
Jacques Saly (1717-1776)
L’Amour essayant une de
ses flèches, 1753
Marbre
Base sculptée par Jacques Verbeckt
Collection particulière
Photo : D. R.
Deux trésors nationaux importants vont, si ce n’est déjà fait, sortir de France dans les prochaines semaines. Il s’agit d’une sculpture de Jacques Saly, L’Amour essayant une de ses flèches (ill. 1) et d’un Canaletto, Vue de Venise - Pont du Rialto [1] Les deux œuvres s’étaient pourtant vu refuser leur certificats à un mois d’intervalle, il y a trois ans, respectivement les 19 juin et 27 juillet 2006.
Le dispositif d’acquisition de trésors nationaux grâce au mécénat avait, depuis sa promulgation par la loi-musées de 2002, fait ses preuves de manière éclatante. Un simple regard à la liste des objets dont l’exportation a été temporairement refusée montre sans conteste une différence entre les deux périodes. Avant l’application de cette loi, de nombreux chefs-d’œuvre sont sortis de France, les musées n’ayant pas les moyens de les acquérir (notamment un Rubens, un Poussin, un Charles Le Brun, un Goya, deux Monet, un Renoir, un Cézanne, deux Degas...). Si certains certificats de sortie ont été encore accordés par la suite, ils concernaient rarement des œuvres majeures [2], à l’exception du Reniement de saint Pierre de Le Nain (qui va selon toute vraisemblance être finalement acquis par le Louvre) et d’une paire de tableaux de Pannini. Par ailleurs, plusieurs objets ont pu être achetés à l’étranger, la loi de 2003 ayant étendu les déductions fiscales aux trésors nationaux conservés hors de nos frontières.
Il semble, hélas, que cette période faste soit terminée et que le système trouve aujourd’hui ses limites.
Pourquoi, malgré les avantages offerts, certaines œuvres ne trouvent-elles pas de mécènes et ne peuvent-elles même pas être achetées sur les crédits propres d’acquisition du musée ? Il arrive fréquemment que les prix demandés par leurs propriétaires soient beaucoup trop élevés, et nettement supérieurs au marché : le Saly est proposé pour 8 millions d’euros ce qui semble exagéré même s’il s’agit d’une commande de Madame de Pompadour [3]. Le Louvre avait acquis en 2005 grâce à Axa une Vestale de Jean-Antoine Houdon pour 9,8 millions d’euros (voir brève du 24/2/05). Mais Saly n’est pas Houdon, ce qui rend d’ailleurs difficile la recherche d’un mécène qui préférera toujours que son nom soit associé à un artiste célèbre. Devant l’impossibilité de trouver une entreprise susceptible d’acquérir cette œuvre, le Louvre a fait une proposition à 4 millions d’euros, un chiffre raisonnable mais refusé par le propriétaire.
Cette inflation inquiétante des prix demandés pour les trésors nationaux ne date pas d’aujourd’hui. Beaucoup de ceux acquis ces dernières années grâce au mécénat (ce qui revient tout de même à une dépense fiscale de 90% du montant total) l’ont été pour des montants très importants, parfois au delà des prix du marché. On ne reviendra pas sur les 19 millions du Portrait du Comte Molé, que le Louvre est sur le point d’acheter (voir brève du 1/2/09). Mais, pour rester avec Ingres, le Portrait de Charles Marcotte d’Argenteuil, un dessin à la mine de plomb, avait été acquis par le département des arts graphiques pour la somme très élevée d’un million d’euros (voir brève du 9/2/06), un montant jamais atteint pour un portrait dessiné de cet artiste, même lors de la vente Bergé où la plupart des lots ont été surcotés et où le Portrait d’André-Benoît Barreau, dit Taurel, s’est vendu 755 000 € avec les frais. Record mondial... à l’exception du Marcotte d’Argenteuil. On pourrait trouver plusieurs exemples d’œuvres obtenues ainsi à des prix objectivement très (trop ?) importants.
Le biais de la loi apparaît clairement : soit les estimations données pour les exportations sont volontairement minorées par les propriétaires, les rendant inférieures à celles qui nécessitent l’obtention d’un certificat, ce qui permet de sortir presque légalement des œuvres qui auraient pu être retenues en France, soit elles sont trop fortes. En cas de refus de l’autorisation de sortie, le demandeur pourra, dans le meilleur des cas, le céder à un musée français pour un prix qu’il n’aurait probablement jamais réalisé sur le marché ; au pire, il redeviendra libre au bout de 30 mois de faire ce qu’il veut,.le seul risque pour le vendeur étant celui de perdre un peu de temps, ce qui dans bien des cas ne lui posera pas de réels problèmes Pourtant, le refus d’une proposition d’achat faite par l’Etat autorise à demander une expertise. Si l’Etat accepte le prix qui en résulte et que le vendeur refuse, l’exportation peut être interdite indéfiniment. Pourquoi cette possibilité n’est-elle presque jamais utilisée ? Il nous a été plusieurs fois répondu, par des personnes bien au fait du système, que l’appel à un expert s’est toujours soldé par une estimation plus haute encore que le prix demandé initialement ! On est en droit de se demander comment cela est possible et dans quelles conditions ces expertises sont organisées.
Le Canaletto est un cas un peu différent. Le vendeur en demande 18 millions, prix qui n’est pas forcément exagéré pour un chef-d’œuvre de cet artiste, surtout compte tenu de sa taille (152 x 208 cm). Le 7 juillet 2005, une Vue du Grand Canal (qui venait d’ailleurs de France en ayant obtenu son certificat...) s’était vendue près de 24,5 millions d’euros chez Sotheby’s Londres tandis qu’un autre faisait 15 millions d’euros la veille chez Christie’s New York. Pour des sommes pareilles, les entreprises sont désormais réticentes, malgré les avantages fiscaux. Le tableau de Poussin, La Fuite en Egypte (voir brève du 18/7/07), ou celui d’Ingres le Portrait du comte Molé déjà cité, n’auront pu être acquis que grâce à des financements propres ou avec l’aide des Amis du Louvre. Reste que l’occasion d’acquérir un Canaletto un peu exceptionnel ne se représentera probablement pas.
Le système semble bel et bien grippé [4]. Il est pourtant fort louable dans ses principes et devrait permettre logiquement de ne léser ni les intérêts des vendeurs (qui ont légitimement le droit d’obtenir le prix du marché), ni ceux des musées. L’un des points faibles semble l’expertise dont il est clair qu’il faudrait revoir les modalités pour qu’elle aboutisse, réellement, à une transaction équitable. La difficulté pour les musées de province de faire entrer dans leurs collections un trésor national est un autre défaut de ce dispositif [5]. Il faudrait enfin s’interroger également sur la place du mécénat qui aurait dû, depuis le départ, venir en plus du budget de la Culture et qui est en train de s’y substituer, avec des conséquences dramatiques en cas de crise économique comme on peut le voir aujourd’hui. Il est anormal que des sommes colossales provenant du mécénat soient utilisées pour prendre en charge ce qui devrait être assuré par l’Etat, comme certains travaux d’agrandissements ou d’aménagements des musées, certaines restaurations ou acquisitions d’œuvres incontestablement patrimoniales. Il est urgent d’ouvrir une réflexion sur ce sujet faute de quoi l’hémorragie de chefs-d’œuvre, presque incessante depuis un siècle, se poursuivra [6].
