Degas et les italiens à Paris


Edimbourg, Royal Scottish Academy. Exposition terminée le 29 février 2004.
L’exposition a eu lieu précédemment à Ferrare, palazzo dei Diamanti, où l’a vue Dominique Lobstein.

1. Edgar Degas (1834-1917)
Chevaux de course dans un
paysage

Madrid, collection Carmen Thyssen-Bornemisza
en dépôt au musée Thyssen-Borenemisza
Photo : D. R.

Depuis plusieurs années, le Palazzo dei Diamanti de Ferrare, sous la direction de M. Andrea Buzzoni, propose, grâce à la collaboration des plus célèbres historiens d’art italiens, mais aussi européens, deux à trois expositions chaque année, parmi lesquelles le XIXe siècle occupe une place importante. Sacrifiant bien sûr aux glorifications monographiques tant prisées (Alfred Sisley du 17 février au 19 mai 2002, qui fut ensuite présentée à la Fondation Thyssen-Bornemissza de Madrid et au Musée des Beaux-Arts de Lyon), on peut néanmoins y découvrir, bien plus souvent qu’ailleurs, des sujets thématiques originaux. Ce fut le cas en ce début d’année, avec Shakespeare nell’arte, du 16 février au 15 juin, et çà l’est à nouveau avec l’exposition Degas e gli italiani a Parigi.


2. Giovanni Boldini (1842-1931)
Le peintre Lewis Brown, sa femme et sa fille
Lisbonne, Fondation Gulbenkian
Photo : D. R.

Dans l’enfilade des salles de ce palais superbement restauré, deux teintes de vert sur les murs, et une muséographie qui sait être discrète, servent efficacement une sélection de peintures, de pastels, de dessins et de gravures, qui répond parfaitement à la déclinaison d’un propos abordé à diverses reprises, mais jamais traité avec une telle ampleur : les liens de Degas avec l’Italie, mais surtout avec les plus célèbres italiens de Paris que furent Giovanni Boldini, Giuseppe de Nittis et Federico Zandomeneghi, de 1867 à 1917.
Après une première salle consacrée à Degas en Italie dans les années 1856-1859, où, entre autres, l’on revoit avec plaisir l’Autoportrait de Williamstown, et où l’on découvre l’exquis Paysage d’Italie vu à travers un arc, prêté par un collectionneur particulier, les salles suivantes offrent une succession de confrontations thématiques : portraits, théâtres, courses (ill. 1), nus et paysages. Peu d’œuvres, mais choisies avec une absolue pertinence dans la production abondante des quatre élus (moins importante cependant pour de Nittis qui mourut en 1884, à 38 ans), permet de découvrir leur originalité foncière. Ainsi, peut-on prendre pour exemple la toile intitulée Le Peintre John Lewis Brown, sa femme et sa fille (ill. 2), peinte en 1890 par Boldini, et prêtée pour l’occasion par la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, qui oblige à revoir nombre de jugements hâtifs portés sur l’artiste. L’esprit de Paris « fin de siècle » qui flotte sur les sujets est, de plus, propice à la diffusion de nouveaux principes esthétiques et à l’élaboration de nouvelles réponses plastiques. La sélection d’œuvres permet ainsi de reconnaître les adaptations personnelles des influences reçues (comparez, par exemple, les compositions de la section Portraits), même si Zandomeneghi peine souvent à sortir de l’ombre de ses confrères, comme dans ce Nu de femme qui se sèche les cheveux (Collection particulière, ill. 3), interprétation sage et presque laborieuse d’une idée du peintre parisien dont la domination est certaine. Mais que de qualités à découvrir dans la toile Mère et fille (1879, Viareggio, Istituto Matteucci) du même Zandomeneghi, qui convoque le meilleur de Caillebotte dans un cadrage inattendu et avec un chromatisme éblouissant.


3. Federico Zandomeneghi (1841-1917)
Nu de femme qui se sèche les cheveux
Collection particulière
Photo : D. R.



4. Medardo Rosso (1858-1928)
Ecce Puer ou Impression d’enfant ; portrait d’Alfred
Mond à l’âge de six ans

Paris, Musée d’Orsay
Photo : Musée d’Orsay

Quittant la partie ancienne du palais, pour une galerie plus récente, le visiteur rencontre une première salle consacrée aux paysages. Elle apparaît avant tout comme la confrontation des créations intimes et méconnues de Degas et de Nittis, monotypes ou rapides esquisses à l’huile sur de petits panneaux, déroutants pour le spectateur qui voit tout d’un coup se brouiller la connaissance des différentes personnalités, chèrement acquise dans les salles précédentes, mais qui ne peut qu’être séduit par ces vues rarement exposées, où règnent l’imprévu et la spontanéité. Une ultime section présente plusieurs sculptures de Degas face à celles d’un autre italien de Paris, Medardo Rosso (ill. 4). Si l’on veut bien se souvenir du caractère secret des œuvres originales en trois dimensions de Degas (secret, puisqu’il n’en exposa jamais qu’une, La Petite danseuse de quatorze ans), on se trouve dégagé de toute tentative de comparaison : chaque artiste existe à travers ses thèmes et sa technique, fort différents dans leur originalité respective, mais tous les deux sont remarquables par la profonde attention à l’humanité qui sourd des portraits qu’ils ont modelés. Dans un essai évoquant les deux hommes, leurs relations personnelles et celles qu’ils entretinrent avec leur époque, Anne Pingeot retrace leur « recherche de nouveaux moyens d’expression » et cette recherche de la reconnaissance publique qui passait par les acquisitions de l’Etat… et laissa les deux artistes sur leurs espoirs.
Car, pour accompagner cette manifestation, le commissaire, Ann Dumas, qui n’en est pas à sa première exposition consacrée à Degas, a réuni, avant les notices fort bien documentées du catalogue, un ensemble de travaux qui marqueront définitivement la recherche. Parmi ces textes, il faut citer sa volumineuse contribution qui répertorie, avec nombre de détails récemment découverts, ce que furent les relations amicales, professionnelles mais aussi commerciales des quatre hommes. Le texte suivant, du à Francesca Castellani, évoque la carrière parisienne des trois artistes italiens et annonce la recherche méticuleuse et passionnante de Marina Ferretti-Bocquillon. Si Ann Dumas nous a apporté de nouvelles informations ; en complément, une partie du travail de Marina Ferretti-Bocquillon, qu’elle a poursuivi dans la chronologie, en fin de volume, a consisté à débarrasser notre connaissance de la vie des artistes italiens à Paris, d’un amoncellement de légendes et de fantasmes… auxquels les artistes s’étaient volontiers prêtés à la fin de leur vie.

Le souvenir de cette exposition ne peut que rester vif dans l’esprit des visiteurs. Pour ceux qui n’auront pas le loisir de se rendre à Ferrare, le catalogue, publié par Ferrara Arte S.p.a., sera désormais une référence fondamentale pour un sujet jusqu’alors abordé trop subrepticement.

Catalogue collectif sous la direction Ann Dumas, Ferrare Arte Editore, 50 €


Dominique Lobstein, vendredi 17 octobre 2003



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