Quarante ans se sont écoulés entre la soutenance du mémoire de Georges de Lastic sur François Desportes (1969), constituant le premier catalogue raisonné de son œuvre, et la publication de celui-ci (2010). C’est Pierre Jacky qui a repris les travaux de Georges de Lastic après la mort de ce dernier, pour aboutir aujourd’hui à cet ouvrage en deux tomes, publié aux éditions Monelle-Hayot. Le premier volume est consacré à la monographie du peintre1, le second au catalogue raisonné de son œuvre gigantesque, dispersé dans de nombreuses collections publiques et privées et dont le musée de la Chasse et de la Nature conserve en toute logique un bel ensemble comme le rappelle Claude d’Anthenaise2 (voir l’article sur l’exposition Georges de Lastic. Le Cabinet d’un amateur).
Ce n’est donc pas la rareté mais l’abondance des œuvres qui compliqua la tâche des deux auteurs, d’autant que des centaines de tableaux ont été attribués à tort à François Desportes, ses toiles étant souvent confondues avec celles de son fils et de son neveu, Claude-François et Nicolas, voire avec les peintures de Jean-Baptiste Oudry. Chose rare, le fonds de son atelier a été conservé (manufacture nationale de Sèvres) : il comporte plusieurs centaines de dessins et d’études peintes qui révèlent la spontanéité et la technique de l’artiste, permettant de suivre l’élaboration d’un grand nombre de ses toiles.
Toutes les œuvres localisées sont reproduites, en couleur pour la plupart, et sont accompagnées de notices complètes. Pierre Jacky a tenté de dater les peintures, qui sont donc classées par ordre chronologique, contrairement aux dessins organisés par thème. Il a choisi d’intégrer les études peintes dans la catégorie des peintures. Le catalogue signale aussi une série d’œuvres « à confirmer » parce que l’auteur ne les a vues qu’en photographie et qu’il est difficile de les attribuer à François, Claude-François ou Nicolas Desportes. D’autres ont une « attribution problématique » ; il est en effet difficile de trancher entre l’artiste et son maître Nicasius Bernaerts. Enfin les œuvres rejetées sont répertoriées à la fin ; parmi celles-ci, certaines ont d’ailleurs été rendues à Nicasius Bernaerts, notamment des peintures du Musée international de la chasse, à Gien, représentant des Daims, un Chevreuil et biches ou Chiens et chat. Enfin, l’auteur conclut sur les œuvres « mentionnées » dans des catalogues de vente, des inventaires ou d’autres sources, mais qui n’ont pas pu être identifiées3.

1. François Desportes (1661 - 1743)
Bonne, Nonne et Ponne en arrêt devant une perdrix, 1702
Huile sur toile - 159,9 x 199,5 cm
Paris, Musée de la chasse et de la nature
Photo : RMNGP / D. Arnaudet
Pour retracer la carrière de François Desportes, Georges de Lastic et Pierre Jacky se sont appuyés sur sa vie écrite par son fils Claude-François et lue à l’Académie royale de Peinture et de Sculpture le 3 août 1748, biographie qu’ils confrontent aux autres sources. La monographie est richement illustrée d’images en pleine page et s’achève par une chronologie très détaillée. Un artiste méconnu ressurgit de cette étude : Nicasius Bernaerts4 dont Desportes fut l’élève et qui fut un peintre animalier de talent à qui l’on a attribué à tort trop de tableaux médiocres.
Pierre Jacky rappelle qu’il n’existe pas de tradition française en matière de peinture animalière et s’interroge donc sur les sources d’inspiration de Desportes. Grâce à son maître, il fréquenta la communauté de peintres flamands du faubourg Saint-Germain, s’imprégna aussi des tableaux de Snyders ou de Paul de Vos et eut enfin l’occasion de copier les œuvres de Pieter Boel lorsqu’il travailla pour la manufacture des Gobelins en 1692-1693. Malgré cet héritage flamand qui le marquera toute sa carrière, Desportes n’abandonna jamais la mesure et l’équilibre français, offrant une vision réaliste des choses, dénuée de symboles.
Peintre de la chasse, de la vénerie et des animaux en action - la meute du roi en particulier (ill. 1) -, il réalisa des toiles plus variées qu’on ne le pense ; cette monographie met ainsi en valeur d’autres facettes moins connues de son art et notamment son activité de portraitiste, qu’il exerça avec succès lors d’un séjour à la cour de Pologne en 1696. Son morceau de réception à l’Académie en 1699 montre bien son hésitation entre la peinture animalière et le portrait puisqu’il présenta un autoportrait en chasseur, entouré d’un lévrier et d’un épagneul, quelques pièces de gibier à ses pieds, qui le rendit célèbre (ill. 2) ; une formule qu’il reprendra d’ailleurs dans quelques portraits postérieurs.

2. François Desportes (1661 - 1743)
Autoportrait en chasseur, 1699
Huile sur toile - 197 x 163 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
Outre ses peintures de chevalet, Desportes collabora avec Claude III Audran sur différents chantiers. Pierre Jacky rappelle en effet que ce dernier, entouré de collaborateurs, renouvela les grands décors de Le Brun en concevant des compositions plus légères d’arabesques, de rinceaux et de trophées animées d’oiseaux ou de singes. L’artiste participa ainsi aux décors de la Ménagerie de Versailles, du château de Meudon, Marly également, pour lesquels, indépendamment des travaux de collaboration, il reçut des commandes de tableaux à sujets de chasse.
Le Louvre a depuis longtemps, en exposant une partie du fonds de la manufacture de Sèvres, révélé l’aspect peut-être le plus surprenant de son œuvre, son importante série d’études sur le vif. L’artiste parcourait la campagne et travaillait en plein air, réalisant des dessins mais aussi de nombreuses huiles sur papier - paysages, plantes, arbres, fleurs, animaux - qui constituèrent un précieux répertoire de motifs dont il se servit toute sa vie. Si l’étude peinte d’après nature était pratiquée par d’autres artistes, Desportes fut sans doute le premier à en faire régulièrement. Ses paysages (ill. 3), que Charles Sterling décrit comme « libéré[s] de l’apprêt bucolique », sont particulièrement séduisants et illustrent parfaitement les propos de Roger de Piles pour qui la nature doit paraître « toute simple, sans fard et sans artifice, mais avec tous les ornements dont elle sait bien mieux se parer lorsqu’on la laisse dans sa liberté que quand l’art lui fait violence. » Ces études permettent en tout cas d’avoir une vision globale de son œuvre, comme l’affirme Pierre Jacky : « Qu’il ait été un cas particulier par la quantité d’études réalisées ou qu’il ait été l’artiste pour lequel on a conservé par chance des centaines d’études, toujours est-il que Desportes apparaît comme un innovateur qui devance les peintres de la fin du siècle et du XIXe. »
Il fut aussi un peintre d’orfèvrerie et de natures mortes, en intérieur et en extérieur, particulièrement imposantes à partir de la Régence. Il joua un rôle dans le développement de l’exotisme, proposant l’image d’un lointain imaginaire et décoratif où se côtoient des animaux de continents différents. Il s’adapta en outre au goût pour l’illusionnisme, introduisant des bas-reliefs en trompe-l’œil à partir des années 1720. Après la mort de Louis XIV, son talent fut sollicité par le Régent et par Louis XV, pour la Muette (1717), les Tuileries (1720), Compiègne (1738-1739) ou encore Choisy (1742). Il donna des dessins et des cartons pour la Savonnerie (feuilles de paravent, tapis) et les Gobelins (la fameuse tenture des Nouvelles Indes, 1736-1741). Cependant, avec l’âge, il peina à se renouveler et vécut sur son succès tandis que Jean-Baptiste Oudry, son rival, sut s’adapter au goût du jour.

3. François Desportes (1661 - 1743)
Paysage au clocher, vers 1700-1702
Huile sur papier - 13,5 x 49,5 cm
Sèvres, Manufacture nationale
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
Artiste de transition entre la peinture de Le Brun et celle de Watteau ou de Boucher, entre la nature morte de Pierre Dupuis et celle de Jean-Siméon Chardin, passant d’un roi à l’autre, Desportes fit perdurer la pompe de Louis XIV sous le règne de Louis XV et son style finit sans doute par lasser. Ses élèves Claude-François et Nicolas Desportes reprendront sa peinture sans l’innover ce qui desservit son œuvre. Malgré tout, après sa mort en juin 1743, le Mercure de France écrivait que « les plus grands connaisseurs disaient de lui qu’il était aussi bon poète avec son pinceau que le célèbre Jean de La Fontaine était bon peintre avec sa plume ».
Georges de Lastic et Pierre Jacky, Desportes, monographie et catalogue raisonné (tomes I et II) Editions Monelle Hayot, 2010, 648 p., 250 €. ISBN : 9782903824747.
