Désherbage : nouvelles contributions


Notre appel au débat sur le « désherbage » en bibliothèque suscite une foule de commentaires. Il faut s’en réjouir, même si cela donne un peu l’impression d’un dialogue de sourds et, malgré tout, d’une réaction quelque peu corporatiste chez certains bibliothécaires. Que seuls des bibliothécaires – mais pas tous, loin s’en faut - se déclarent favorables au désherbage tel qu’il a été pratiqué par la BHVP devrait au moins les amener à s’interroger. Lorsqu’une profession dont l’objectif est d’être au service du public se trouve en tel décalage avec ce public, il y a forcément un problème, et ce n’est pas en se barricadant dans ses certitudes qu’on arrivera à le résoudre.

Voici les dernières prises de position.

Le 14 juillet, le blog Cecitueracela, dont l’auteur est hélas anonyme mais qui semble bien être un ou une conservateur de bibliothèque, faisait paraître un article très fourni auquel nous renvoyons le lecteur et pour lequel il semble nécessaire de répondre point par point :

- L’extrait de la vidéo de Giscard d’Estaing auquel renvoie ce blog, « Vous n’avez pas le monopole du cœur », est significatif d’une dérive du débat. Il n’a jamais été question ici de se placer sur le terrain des sentiments. Quant au cœur, que vient-il faire là dedans. La réaction de ceux qui se déclarent choqués par les pratiques de certaines bibliothèques, au premier rang desquels la BHVP, n’est pas émotionnelle, elle est au contraire parfaitement réfléchie.

- L’argument selon lequel il faudrait «  inclure aussi dans la concertation les non-usagers (parmi lesquels il faut inclure les générations futures). Eux aussi auraient peut-être légitimement leur mot à dire. » n’est pas très sérieux. Si l’on demandait aux non-usagers des bibliothèques s’il est bien utile d’avoir des bibliothèques de recherche, la réponse serait non, sans aucun doute. Quant à interroger les générations futures, en l’absence de machine à voyager dans le temps, nous vous invitons à poser la question aux enfants des écoles pour savoir ce qu’ils pensent de la BHVP. Soyons sérieux, le débat mérite un peu mieux que cela.

- « La consultation des usagers se fait en un sens à travers la consultation des statistiques de prêt et de consultation. C’est un des critères qui entrent en jeu dans la décision de conserver ou pas (mais pas le seul). » D’abord, ce critère n’est jamais entré en jeu dans la décision de la BHVP (elle était uniquement basée sur le fait que les revues n’étaient pas spécialisées dans l’histoire de Paris). Ensuite, pour une bibliothèque spécialisée, ce type de conseil venant d’un bibliothécaire fait froid dans le dos. En gros, la plupart des livres qui n’ont pas été demandés depuis un certain temps pourraient être jetés. Sauf que c’est précisément dans les documents les moins consultés qu’on fait en général les découvertes les plus intéressantes. L’auteur confond les bibliothèques de recherche et les bibliothèques de lecture publique. Et cette confusion est extrêmement grave.

- Sur les missions de la BHVP : chacun sait que son objectif est de s’intéresser à l’histoire de Paris. Tous les précédents conservateurs, dont l’opinion n’est pas moins valable que celle de Madame Toulet, ont estimé que conserver les revues en question faisaient partie de la vocation de cette bibliothèque.
La raison en est simple : toutes, celles d’architecture, d’histoire de l’art comme les autres (et comme The Art Bulletin), consacrent régulièrement de très nombreux articles à Paris. Il faut les méconnaître pour penser le contraire. Ayant dans ma bibliothèque quelques vieux numéros de The Art Bulletin, j’en ai ouvert un au hasard (juin 1981). On y trouve un article sur le sculpteur Auguste Préault, artiste parisien, dont plusieurs œuvres sont conservées à Paris. Cet essai – et cette revue – a tout à fait sa place dans une bibliothèque consacrée à l’histoire de Paris.

- Sur la responsabilité des élus : elle n’a pas été éludée. La conclusion du premier article soulignait le désintérêt de la mairie de Paris pour la BHVP.

- Sur le suivi de la procédure : il est certain qu’elle n’a pas été suivie, si l’on en croit celle qui nous a été précisée par Jean-Claude Utard, adjoint au bureau des bibliothèques de Paris (vous pouvez la lire ici).

- « Il raisonne comme s’il n’y avait pas d’autre travaux à accomplir ». Non, ce n’est pas ce qui est écrit. Simplement, la conservation de certains ouvrages dans certaines bibliothèques spécialisés est nécessaire, fait partie du métier du bibliothécaire et il doit remplir son rôle, même si cela demande beaucoup de travail supplémentaire. Répétons encore une fois que rien n’a été fait en tenant compte des besoins des chercheurs, qui n’ont jamais été consultés.

- A propos « des contraintes (ou du flou) juridique qui gênent le don et la vente » : certaines bibliothèques le font, donc ces contraintes ou ce flou, s’ils existent, doivent pouvoir être levés.

Le débat risque de s’enliser si l’on ne série pas les problèmes, sachant qu’il est question ici des bibliothèques spécialisées (les bibliothèques de lecture publique doivent être traitées différemment). Les questions qui se posent sont donc de deux natures :

1. Une bibliothèque spécialisée doit-elle ou non proposer aux lecteurs telle ou telle collection ?
2. Si elle ne le doit pas, faut-il jeter ces collections ?

Le 16 juillet, une autre conservatrice des bibliothèques, Joëlle Muller, faisait paraître un petit papier sur son blog.

Le 16 juillet également, nous recevions un courrier de Bertrand Calenge, conservateur général à la bibliothèque de Lyon, qui laisse espérer qu’un véritable dialogue est possible entre chercheurs et conservateurs de bibliothèques (qui, dans bien des cas d’ailleurs, sont aussi des chercheurs) :

Sur de nombreux points, il semble que Bertrand Calenge rejoigne nos positions. Nous ne répondrons que sur les rapports entre la Bibliothèque Forney et la BHVP. Si Forney est spécialisée depuis longtemps (ce n’est pas une nouveauté) dans l’histoire de l’art et la BHVP dans l’histoire de Paris, il est évident que les deux domaines se recoupent largement. La BHVP a un très important fonds d’histoire de l’art et elle perdra beaucoup à s’en séparer.
Par ailleurs, n’oublions pas les difficultés de consultation actuelles à la bibliothèque Forney (la communication des documents est très longue et très compliquée comme le rappelait Elisabeth Lebon). Cela doit également faire partie des arguments du débat : il arrive que des bibliothèques ferment pour travaux, que des pans entiers de leurs collections soient inaccessibles, voire qu’un incendie ou une inondation détruise des collections : une redondance, dans deux lieux différents, est très souhaitable, ne serait-ce que pour cette raison.

Le 18 juillet, nous recevions un nouveau courrier, de Rodolphe Trouilleux, que vous pourrez lire ici. Il semble qu’il soulève une question brûlante : la numérisation des sources, que l’on ne peut évidemment que souhaiter, risque d’entraîner à terme un désintérêt complet pour les « originaux », qu’il s’agisse ou non de multiples.

Enfin, pour conclure très provisoirement ce débat, signalons la réponse à notre réponse de Rémi Mathis sur son blog, qui ne nous semble pas apporter d’arguments auxquels il n’aurait pas été... répondu.


Didier Rykner, mardi 21 juillet 2009





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