Inventorier et publier ses collections est, après conserver, le premier devoir d’un musée. A ce titre, le Palais des Beaux-Arts de Lille, sous l’impulsion de son ancien conservateur, Arnauld Brejon de Lavergnée, est exemplaire : successivement, les dessins italiens puis les peintures françaises et étrangères ont fait l’objet de catalogues exhaustifs. C’est aujourd’hui aux dessins français du XIXe siècle de bénéficier d’une publication, accompagnée d’une exposition. Souhaitons que le nouveau directeur, Alain Tapié, poursuive cette fructueuse politique.
Le fonds lillois est riche et caractérisé notamment par la présence de nombreux ensembles dus à des artistes connus ou plus confidentiels, dont beaucoup sont originaires du nord de la France. Parmi les premiers, notons les Géricault (ill. 1) [1], Delacroix (essentiellement des études pour Médée furieuse, tableau conservé à Lille, acquises à la vente posthume de l’artiste), Puvis de Chavannes, Henri Lehmann (de grands cartons préparatoires au décor de son hôtel particulier, dont un est exposé), Fantin-Latour, Jean-Charles Cazin, Auguste Raffet ou Jules-Elie Delaunay. La plupart de ces feuilles étaient déjà publiées, sauf les Delaunay qui sont inédits et non cités dans le catalogue de l’exposition de Nantes.
Les trouvailles les plus notables concernent des artistes de moindre réputation. Encore qu’on ne puisse classer Victor Mottez dans cette catégorie, cet élève d’Ingres jouissant d’une certaine notoriété grâce à ses essais à la fresque et au beau portrait de sa femme aujourd’hui conservé au musée du Louvre. Si les cartons pour le portail de Saint-Germain-l’Auxerrois [2] n’ont pas réapparu, ceux du musée de Lille, inventoriés mais considérés comme perdus, ont été retrouvés, roulés dans les réserves, à l’occasion de la préparation de ce catalogue. Trop tard hélas pour qu’une restauration nécessaire puisse permettre d’en présenter au moins un à l’exposition. Il s’agit essentiellement de modèles de vitraux pour des églises lilloises, de grande taille (certains font plus de 5 mètres de haut) exécutés au fusain et au crayon noir. Le musée conserve également d’autres ensembles de cartons de vitraux, dus à Alphonse Colas (peintre originaire de Lille, comme Mottez), Charles Crauk et Bruno Chérier, artiste valenciennois, ami de Jean-Baptiste Carpeaux dont l’œuvre commence à être redécouverte [3]. Notons aussi les dessins de Michel-Martin Drölling, du paysagiste Constant Dutilleux, du sculpteur Alphonse-Amédée Cordonnier et des architectes Charles Benvignat et Florimond Boulanger.
Il faut, enfin, faire une place à un peintre dont le talent force l’admiration lorsque l’on connaît les circonstances dans lesquels il exerça son art : Louis-César Ducornet, de Lille, qui naquit sans bras, et avec une déformation forte des membres inférieurs. Cela ne l’empêcha pas de faire une carrière en peignant avec ses pieds [4]. Le catalogue révèle qu’il fut un honorable dessinateur, qui ne le cède en rien à nombre de ses confrères. Au delà de l’aspect anecdotique de la chose, on ne peut s’empêcher d’être stupéfait par la qualité de certaines études de draperies. Il est dommage que l’exposition n’en présente aucune. Cela aurait été l’occasion de rendre un hommage discret à un peintre local qui ne fut pas qu’un phénomène de foire.
Plusieurs inédits majeurs sont exposés, parmi lesquels on peut noter un imposant Paul Baudry (ill. 2) préparatoire au Supplice d’une vestale [5], un Ary Scheffer romantique en diable, représentant un Homme debout dans un paysage et un pastel de la princesse Mathilde, Femme d’Alger, exposé au Salon de Lille en 1866, qui prouve qu’elle fut mieux qu’un artiste du dimanche. D’Amaury-Duval est présenté le carton de Jeune fille regardant des colombes (un autre carton, inédit et préparatoire au tableau de Lille la Naissance de Vénus, est révélé par le catalogue), de James Tissot un imposant portrait de femme au pastel (ill. 3) [6].
Les amateurs de grands noms ne seront pas déçus puisque l’on peut voir plusieurs Ingres dont l’aquarelle reprenant le Triomphe d’Homère, trois Géricault, un Corot ou un dessin d’Antoine Bourdelle, inédit, représentation symboliste du martyre de la cathédrale de Reims après les bombardements allemands de 1914 (ill. 4) [7].
Le choix des dessins permet au visiteur de ne voir que de très belles feuilles. Quatre-vingt dessins environ sont montrés dans un accrochage agréable. Ceci est peu, cependant, comparativement à l’importance de la collection. Il aurait été préférable, en resserrant la présentation ou en lui offrant un plus large espace, de lui donner la place qu’elle mérite. Autre regret, enfin : le catalogue, scientifiquement rigoureux et indispensable à tout historien de l’art du XIXe siècle [8], est vendu à un prix très élevé (89 €). Sans méconnaître les difficultés auxquelles est actuellement confrontée la RMN, la publication récente d’ouvrages comparables en taille, en sujet et en nombre d’illustrations prouve qu’un prix plus raisonnable est possible.
Commissariat : Barbara Brejon de Lavergnée, attachée de conservation, chargée du cabinet des dessins ; Michèle Moyne, attachée de conservation ; Annie Scottez-De Wambrechies, conservateur ; Elisabeth de Jonckheere, assistante de conservation.
Barbara Brejon de Lavergnée, Michèle Moyne et al., Catalogue des dessins français du XIXe siècle. Collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 383 p. 89 €. ISBN 2-7118-4735-7.




