Degas, un peintre impressionniste ?


Giverny, Musée des Impressionnismes, du 27 mars au 19 juillet 2015

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1. Edgar Degas (1834-1917)
Sémiramis construisant Babylone, 1861
Huile sur toile - 151,5 x 258 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP/Orsay/H.Lewandowski

La question ne peut susciter qu’une réponse de Normand : Degas, un peintre impressionniste ? Oui et non. Forcément. Déjà, à l’époque, les critiques n’étaient pas d’accord : en 1876, Edmond Duranty fit de lui une figure emblématique de la « Nouvelle Peinture »1, à cause de la dimension sociale de ses toiles, alors que Théodore Duret, dans son Histoire des peintres impressionnistes publiée en 1906, l’en écarte volontairement : « Degas n’a de commun avec les Impressionnistes que le coloris, qu’il leur doit pour une part. Autrement il n’a pas pratiqué comme eux la peinture en plein air, qui leur reste propre, sa technique est d’un autre ordre. Il a son point de départ dans la tradition classique, il est avant tout un dessinateur. »
Edgar Degas lui-même garda toujours un pied dedans, un pied dehors : il participa à toutes les expositions du groupe entre 1874 et 1886 – toutes sauf celle de 1882 - mais affirmait avec un certain bon sens que « cela ne signifie rien l’impressionnisme. Tout artiste consciencieux a toujours traduit ses impressions2 ».

Il est actuellement reçu chez son meilleur ennemi, Claude Monet, qu’il admirait et critiqua3, le temps d’une exposition organisée à Giverny en collaboration avec le Musée d’Orsay, prêteur d’une trentaine d’œuvres sur les quatre-vingts réunies.
La Kunsthalle de Karlsruhe a tout récemment proposé une exposition similaire : elle soulignait la place à part d’Edgar Degas parmi les l’impressionnistes, montrant - brillamment - sa position en équilibre « entre expérimentation et classicisme » (voir l’article).

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2. Edgar Degas (1834-1917)
La Visite au musée, vers 1877-1880
Huile sur toile - 81,3 x 75,6 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Washington, NGA

Le parcours de Giverny présente d’abord la formation classique de l’artiste. Il admirait Ingres et les peintres de la Renaissance, qu’il copia au Louvre, mais aussi en Italie où il séjourna de 1856 à 1859. Il s’essaya un temps à la peinture d’histoire : Sémiramis construisant Babylone, dont l’effet mat lui donne un air de fresque, fait sans doute écho aux œuvres de Piero della Francesca (ill. 1). Mais cet intérêt pour l’art « classique » ne se réduit pas aux années de formation d’Edgar Degas qui ne cessa jamais de s’inspirer du passé : en 1897, il copiait encore Mantegna, sans servilité, avec une touche libre.
Sa manière de travailler relève en outre de la tradition académique : chacune de ses compositions est soigneusement préparée par une succession d’études. Il n’abandonna jamais le dessin au profit de la touche impressionniste ni de la peinture en plein air. Il partageait malgré tout avec Monet et ses compagnons un goût pour des sujets tirés de la vie moderne, un intérêt aussi pour les estampes japonaises.
Degas joue avec les codes, ses nombreux portraits présentent le modèle dans le cadre de tous les jours frôlant ainsi la scène de genre : il peint Henri Rouart devant son usine et le Bureau de coton de la Nouvelle Orléans (tableau qu’on a pu voir aussi à Karlsruhe) est en fait le portrait de membres de sa famille. Degas joue avec les références : si Le Champ de courses rend compte du développement des loisirs, le thème est ancestral et se retrouve aussi bien sur frise du Parthénon que dans les peintures d’Uccello, admirées par le maître. Le sentiment d’un instant saisi sur le vif - renforcé par le cadrage qui coupe certaines figures - est totalement artificiel puisque, travaillé en atelier, le tableau se compose des différents moments d’une course. Il en va de même pour La Visite au Musée qui donne l’impression d’une photographie dont le temps de pose n’aurait pas été suffisant, provoquant ce flou (ill. 2). Étonnamment, la figure principale est la plus nette mais elle est vue de dos alors que les œuvres que l’on regarde avec elle ne sont que vaguement esquissées.

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3. Edgar Degas (1834-1917)
Femmes à la terrasse d’un café le soir, 1877
Pastel sur monotype - 41 x 60 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP/Orsay/H.Lewandowski

Degas se passionna pour les innovations techniques : la photographie (qui n’est pas abordée dans l’exposition) ou le monotype qui réservait une part d’incertitude intéressant, et qu’il aimait rehausser de pastel. Trois d’entre eux, issus d’une collection particulière, mettent en scène des personnages de Ludovic Halévy, Monsieur et Madame Cardinal, incarnations de la petite bourgeoisie parisienne et pédante. Un autre décrit des femmes de petite vertu à la terrasse d’un café le soir (ill. 3). Avec une apparente simplicité, l’artiste déploie ces dames entre des colonnes blanches, comme des notes sur une portée, de dos, de face, de côté, le rythme se poursuit en dehors du cadre. Elles se tiennent avachies sous une lumière électrique et sur un fond noir, celui de la rue, ponctué de points lumineux fragiles : la vie nocturne est désormais éclairée par le gaz. L’analyse sociale que propose le peintre fait écho à Zola et au naturalisme. Cependant il n’y a pas chez Degas de militantisme, il ne dénonce rien, il observe, cruel, et va jusqu’à donner un profil simiesque à sa fameuse Danseuse de quatorze ans, la seule de ses statues en cire qu’il exposa, illustrant les déterminismes sociaux et physiques.
L’artiste modela la cire pour mieux étudier les poses des danseuses et des baigneuses. Il souhaita cependant que ses sculptures disparaissent avec lui, les reléguant à de simples études ; certaines pourtant ont été coulées dans le bronze après sa mort et l’exposition en présente une série. Toute une section est ainsi consacrée à la fascination du maître pour le corps en mouvement : il étudie inlassablement les contorsions des ballerines, leur grâce sur scène, leur fatigue en coulisse, quand leur légèreté disparaît, leur corps se relâche et se tasse. Ce contraste se voit dans La Répétition d’un ballet, peinture en grisaille dont la couche mince laisse deviner les repentirs du peintre qui a retouché les jambes de certaines danseuses. L’œuvre fut exposée la même année que l’Impression soleil levant de Monet.

Degas préférait les scènes d’intérieur et la lumière artificielle - « Je vous laisse la vie naturelle, je choisis la vie factice ». Trois fois dans sa carrière cependant, il fit une incursion dans la peinture de paysage, sans toutefois travailler en plein air. Une salle réunit un très bel ensemble de petits pastels - même eux ont sans doute été réalisés de mémoire et en atelier - que lui inspira un séjour sur la côte d’Opale en 1869 : la plage est en réserve sur la feuille, le ciel est monochrome, l’artiste traduit avec rien le silence et l’immobilité du bord de mer. Vingt ans plus tard, des monotypes rehaussés de pastel offrent des vues symbolistes, presque abstraites (ill. 4). Il les présenta en 1892 lors de sa première exposition personnelle, chez Durand Ruel. Enfin, entre 1896 et 1898 à Saint-Valéry-sur-Somme, il évita les coins pittoresques et saisit sur la toile les maisons et les rues en épurant les volumes.


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4. Edgar Degas
Rochers au bord d’une rivière, vers 1890
Pastel sur monotype
couleurs à l’huile - 39,8 x 29,8 cm
Collection particulière
Photo : DR
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5. Edgar Degas
Deux Baingeuses sur l’herbe, entre 1886 et 1890
Pastel sur papier brun - 70 x 70 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP/Orsay/H. Lewandowski

Après 1892, Degas n’exposa plus. Il continua pourtant d’innover, évoluant vers une simplification des formes et une « orgie de couleurs », privilégiant alors le pastel (voir l’article). Deux Baigneuses nues sur l’herbe (ill. 5) prouvent qu’il n’oublia jamais la tradition classique : leur corps, privé de visage, rendu monumental par le cadrage resserré qui le coupe en partie, est simplifié et disposé dans un paysage abstrait. Degas reprend le thème de nu mythologique au cœur de la nature, l’une d’elles semble esquisser le geste du Tireur d’épines ou bien se gratte un pied tout simplement. Entre nymphe et souillon, entre l’éternité et l’instant, la tradition et la modernité.

Commissaires : Marina Ferretti, Xavier Rey


Sous la direction de Marina Ferretti et Xavier Rey, Degas, un peintre impressionniste ?, Gallimard, 2015, 29 €. ISBN : 9782070148820.


Informations pratiques : Musée des Impressionnismes, 99 rue Claude Monet, 27620 Giverny. Tél : +33 (0)2 32 51 94 65. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarif : 7 € (réduit : 3 et 4,50 € ).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, dimanche 19 avril 2015


Notes

1Edmond Duranty, La Nouvelle Peinture, à propos du groupe d’artistes qui expose dans les galeries Durand-Ruel, Paris, 1876.

2Degas cité dans le catalogue d’exposition p.15.

3Un essai du catalogue est consacré aux rapports des deux peintres.





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