Degas, classicisme et expérimentation


Karlsruhe, Kunsthalle, du 8 novembre 2014 au 15 février 2015.

JPEG - 134 ko
1. Walter Barnes (1844-1910), Edgar Degas (1834–1917)
Apothéose de Degas, 1885
Épreuve sur papier argentique collé sur carton
à partir d’un négatif verre gélatino-argentique - 9 x 11 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP / Hervé Lewandowski

Et le parcours s’achève en étrange apothéose : celle d’Edgar Degas couronné de lauriers, l’air abattu, les épaules tombantes, assis sur les marches d’un perron (ill. 1) : en parodiant la célèbre toile d’Ingres, L’Apothéose d’Homère, ce tableau vivant, dont une photographie fixe le souvenir, manifeste la volonté de Degas, étiqueté peintre impressionniste, de ne pas renier la peinture classique mais d’en faire le terreau de la modernité.
Ce n’est ni une rétrospective, ni un florilège un peu facile de danseuses en tutu, que propose le musée de Karlsruhe, détenteur de sept œuvres de l’artiste, mais une exposition au parcours thématique - les portraits, les peintures d’histoire, les paysages, les nus, les danseuses, les chevaux… - qui montre comment naît l’art de Degas « entre classicisme et expérimentation ». Outre ses tableaux, elle déploie des pastels, des dessins - parmi lesquels de nombreuses études préparatoires qui rappellent que l’artiste ne peignait pas sur le vif, mais travaillait longuement ses compositions dans son atelier – des gravures, des monotypes, des photographies également, qui marquent sa curiosité pour d’autres techniques.

JPEG - 242.2 ko
2. Edgar Degas (1834–1917) d’après Andrea Mantegna
Le Calvaire vers 1861
Huile sur toile - 69 x 92,5 cm
Tours, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA de Tours

Des œuvres de ses contemporains ponctuent l’exposition, ceux qui l’influencèrent ou le côtoyèrent : Ingres et Delacroix, Géricault, Chassériau, Courbet, Manet, Tissot, Gauguin... Mais les commissaires ont surtout choisi d’exposer les copies de maîtres anciens que Degas réalisa tout au long de sa carrière, au Louvre ou lors de ses voyages en Italie entre 1856 et 1860. On le voit choisir ce qui l’intéresse dans chaque œuvre, sans chercher à rendre fidèlement la peinture de son prédécesseur. Ces copies sont mises en regard avec ses compositions personnelles qu’elles invitent à voir autrement. Le ton est donné dès la première section avec un autoportrait dessiné qui comporte au verso la copie du portrait de jeune homme de Parmegianino. Esquissé au crayon ou à l’huile, le visage de sa sœur Thérèse offre un troublant reflet à celui d’une Madone d’après Pérugin. Les autres portraits peints dialoguent avec des copies d’œuvres de Giovanni Francesco Caroto et Maurice Quentin de La Tour. Lorsqu’il s’intéressa à la gravure, Degas regarda Rembrandt évidemment, comme en témoigne les différents portraits de son ami Joseph Tourny.
Ses quelques peintures d’histoire font face aux interprétations, plus qu’aux copies, qu’il fit de Poussin et de Mantegna (ill. 2) tandis que ses chevaux de course se souviennent des études qu’il rapporta de la frise du Parthénon et de la bataille de San Romano d’Uccello. Même dans la section des nus, un petit dessin tiré de la Sixtine suggère que Michel Ange n’est pas étranger à la contorsion de ces corps malmenés par Degas.

Le parcours thématique permet aussi de montrer les différents styles du peintre, du réalisme des années 1870 à la liberté du pinceau dans des tableaux rapidement brossés. Accueilli par les autoportraits du maître, le visiteur découvre ensuite les portraits qu’il fit de ses amis et connaissances, des portraits doubles de personnes proches et distantes à la fois, comme les sœurs Bellelli (1865-1866, Los Angeles LACMA) ou le couple Morbilli, sœur et beau-frère du peintre (1865, Boston, Museum of Fine Art). C’est l’occasion pour le public français de voir d’autres toiles que celles du Musée d’Orsay, venues des États-Unis et d’ailleurs.


JPEG - 242.2 ko
3. Edgar Degas (1834–1917)
Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, 1873
Huile sur toile - 73 x 92 cm
Pau, Musée des Beaux-Arts
Photo : Jean Christophe Poumeyrol
JPEG - 57.2 ko
4.Edgar Degas (1834–1917)
La Blanchisseuse, 1869
Huile sur toile - 92,5 x 73,5 cm
Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen
Photo : Bayerische Staatsgemäldesammlungen

Degas fit aussi des portraits d’absents : son grand ami Henri Rouart par exemple, qu’il représenta à de nombreuses reprises, figure indirectement dans le tableau où sa fille Hélène pose seule, à côté de son fauteuil vide, entourée des œuvres d’art que son père collectionnait avec la même passion que Degas.
Il y a enfin les « portraits de genre », ces scènes de la vie quotidienne que le peintre semble avoir saisies sur le vif et qu’il a en réalité longuement travaillées dans son atelier, faisant jouer par ses proches différents personnages : ce sont ses frères et son oncle qu’il met en scène dans Un bureau de coton à la Nouvelle Orléans, où il se rendit en 1872-1873, peignant à la fois un portrait de famille, et l’avènement de la société industrielle (ill. 3). On reconnaît aussi les deux protagonistes de la Bouderie : l’écrivain Edmond Duranty et le modèle Emma Dobigny qui miment une disputent interrompue par le spectateur qui ne sait pas très bien quels sont les liens qui unissent cet homme et cette femme, ni le lieu où ils se trouvent. La facture assez lisse et l’élégance détaillée de la silhouette féminine rappellent l’art d’un Tissot et contrastent avec les vibrations blanches, grises et roses de la Blanchisseuse (ill. 4), tableau d’autant plus vivant qu’il paraît inachevé. Seul le visage de la jeune femme est soigneusement modelé. Son immobilité, son regard tranquillement fixé sur le spectateur et le tissu de tulle que forment les traces de pinceau autour d’elle, lui confèrent une fraîcheur que n’ont pas les Repasseuses d’Orsay au destin plus sombre.


JPEG - 226.2 ko
5. Edgar Degas (1834–1917)
Jeunes filles spartiates provoquant des garçons, vers 1860
Huile sur toile - 97,4 x 140 cm
Chicago, The Art Institute
Photo : The Art Institute of Chicago
JPEG - 120.6 ko
6. Edgar Degas (1834–1917)
La Répétition de chant, vers 1872-1873
Huile sur toile - 81 x 65 cm
Washington, Dumbarton Oaks
Photo : Dumbarton Oaks

Degas se fait l’observateur attentif du monde du travail en écho aux préoccupations naturalistes et sociales d’un Zola. A la différence des autres impressionnistes, il est un un artiste foncièrement urbain et peint peu de paysages si ce n’est de manière ponctuelle : en Italie à la fin des années 1850, il saisit dans des esquisses à l’huile les changements atmosphériques du ciel, dans la tradition de Corot et de Valenciennes, puis réalise autour de 1869 des vues de la côte normande au pastel. Enfin dans les années 1890, les monotypes, paysages imaginaires et flous, contrastent avec les vues du Village de Saint-Valéry-sur-Somme soigneusement composées à partir de photographies. Et paradoxalement, lui qui limite soigneusement la diffusion de ses œuvres sur le marché, dans les galeries, choisit en 1892 pour sa première exposition personnelle à la galerie Durand-Ruel, de présenter des paysages. Pire, des monotypes de petits formats tirés sur des feuilles de papier, rehaussés de pastel pour la plupart.

JPEG - 94 ko
7. Edgar Degas (1834–1917)
Jockeys avant la course, vers 1878-1879
Huile et pastel sur papier - 107 x 73 cm
Birmingham, The Barber Institute of Fine Arts
Photo : The Barber Institute of Fine Arts
University of Birmingham

La peinture d’histoire occupe elle aussi une place très circonstanciée dans son œuvre, entre 1856 et 1865. Deux exemples, Alexandre et Bucéphale (1861-1862) et Jeunes filles spartiates provoquant des garçons, sont exposés à côté de beaucoup d’études préparatoires (ill. 5). Si leurs sujets sont tirés de l’Antiquité et leurs compositions obéissent à la rigueur de la ligne et du dessin, ces toiles révèlent aussi l’intérêt du peintre pour la nudité non idéalisée des corps et la variation des attitudes, si bien qu’on retrouve une gestuelle similaire à celle des Spartiates dans un contexte tout à fait différent : La Répétition de chant (ill. 6).
Degas se consacre davantage à la peinture de genre, le divertissement, les cafés, la vie parisienne, et bien sûr les courses de chevaux, transpositions du sujet traditionnel du cavalier dans un cadre moderne. Il adopte des cadrages et des points de vues audacieux, influencés par la photographie et par l’estampe japonaise, des compositions décentrées, des raccourcis et des gros plans, comme en témoigne un beau tableau en partie vide dans sa partie gauche, tandis qu’à droite un cavalier est coupé par le cadre et à par un poteau qui barre l’image dans sa hauteur (ill. 7).

Les dernières sections sont consacrées aux fameuses danseuses et aux nus. La couleur devient vive, les harmonies se font criardes, la touche plus libre. Les corps n’ont plus besoin de prétexte historique pour dévoiler leur nudité qui n’a plus rien d’idéal. Degas rejette les « poses qui supposent un public  » et montrent des corps déshabillés, sans coquetterie, des gestes intimes du quotidien de femmes à l’état de bêtes qui se nettoient », des corps sans visages, qui se souviennent pourtant de Michel Ange. « Révolutionnaires ! Ne dites pas cela. Nous sommes la tradition, on ne saurait trop le dire.  »1

Commissaires : Alexander Eiling


Sous la direction d’Alexander Eiling, Degas. Classicisme et expérimentation, Hirmer Verlag / Staatliche Kunsthalle 2014, 300 p., 39 €. ISBN : 9783777422879.


Informations pratiques : Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, Hans-Thoma-Straße 2-6, 76133 Karlsruhe. Tél. : +49 72 19 26 33 59. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10 h à 18 h, jusqu’à 21 h le jeudi.
« Pass TGV expo Degas » : aller-retour TGV pour Karlsruhe avec une remise de 50 % et une entrée à tarif réduit. Tarif : 12 € (réduit : 3 ou 9 €, 24 € pour les familles)


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 12 janvier 2015


Notes

1Edgar Degas à George Moore in Daniel Halévy, Degas parle, La Palatine, Paris-Genève, 1960, p. 40.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Gaston La Touche (1854-1913), les fantaisies d’un peintre de la Belle Époque

Article suivant dans Expositions : Camille Claudel. Au miroir d’un art nouveau