverts par capillarité. La signature avait totalement disparu sous cette couche.

Bien que Stanislas Lami les aient répertoriés dans son Dictionnaire des sculpteurs de l’Ecole française au XIXème siècle, la relation avec les sculptures de Tremblay n’avait pas encore été faite. Grâce à l’action de la restauratrice Julie André-Madjlessi cette couche a été en grande partie supprimée et elle a révélé la signature. Ce que l’on croyait être un modeste groupe de reliefs du XIXe siècle s’est avéré être l’œuvre d’un grand statuaire religieux, Jean-Marie-Bienaimé Bonnassieux (1810-1892).

Artiste d’origine modeste, né à Panissière dans la Loire, il se fait remarquer par le curé de son village parce qu’il réalise souvent des figurines en bois représentants des saints. Envoyé en 1828, en apprentissage à Lyon chez Legendre-Héral, fabricant d’images religieuses, son patron le fait admettre à l’école de dessin de la ville. Ayant révélé de bonnes dispositions pour la sculpture, Legendre le convainc alors de se présenter à l’Ecole des Beaux-Arts à Paris, où il entre en octobre 1834, dans l’atelier de Dumont (1761-1844). Après à peine deux années d’études, il remporte le grand Prix de Rome (septembre 1836) avec un bas-relief intitulé La Mort de Socrate. Cette brillante formation est suivie d’une carrière officielle qu’il va essentiellement consacrer à la sculpture religieuse. L’œuvre la plus remarquée est sans conteste la statue colossale en bronze de la Vierge (h :16 m), Notre-Dame-de-France (1860), qui se dresse au sommet du rocher Corneille, au Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Les reliefs de Tremblay-en-France, datent pour leur part de l’année 1882, soit dix ans avant le décès de l’artiste. Ils représentent deux scènes de l’enfance du Christ, L’Adoration des bergers et La Fuite en Egypte dans des compositions de facture différenciée. De hauteur identique (75 cm), ils ont des largeurs différentes (145 cm pour le premier, 110 cm pour le second) justifiées par les dimensions des murs qui les accueillent, ce qui tend à démontrer que les œuvres ont bien été réalisées pour cet emplacement. Le livre du gendre de Bonnassieux, Léo Armagnac nous apprend que les reliefs ont été commandés par un certain Monsieur Turenne, rentier, membre du conseil municipal de la ville de Tremblay.

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1. Jean-Marie-Bienaimé Bonnassieux (1810-1892)
L’Adoration des bergers
Terre cuite - 75 x 145 cm
Tremblay-en-France, église Saint-Médard
Photo : G. Lavigne
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Dans L’Adoration des bergers, Bonnassieux a choisi le parti d’une composition classique centrée sur la figure de l’enfant Jésus couché dans sa mangeoire, entouré de ses parents qui le couvrent de leur sollicitude. Derrière Joseph, on aperçoit les bergers montrant leur déférence à l’enfant et, derrière Marie, cinq anges volants. Au-dessous d’eux, l’âne et le bœuf complètent l’iconographie de la scène conformément aux modes de représentation de cet épisode biblique. Il n’y a quasiment pas d’éléments de décor, si ce n’est le mobilier de l’étable. Tout l’espace est occupé par des rayons qui partent du corps de l’enfant Jésus. Par ce biais, Bonnassieux cherche à traduire l’essence divine de l’enfant, son rôle de guide spirituel dans le monde de la chrétienté. Mais cette organisation, bien qu’elle conduise inexorablement l’œil vers le centre de la composition, produit un effet très statique.

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2. Jean-Marie-Bienaimé Bonnassieux (1810-1892)
La Fuite en Egypte
Terre cuite - 75 x 110 cm
Tremblay-en-France, église Saint-Médard
Photo : G. Lavigne
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Pour La Fuite en Egypte, Bonnassieux a conçu un relief plus dynamique en plaçant Marie et Jésus sur l’âne, dans la partie gauche et devant eux, dans la partie droite, Joseph qui les guide tout en gardant un œil attentif sur sa précieuse compagnie. Pour évoquer le déplacement du groupe de voyageurs, le sculpteur a représenté les personnages en mouvement, leurs vêtements s’envolant vers la gauche. Ils évoluent dans un paysage de palmiers, eux aussi inclinés vers la gauche, destinés à évoquer symboliquement la région où se déroule l’action. Depuis la campagne d’Egypte, menée par Bonaparte à partir de 1798, les paysages de ce pays ont été souvent reproduits dans des tableaux ou des ouvrages et sont donc suffisamment connus pour être représentés, plutôt que de placer cette scène dans un paysage européen comme cela était le cas auparavant. La version finale diffère de l’esquisse préparatoire conservée dans une collection particulière (ill. 3). Dans une première intention, Bonnassieux avait étudié une scène plus anecdotique, montrant Joseph luttant avec un âne peu désireux d’avancer dont l’effet n’est guère propice à développer le sentiment religieux.

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3. Jean-Marie-Bienaimé Bonnassieux (1810-1892)
La Fuite en Egypte
Terre cuite - 17 x 23 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
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Outre le nettoyage de la surface, la restauration a porté également sur leur solidarisation. Probablement brisés lors de leur mise en place, les fissures qui cachaient cette faiblesse ont été révélées lors de la restauration. Les reliefs ont été placés dans un encadrement métallique amovible, les parties manquantes ont été restituées et le tout a été replacé sur le mur, mais cette fois en laissant de l’espace avec celui-ci pour éviter une nouvelle altération de l’œuvre. Les deux œuvres ont commencé leur nouvelle vie, de sculptures reconnues, dans le quotidien des habitants de Saint-Médard à Tremblay-en-France, le samedi 12 mai. Nous ne pouvons que leur souhaiter autant de visiteurs que la statue de Notre-Dame-de-France !



Bibliographie :

Armagnac (Léo), Bonnassieux statuaire, membre de l’institut 1816-1892, sa vie son œuvre, Paris, Alphonse Picard et fils éditeurs, 1897.

Frémiet (Emmanuel), Notice sur Jean-Bienaimé Bonnassieux, Paris, Firmin-Didot, 1893.

Journal des Beaux-Arts, « Deux nouveaux bas-reliefs de Bonnassieux », 1882.

Lami (Stanislas), Dictionnaire des sculpteurs de l’Ecole française au XIXème siècle, Paris, Champion, 1914, tome I, pp 132-142.

Tulard (Jean), Dictionnaire du Second Empire, Antoinette Le Normand-Romain, « Bonnassieux Jean-Marie-Bienaimé », Paris, Librairie Arthème Fayard, 1995, pp188-189.


Géraldine Lavigne, lundi 14 mai 2007





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