Débat sur le désherbage (suite)


Sur son blog, A la Toison d’or, Rémi Mathis, archiviste paléographe, conservateur des bibliothèques, responsable de la bibliothèque de sciences humaines et sociales Paris Descartes-CNRS, a publié un texte critique à propos de nos articles sur l’affaire de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (voir ici et ici). Celui-ci entre parfaitement dans notre débat sur le désherbage, et nous invitons nos lecteurs à en prendre connaissance ici.

Nous résumons ses principaux arguments pour leur apporter, point par point, une réponse argumentée :


1. Ces collections ne sont pas patrimoniales.

Entendons nous sur le sens que nous donnons au terme patrimonial. Il n’est évidemment pas dans notre intention, ce serait ridicule, de prétendre que The Art Bulletin, puisqu’il s’agit de l’exemple désormais emblématique retenu, est patrimonial au même sens que - pour rester dans le domaine du livre imprimé - une édition originale de Racine. Mais si l’on prend la définition de l’Académie française du terme patrimoine, il est indéniable que les collections d’une bibliothèque font partie de l’« ensemble des biens et des obligations d’une personne physique ou morale » (la personne morale étant ici la BHVP) ou, par extension, de l’ « ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun. »
Remarquons aussi que le blog de Rémi Mathis est sous-titré : Notes sur le patrimoine écrit.

2. Il y a eu concertation.

S’il y a eu concertation - et l’on nous permettra d’en douter - elle a eu lieu uniquement entre les responsables des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris. Jamais celle ci n’a associé les directeurs des autres bibliothèques parisiennes ou françaises, qu’elles soient ou non universitaires. Répétons que le rôle des conservateurs de bibliothèques est de conserver les livres et de les mettre à la disposition des lecteurs, dans les meilleures conditions possibles. Une véritable concertation aurait avant tout dû inclure les utilisateurs des bibliothèques spécialisées parisiennes en général, ceux de la BHVP en particulier.

3. Donner les ouvrages constitue un gros travail.

L’argument revient souvent. Et oui, travailler est plus fatigant que de ne rien faire. Il est plus long et plus compliqué de donner que de jeter. Remarquons cependant qu’après seulement quelques coups de téléphone et la publication de l’article sur La Tribune de l’Art, nous avons trouvé plusieurs universités susceptibles de récupérer les collections de The Art Bulletin.
A ce propos, nous avons reçu de Jorge Coli, professeur d’histoire de l’art à l’université de Campinas (état de São Paulo, Brésil), le mail suivant :

« Je suis avec perplexité sur La Tribune de l’Art, le débat sur le "désherbage" de la bibliothèque de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Je voudrais signaler que, si des recueils aussi précieux que la collection de The Art Bulletin encombrent les étagères de quelques institutions françaises, notre Université (UNICAMP - Universidade Estadual de Campinas, São Paulo, Brasil) serait preneur de tout don qui pourrait les soulager. Je suis sûr que cela est vrai pour plusieurs bibliothèques brésiliennes et latino-américaines, qui luttent cruellement avec manque de crédits pour compléter leurs fonds. »

Notons que Rémi Mathis ne fait pas partie de ceux qui jettent puisqu’il affirme que « dans ma bibliothèque, [les ouvrages désherbés] sont donnés à une association qui les envoie en Afrique ». Il est donc possible de le faire et de nombreux témoignages nous prouvent que les bibliothèques qui offrent leurs livres à d’autres établissements ou à des associations sont très nombreuses. Si notre contradicteur a des doutes sur cette pratique, ce doit être parce que l’association ne les envoie pas vraiment là où elle est censée le faire, ou parce que les les bénéficiaires n’ont pas vraiment l’usage de ces livres. Rien ne l’empêche alors de les donner à quelqu’un d’autre.
Il fait sienne cette interrogation : « Y‘aura-t-il encore des universités intéressées par de telles collections dans quelques années ?’ » Nous ne savons pas ce qu’il en sera dans quelques années (on peut être effectivement inquiet à cet égard compte tenu de ce qu’on voit déjà aujourd’hui). Ce qui est certain, c’est qu’actuellement des universités, françaises comme étrangères, sont intéressées.

4. Donner les ouvrages a un coût.

Le coût, outre celui de la main d’œuvre (et on revient au point précédent, le travail) est essentiellement celui du transport. A ceci, une réponse : nul doute que les universités intéressées seraient heureuses de le prendre en charge, car il est de toute façon infiniment moins élevé que celui de l’achat et de la reliure.

5. L’équipe de la BHVP désherbe les revues en histoire de l’art possédées par Forney.

Outre qu’il est savoureux d’entendre parler d’équipe lorsque l’on sait comment Emmanuelle Toulet dirige actuellement la bibliothèque, le désherbage est effectué bien au-delà des revues d’histoires de l’art, et certaines d’entre elles ne sont conservées ni à Forney, ni à la Bibliothèque administrative de la Ville de Paris comme le prouve la liste que nous avons en notre possession.

6. Il n’y a plus de place.

Il est exact que la BHVP, et c’est malheureusement vrai pour de très nombreuses bibliothèques, fait face à des problèmes de place. C’est pour cette raison que nous avons dénoncé dans notre article la position attentiste depuis très longtemps de la Ville de Paris. Remarquons tout de même, comme nous l’avons démontré ici, que la BHVP n’a pas respecté les règles du désherbage et de la mise au pilon à la Ville de Paris. Si la BHVP n’avait plus l’espace nécessaire pour conserver ces revues, elle aurait dû les adresser à la « réserve centrale des bibliothèques parisiennes ».

7. La mission de la BHVP n’est pas d’entretenir le petit commerce.

C’est exact, la mission de la BHVP est de conserver des livres pour les mettre à la disposition des chercheurs. Ce qu’elle fait bien mal aujourd’hui.

Le débat se concentre ici sur ce qui aurait dû être fait des ouvrages désherbés. Mais dans le cas de la BHVP, nous contestons le simple fait qu’il faille s’en séparer, car leur conservation entre absolument dans la mission de cette bibliothèque spécialisée.

Rémi Mathis conclut son article par un post scriptum moqueur où il signale qu’il : « donne des collections de périodiques en sciences sociales, reliés et en bonne condition ». Malheureusement, ne s’agissant pas de revues d’histoire de l’art, il est peu probable que La Tribune de l’Art puisse lui venir en aide. Il est à peu près certain en revanche qu’en contactant des universités de province et en publiant sa liste sur Internet (en la diffusant auprès des sites spécialisés dans les sciences sociales), il devrait trouver sans trop de difficultés des facultés intéressées par ses revues, dont il prend d’ailleurs bien soin de préciser qu’il s’agit de collections conservées en double dans son fonds (ce qui n’est pas le cas de la BHVP).

P.S. L’existence de la liste Euroback nous avait été signalé par un bibliothécaire qui l’utilise. Plutôt que d’ironiser sur le fait que pas grand monde ne la suit - est-ce vrai ? - il serait certainement plus constructif d’en parler, de la faire connaître et de s’en servir. Un tel outil pourrait très rapidement éviter de passer trop de temps à rechercher des bibliothèques intéressées.

Liste des précédents articles et réactions sur le désherbage (par ordre chronologique) :

Les revues de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris à la benne (15/6/09)

Courrier reçu de Juliette Jestaz, et notre réponse (19/6/09)

Quelques réactions (19/6/09)

Le désherbage en question (19/6/09)

Courrier reçu de Séverine Lepape (25/6/09)


Didier Rykner, samedi 11 juillet 2009





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