Denis Georges Bayar (1690-1774), architecte et sculpteur namurois. Edition et analyse de son "Grand Registre"


Auteurs : Jacques Toussaint, Francis Tourneur, Jean-Louis Van Belle, Jean-Louis Javaux

Ce que l’on appelle le « Grand Registre » de Bayar est un manuscrit de 250 pages, en mains privées, qui se voit ici publié in extenso. Son édition, qui respecte la mise en page de l’original, est très soigneusement annotée et accompagnée des notices biographiques des différentes artistes, artisans et hommes de métier dont le nom apparaît au fil du document.

Il y a peu, nous soulignions sur ce site la rareté des travaux consacrés à la sculpture dans les anciens Pays-Bas méridionaux et nous saluions l’initiative qui consistait à faire le point sur les développements que connut cet art à Malines à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle tout en mettant en évidence les richesses d’un musée local. L’actualité éditoriale oriente cette fois nos regards vers un autre patrimoine : celui conservé dans les églises de Belgique. Mais avant d’y venir, voyons d’abord en quoi consiste l’ouvrage consacré à Denis-Georges Bayar, sorti récemment de presse.
Ce que l’on appelle le « Grand Registre » de Bayar est un manuscrit de 250 pages, en mains privées, qui se voit ici publié in extenso. Son édition, qui respecte la mise en page de l’original (une prouesse typographique !), est très soigneusement annotée et accompagnée des notices biographiques des différentes artistes, artisans et hommes de métier dont le nom apparaît au fil du document. Plusieurs contributions introduisent le sujet. De fort intéressants articles, principalement ceux de J. Toussaint, de J.-L. Van Belle et de J.-L. Javaux, après un utile survol historiographique concernant Bayar, analysent soigneusement et sous tous les angles le contenu du Registre dont la compréhension est loin d’être simple pour un lecteur non averti. Une contribution fait aussi le point sur les opérations financières et le patrimoine immobilier du personnage tel qu’il ressort de l’étude du manuscrit. Des tables de noms de personnes et de lieux facilitent la consultation. De nombreuses illustrations de qualité agrémentent la publication et ajoutent encore à son intérêt. Un essai d’inventaire de l’œuvre de Bayar, établi par J.-L. Javaux, achève l’ouvrage. Le Grand Registre est une sorte de journal et de livre de compte dans lequel Bayar notait ses commandes, ses entrées, ses dépenses, les contrats avec les sous-traitants, ses achats d’outils et de matériaux, les salaires versés à ses ouvriers, en somme une infinité de renseignements qui donnent une image exceptionnellement détaillée de la vie professionnelle d’un artisan. Nous utilisons ce mot à dessein, car Bayar, n’est pas un créateur : sa personnalité est celle d’un habile menuisier et d’un adroit tailleur de pierre qui apporte sa contribution efficace à la réalisation de nombre de meubles liturgiques en cette période de calme politique et de richesse relative que connurent les Pays-Bas méridionaux. Il s’inscrit ainsi dans ce vaste mouvement qui vit, sur le territoire de l’actuelle Belgique, d’innombrables églises et abbayes se doter de décors parfois opulents et abriter des ensembles magnifiques. Il faut donc voir l’étude consacrée à Bayar avant tout comme une contribution à l’histoire socio-économique ayant la particularité d’apporter énormément de précisions sur l’organisation du travail d’un homme de métier dont les activités se situent aux marges de la production artistique. Elle est donc moins utile à la connaissance de l’histoire de l’art stricto sensu dans la mesure où Bayar ne fait pas partie de ceux qui marquèrent l’art de la sculpture de leur génie personnel. Quand on voit de près et isolément les statues issues de son atelier, on a vite perçu les vraies limites de ses capacités. Il n’y a néanmoins aucun mépris dans cette affirmation. Car, autant ces œuvres ne présentent qu’un intérêt mineur quand elles sont sorties de leur cadre, autant elles ont un sens à l’endroit pour lequel elles ont été réalisées, par exemple quand elles animent un autel ou sont comprises dans des lambris. Il faut admettre aussi que le vrai talent de Bayar se découvre dans ses travaux de tailleur de pierre, quand il collabore à de beaux programmes tels l’autel de l’abbaye d’Averbode, ou de menuisier quand il participe à la réalisation de la bibliothèque de l’université de Louvain. Mais ni l’un ni l’autre de ces deux exemples ne sont des créations qui lui sont propres : il est un exécutant, par ailleurs excellent, qui travaille les matériaux avec élégance et maîtrise et sait se mettre avec efficacité au service des programmes qui lui sont confiés.

1. Jan-Frans Boeckstuyns (1650-1734)
Maquette pour le lanterneau de la croisée
du transept de l’église Saint-Pierre à Louvain
,
Louvain, Musée Vander Kelen-Mertens
Photo : Richard Frippiat, Jambes

Pour illustrer la part prise par Bayar et son atelier dans les différents domaines de l’art religieux dans lequel il intervint, les auteurs de l’ouvrage ont eu l’excellente idée, sans toutefois l’exploiter complètement, de sortir du quasi-oubli un objet d’une rareté extrême dans les Pays-Bas méridionaux. Il s’agit d’une grande maquette pour le clocheton qui fut érigé en 1727 à la croisée de l’église Saint-Pierre de Louvain (ill. 1). A vrai dire, nous n’en voyons pas d’autre exemple et nous l’aurions volontiers mentionnée en bonne place dans notre livre consacré à l’architecture et à la sculpture baroques si nous en avions eu connaissance [1]. Elle est l’œuvre du sculpteur malinois Jan-Frans Boeckstuyns (vers 1650-1734), l’intervention de Bayar résidant dans la construction elle-même de l’édicule. On n’est donc plus, cette fois, ni dans le domaine de la menuiserie ni dans celui de la sculpture ou de la taille de la pierre, mais bien de la charpenterie, et l’on aborde les activités d’entrepreneur qu’il arriva à Bayar de mener également. Sur le plan de l’étude des formes, et en particulier celles des tours et coupoles baroques dans les Pays-Bas méridionaux, on nous permettra d’apporter un complément d’information permettant de mieux mettre en évidence l’intérêt de cet objet et de le situer dans l’histoire de l’architecture. On observe combien cette maquette traduit de manière très explicite la filiation qui unit Boeckstuyns à l’art de son maître Luc Faydherbe. La calotte écrasée de la couverture, percée de lucarnes, qui caractérise la tourelle rappelle en effet clairement l’audacieuse coupole de l’église Notre-Dame d’Hanswijk érigée par Faydherbe à Malines entre1663 et1681. De même, la découpe et les proportions des fenêtres de la tourelle - lanterneau serait un terme plus approprié - de Louvain dérivent de manière flagrante de celles des fenêtres du tambour malinois (ill. 2).

2. Luc Faydherbe (1617-1697)
Notre-Dame d’Hanswijk, Malines
Photo Irpa, Bruxelles

Cette belle réussite architecturale devait faire entrer avec abondance la lumière à la croisée de l’église gothique louvaniste et contribuer à « baroquiser » son espace. Elle disparut malheureusement lors de l’incendie provoqué en 1914 par les armées allemandes et fut remplacée par la suite par une banale et sèche tourelle néo-gothique. On peut faire un rêve et imaginer qu’un jour il soit procédé à la remise en place du lanterneau de Boeckstuyns-Bayar dont la maquette est si heureusement conservée. Ce serait une solution qui aurait l’avantage de reconstituer un monument dont il est certain qu’il exista sous cette forme, alors que la clocheton est le fruit d’une réflexion de restaurateurs strictement théorique, voire idéologique et anti-baroque, répondant à l’équation « gothique = catholicisme orthodoxe ». Dans les mêmes années, vers 1730, à Louvain encore, Bayar intervint dans un autre projet de grande allure : la réalisation de la bibliothèque de l’université, travaux qu’il partagea avec un autre atelier très actif à cette époque, celui de Bonnet, de Nivelles. Garnie de riches lambris et étagères de chêne animés de portiques et de dais abritant des statues de philosophes et de saints personnages, cette grande salle présentait un aspect somptueux comparable à celui des bibliothèques des abbayes bavaroises. Tout fut ravagé par les flammes lors de la même invasion barbare de 1914. Seules quelques vieilles cartes postales et photographies anciennes en conservent le poignant souvenir [2] (ill.3).

3. Grande salle de la bibliothèque de l’Université de Louvain
réalisée par Bayar et Bonnet vers 1737 (détruite en 1914)
Ancienne carte postale
Documentation Katholieke Universiteit Leuven)

Au-delà de l’intérêt de la publication du Grand Registre de Denis-Georges Bayar et de la masse d’informations qu’il contient, cette publication met aussi implicitement l’accent sur un patrimoine dont l’importance reste très sous-estimée. Nous voulons parler du mobilier des églises qui mérite que l’on s’y attarde quelques instants. C’est en effet dans ce domaine que Bayar, avec son atelier et ses associés divers, fut essentiellement actif au XVIIIe siècle, fournissant en grand nombre autels, chaires de vérité, confessionnaux, lambris et autres travaux de menuiserie ou de sculpture, production dont une grande partie est toujours en place. On les retrouve mentionnés dans le Grand Registre, et l’on devine l’intérêt pour l’historien d’y découvrir la preuve ou la confirmation de l’attribution, la date de fabrication, le coût et d’autres précisions sur tous ces travaux. Si l’on se souvient de la campagne menée entre 1965 et 1990 par l’Institut royal du Patrimoine artistique qui procéda systématiquement à l’inventaire photographique du mobilier des églises de Belgique [3], on comprendra combien cet impressionnant outil de travail fut utile pour repérer les œuvres de l’artiste mentionnées dans le manuscrit et pour en dresser dès lors une liste quasi exhaustive. Mais repérer, identifier et inventorier est une chose ; conserver dans de bonnes conditions et assurer la sauvegarde de ces ensembles, en est une autre. Là est bien la question. Toute cette production n’a en effet de sens que si elle est maintenue en place et entretenue comme elle le mérite. Même si ce ne sont pas des objets d’exception, ces pièces de mobilier décorent et habillent souvent à merveille les églises (grandes et petites) pour lesquelles elles ont été conçues et auxquelles elles confèrent une qualité incomparable et surtout irremplaçable. On sait combien le mobilier des lieux de culte catholiques a souffert de la réforme liturgique durant la seconde moitié du XXe siècle. La vague de ce qu’il faut appeler de son vrai nom : vandalisme, s’est heureusement presque éteinte et les massacres volontaires semblent avoir cessé. Cela ne veut pas dire pour autant que tout danger soit écarté. Le temps, de toute façon, continue à faire son œuvre et la négligence peut vite provoquer des dégâts irréparables. L’humidité, les maladies du bois, le mauvais état des bâtiments, mais aussi des interventions irréfléchies, restent des menaces qu’il ne faut pas négliger. Chacun sait que le plus grand danger réside dans l’oubli, l’ignorance et l’indifférence. On ne mesure pas assez les risques encourus par le patrimoine des églises qui constitue une immense collection pratiquement abandonnée à elle-même alors qu’elle demanderait une gestion globale de conservation en constant état de vigilance, structurée et, bien entendu, dotée d’un budget. Une certaine prise de conscience du problème existe, mais les mesures de protection et de restauration restent insuffisantes et sporadiques. C’est pourquoi nous avons voulu profiter de la sortie du livre sur Bayar pour donner un coup de projecteur sur ce patrimoine, en espérant que les fabriques d’église, les communes, les autorités régionales, se montrent davantage attentives à la sauvegarde de ces objets et ensembles, témoins d’une remarquable activité économique et artisanale qui est aussi l’expression de la culture d’une époque et d’un pays.

Jacques Toussaint, Francis Tourneur, Jean-Louis Van Belle, Jean-Louis Javaux et al., Denis-Georges Bayar (1690-1774), architecte et sculpteur namurois. Edition et analyse de son « Grand Registre » (Monographies du Musée provincial des Arts anciens du Namurois, t. 31), Namur, 2006, 424 pages, 55 €, ISBN : 2-9600563-1-0


Denis Coekelberghs, vendredi 20 octobre 2006


Notes

[1] Voir Paul Philippot, Denis Coekelberghs, Pierre Loze et Dominique Vautier, L’architecture religieuse et la sculpture baroques dans les Pays-Bas méridionaux et la principauté de Liège (1600-1770), Sprimont, 2003. Le lecteur trouvera par ailleurs dans cet ouvrage tout le matériel souhaitable pour situer à sa juste place la production de Bayar dans l’évolution du mobilier religieux en Belgique.

[2] A peine reconstituées, les collections de livres de la nouvelle bibliothèque universitaire furent une seconde fois réduites en cendres en 1940. Vingt-cinq ans plus tard, sous la pression du nationalisme flamand, lorsqu’il fut mis fin au bilinguisme de la multiséculaire institution, celle-ci fut scindée en une université flamande et une autre francophone, laquelle fut contrainte de déménager au-delà de la frontière linguistique. Les collections de la bibliothèque qui avaient été à nouveau reconstituées, furent dès lors divisées entre les deux centres d’enseignement selon que leur cote fût paire ou impaire, événement dont l’imbécillité n’appelle pas davantage de commentaires

[3] L’inventaire du mobilier des églises de Belgique a été publié systématiquement par arrondissement judiciaire et par commune, sous forme de listes, par l’Institut royal du Patrimoine artistique à Bruxelles. Les photographies sont consultables sur place ou en ligne sur le site www.kikirpa.be



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