Née en 1975, l’Association des conservateurs des musées du Nord-Pas de Calais organise un nouvel événement collectif consacré cette année aux arts graphiques : il s’intitule « Dessiner-Tracer » et met en valeur les fonds permanents des musées afin de révéler la richesse patrimoniale de la région et encourager le public à circuler d’un lieu à l’autre. Il sera complété par un symposium international, « espaces du dessin – espaces dessinés », qui se tiendra à Villeneuve d’Ascq du 8 au 10 décembre 2011.
L’inventaire des collections d’arts graphiques des musées du Nord-Pas de Calais, entrepris en 2008, a permis de faire ressurgir quelques feuilles délaissées tandis que le site de l’association, Musenor, réunit 2 200 dessins numérisés dans une base de données créée en 1999 ; ce site propose en outre des expositions virtuelles et détaille les quarante événements de « Dessiner-Tracer » organisés dans une vingtaine de musées non seulement du Nord-Pas de Calais, mais aussi de Picardie et de Belgique. Malheureusement ces expositions ne font pas toutes l’objet d’un catalogue, sans doute par manque de moyens, et si l’argent ne fait pas toujours le bonheur de l’histoire de l’art, il y contribue souvent.

Achille Durieux (1826-1892)
Palais et édifice du XIVe, 1844
Encre noire et aquarelle - 29,6 x 46 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier
Fer de lance de cet événement collectif, le Musée du Cateau-Cambresis, dirigé par la pétulante Dominique Szymusiak, qui prendra sa retraite l’année prochaine, propose une exposition sur les dessins de Matisse au pinceau et à l’encre de chine. La commissaire a obtenu des prêts du Centre Pompidou, de la BnF et de la Pierre and Tana Matisse Foundation. On peut toutefois regretter que l’ouvrage publié à cette occasion ne se présente pas sous la forme d’un catalogue avec des notices. Le parcours, qui révèle le pouvoir lumineux du noir, commence par une galerie de portraits fascinants, tracés d’un simple trait plus ou moins épais qui semble capter une âme en même temps qu’un visage. Les portraits se métamorphosent progressivement en masques. Puis l’on découvre les recherches calligraphiques de l’artiste et ses tentatives pour dessiner un J. On passe ensuite des arabesques à l’acrobate et jusqu’au fameux décor de la chapelle de Vence, pour finir dans les platanes, avec une série d’études pour le décor de la salle à manger de la Villa Natacha (vers 1952) ; cet arbre épuré, déployé sur carreaux de céramique, a fait l’objet d’une donation au Cateau-Cambrésis par Madame Tériade en 2007, la salle à manger a donc été reconstruite dans le musée.

4. Achille Durieux (1826-1892)
Dessin préparatoire de la Vue prise de mon grenier,
n°8 rue des Cygnes, 1861
Graphite
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : BBSG

5. Achille Durieux (1826-1892)
Vue prise de mon grenier,
n°8 rue des Cygnes à Cambrai, 1861
Graphite et rehauts de gouache blanche
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : BBSG
Le XIXe siècle est mis à l’honneur à Valenciennes, on l’a vu, avec Abel de Pujol (voir l’article), mais aussi au musée de Cambrai, qui puise dans ses collections pour montrer la différence entre dessins d’architecture et dessins d’architectes. Le parcours commence par des copies de monuments antiques, des paysages recomposés, des architectures rêvées. Les fonds du musée ne permettent pas d’offrir un panorama très vaste du thème, traité ici par quelques artistes de qualité inégale. On retiendra quatre dessins de Félix Auvray (1800-1833), peintre qui suivit des cours à l’Académie de Valenciennes, puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, où il bénéficia de l’enseignement de Gros notamment, avant de partir pour Rome en 1825, d’où il rapporta nombre d’esquisses imprégnées d’Antiquité. Plus modeste, Gustave Guillemin tenta de préserver de l’oubli, à défaut de la destruction, la citadelle de Cambrai en la déclinant à l’aquarelle ou au crayon. Quant au mystérieux « Cadet Roussel », artiste amateur, il réalisa des dentelles d’architectures en découpant des silhouettes de monuments cambrésiens dans du papier. Achille Durieux (1826-1892) enfin, fut administrateur puis conservateur du musée, ce qui explique le nombre de ses dessins dans les collections. Il imagine un arc de triomphe ou un un palais du XIVe siècle (ill. 1) ; certaines feuilles accrochées dans une partie intitulée « du croquis au dessin fini » révèlent le travail et la minutie de l’artiste (ill. 2 et 3).

André (1804-1872) ou Henri (1827-1882) de Baralle
Projet d’élaboration d’une église,
3e quart du XIXe siècle
Encre noire, crayon, aquarelle et gouache sur papier calque
entrecollé sur papier – 41 x 53,7 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier
La deuxième partie de l’exposition est consacrée à deux architectes de la ville, André et Henri de Baralle, dont le musée conserve un ensemble inédit qui réunit aussi bien des croquis très rapides que des dessins beaucoup plus achevés. Natif de Valenciennes, André de Baralle (1804-1872) se forma à l’Académie de peinture et de sculpture de la ville et suivit notamment des cours d’architecture sous la direction d’Aubert Parent, puis poursuivit sa formation à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, avant de s’installer à Cambrai où il obtint la charge d‘architecte municipal en 1827, d’architecte départemental en 1828 et enfin d’architecte diocésain et des Hospices en 1829. Il écrivit ses Considérations sur l’architecture en 1850. Son fils Henri (1827-1882) suivit la voie paternelle, de l’académie de Valenciennes aux Beaux-Arts de Paris, travailla pour son père entre 1850 et 1856 et devint à son tour architecte du diocèse en 1857 puis architecte départemental en 1872.
Le musée présente leurs travaux d’élèves sur la perspective, les plans d’élévation, les coupes, puis dispose leur production selon trois catégories : les architectures religieuses (ill. 4), civiles et privées. Le père et le fils se montrèrent sensibles à la fonctionnalité de chaque édifice : il s’agissait de construire des bâtiments répondant aux besoins des utilisateurs. Rappelons qu’Henri de Baralle fut l’élève de Léon Vaudoyer et d’Henri Labrouste. Ils eurent aussi recours aux nouveaux matériaux de l’époque, notamment le fer et la fonte, utilisés peu à peu pour des bâtiments prestigieux.
Après l’incendie de la cathédrale de Cambrai en 1859, sa restauration fut confiée à Henri de Baralle qui entreprit d’agrandir l’édifice, d’élever un clocher et de concevoir les décors et le mobilier. Autre œuvre « totale », le monastère et le pensionnat des Bernardines (ill. 5 et 6) fut restauré par André tandis qu’Henri construisit une chapelle, et inséra des colonnettes en fonte dans l’une des galeries du pensionnat. Ils se chargèrent également du mobilier et des décors intérieurs.

7. André (1804-1872) ou Henri (1827-1882) de Baralle
Pensionnat des dames Bernardines à Cambrai.
Elévation du décor de la chapelle
Crayon et encre sur calque
collé sur papier - 46,2 x 56,5 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier

8. André (1804-1872) ou Henri (1827-1882) de Baralle
Pensionnat des dames Bernardines.
Détail de décors divers
Encre sur calque
collé sur papier - 39,8 x 41,8 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier
Le père et le fils furent également sollicités pour des monuments civils : André construisit un théâtre municipal entre 1827 et 183 sur le modèle du théâtre des Variétés à Paris (1807) et fut consulté à la fin de sa carrière pour l’Hôtel de ville de Cambrai, mais sa proposition fut jugée quelque peu modeste et l’on fit appel à deux architectes parisiens, Reynaud et Guillaume. Le projet des Baralle pour la maison d’arrêt, construite en 1877, est très intéressant ; il incarne un nouveau système carcéral, la privation de liberté devenant en elle-même une punition, la prison supplante le bagne ou les châtiments corporels. Deux modèles s’opposent : le système d’Auburn et le système pennsylvanien. On perçoit dans les travaux des Baralle deux critères indispensables à la rédemption : l’isolement et la religion. Ils veillèrent à une organisation fonctionnelle de l’espace, choisirent un plan panoptique , mirent en place un système de ventilation et de chauffage central, conçurent un lit pliable, des latrines et un lavabo individuels… La Santé à Paris fut édifiée dans les années 1860 par Vaudremer sur le même modèle.

9. André (1804-1872) ou Henri (1827-1882) de Baralle
Plan du rez-de-chaussée d’un hôtel particulier
avec un salon circulaire ouvrant sur les jardins
Encre sur papier cartonné - 23,5 x 30 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier

10. André de Baralle
Deux élévations pour le tombeau
de la famille Roth
Encre et crayon - 30 x 46,6 cm
Cambrai, Musée des Beaux-Arts
Photo : Cambrai, musée des beaux-arts/D. Coulier
Les deux architectes reçurent enfin de nombreuses commandes privées, aussi bien la brasserie des Carmes, qu’une forge à Noyelles, des hôtel particuliers également (ill.7), ou encore des tombeaux (ill. 8) comme celui de Mademoiselle Flayelle dont on peut voir un patron à grandeur d’exécution qui montre leur souci du détail. Cette exposition malheureusement privée de catalogue permet en tout cas de mettre en lumière un fonds inédit des collections permanentes.
Commissariat : Dominique Szymusiak au Cateau-Cambrésis Thiphaine Hébert à Cambrai
Collectif, Les Dessins au pinceau de Matisse, Editions Hazan, 2011, 191 p., 30 €. ISBN : 9782754105972.
Informations pratiques : Musée départemental Matisse, Palais Fénelon, 59360 Le Cateau-Cambrésis. Tél : +33 (0)3 27 84 64 50. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 18 h. Tarif : 7 € (réduit : 3 €).
Musée des beaux-arts de Cambrai, 15 rue de l’Épée, 59400 Cambrai. Tél : +33 (0)3 27 82 27 90. Ouverts les lundi et mardi pour les groupes sur réservation, et du mercredi au dimanche à tous publics, de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Tarif : 3,10 € (réduit : 2,10 €).
