Débat autour du livre de Roland Recht : A quoi sert l’histoire de l’art


Les éditions Textuel nous ont proposé, sur la suggestion de l’auteur, d’ouvrir un débat à propos de ce livre. Vous pouvez réagir également, soit sur ce site, soit sur La Tribune de l’Art en envoyant vos contributions à : contact@latribunedelart.com

Commentaire de Marie Lavin :

Très intéressée par l’idée d’un débat autour du livre de Roland Recht « A quoi sert l’histoire de l’art ? » puisque j’ai consacré une grande partie de ma vie professionnelle à militer pour une éducation à l’histoire de l’art (et plus généralement à l’art) à l’Ecole, je me suis procuré cet ouvrage et je dois avouer ma profonde déception.

Quel débat pourrions-nous avoir en effet ?

Je passerai vite sur le fait qu’il ne s’agit en réalité que d’une interview où les propos de l’auteur tiennent à peu près autant de place que ceux de Claire Barbillon, sur la minceur de l’opus (et du coup la place limitée qu’y tiennent les questions de fond : épistémologie, historiographie, rapports avec l’histoire et notamment l’histoire culturelle, etc…), sur les coquilles et erreurs d’impression qui confirment qu’il s’agit d’un ouvrage quelque peu bâclé, pour aborder plus longuement les problèmes qui relèvent réellement de ma compétence, c’est-à-dire ceux qui sont en relation directe avec le monde de l’éducation.

* Roland Recht propose d’éduquer tous les jeunes à leur environnement architectural, il a tout à fait raison mais signalons-lui que cela existe depuis un certain nombre d’années. Pour ne parler que de ce que je connais bien, j’ai fait inscrire dès 2001 comme grande priorité pour l’éducation artistique et culturelle dans l’ensemble de Académie de Créteil l a « réflexion informée sur le cadre de vie (patrimoine, environnement, architecture, cultures urbaines) ». voici en quels termes, à l’époque je justifiais ce choix : « L’intérêt pour le patrimoine bâti et sculpté dont on connaît l’importance en France n’est pas, comme on a pu parfois le dire, le signe d’un repli frileux sur le passé mais, au contraire, le moyen de s’approprier une histoire, de s’insérer dans une continuité, de fonder une identité et une citoyenneté, de développer le sens de la responsabilité. Travailler sur le patrimoine local, souvent dévalorisé ou négligé, l’insérer dans l’histoire (comprendre la logique de construction des grands ensembles, dégager la prouesse technique de tel immeuble en barre …) le confronter à de grandes réussites architecturales mondiales, à des événements nationaux ou internationaux peut permettre à certains élèves de se construire une image plus valorisée tout en s’écartant des logiques de ghetto. Pour certains de nos élèves ce type de travail permet une maîtrise des espaces urbains qui leur manque cruellement (pour nombre d’élèves de ZEP le déplacement en centre ville est vécu comme trop dépaysant, engendre un sentiment de malaise qui souvent se mue en agressivité) ». Cette priorité revendiquée a eu pour conséquence le choix de l’académie de Créteil comme pôle national de ressources « ville architecture, patrimoine ». Dans ce pôle sont associés pour réfléchir, proposer des formations et mener une politique de publication, des représentants des structures culturelles concernées, des collectivités territoriales, de l’éducation nationale.
* Roland Recht suggère de doter les jeunes d’appareils photo ou de caméras afin de leur offrir une « attitude active ». Tant dans les ateliers de pratique artistique, que dans les classes (d’arts plastiques bien sûr, mais aussi de géographie, d’éducation civique et d’histoire des arts), de tels appareils sont régulièrement et depuis une bonne dizaine d’années, distribués aux élèves afin, d’une part d’éduquer leur regard (notamment en les formant à une critique des images), d’autre part de les inciter à une démarche de création.
* Roland Recht insiste aussi, comme s’il s’agissait d’une proposition révolutionnaire, pour que l’on encourage les enfants à s’exprimer devant une oeuvre d’art au lieu de leur imposer un discours plaqué. C’est ignorer à la fois l’offre remarquable des services éducatifs de nombre de musées (le conférencier parlant seul de façon magistrale à un groupe d’élèves passifs c’est maintenant relativement rare, d’autant qu’il est presque impossible de nos jours d’obtenir une écoute sereine et attentive d’un public scolaire sur un temps un peu long) et le travail de bien des enseignants. Les instructions diffusées aux professeurs par le biais des documents d’accompagnements aux programmes officiels insistent sur la nécessité de susciter, au moins dans un premier temps, l’expression libre des élèves. Par ailleurs nombre des actions pédagogiques mises en place par les services d’action culturelle des rectorats visent à favoriser une démarche d’écriture chez les jeunes : un travail au long cours (sur l’année scolaire le plus souvent) avec des poètes ou des écrivains part dans certains cas d’un choc ressenti au musée.
* Roland Recht suggère enfin qu’il serait pertinent d’ « exiger absolument un double cursus pour ceux qui enseignent l’histoire ou les lettres » cela existe depuis maintenant trois ans de façon tout à fait officielle dans l’Education nationale, cela s’appelle la « certification complémentaire ».

Dans mon domaine de compétences donc, puisque les diverses propositions qu’il fait sont déjà en place dans l’éducation nationale, je ne vois pas ce qui pourrait, dans l’ouvrage de monsieur Recht, donner lieu à débat. Et pourtant il y aurait matière à débattre : si un enseignement optionnel d’histoire des arts a été introduit en lycée (et j’aurais aimé que ce livre évoque cet enseignement, quitte à en faire une critique argumentée, j’ai moi-même des interrogations nombreuses à ce sujet alors que j’ai fait partie de ceux qui ont œuvré pour sa naissance et son développement), il resterait à voir s’il serait possible de mettre en place au niveau du collège un dispositif équivalent (pourquoi pas cette fois obligatoire ? Une réflexion sur ce thème me semblerait importante). Un autre point aurait aussi pu faire l’objet d’un débat : les textes officiels émis à intervalle régulier par l’Education nationale affirment tous l’importance essentielle de l’éducation artistique et nous venons de confirmer que nombreux sont les dispositifs qui ont été créés à cet effet, pourtant il est évident que depuis deux ans la volonté politique manque, les crédits sont en chute libre, les bonnes volontés, les expériences novatrices sont de ce fait, parfois découragées. Comment faire pour que le ministère de l’éducation nationale poursuive sur le long terme et sans à-coups budgétaires la politique volontariste qu’il a lui-même définie de façon plutôt satisfaisante ? Enfin, de façon plus générale mais urgente, surtout en cette période préélectorale, il serait nécessaire de réfléchir de façon approfondie sur ce qui aurait dû être le propos du livre de Roland Recht : quel rôle l’histoire de l’art peut-elle (doit-elle) tenir dans la construction intellectuelle et civique des enfants et des adolescents de notre pays ?


Marie Lavin, lundi 23 octobre 2006





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