De Turner à Monet. La découverte de la Bretagne par les paysagistes au XIXe siècle


Auteur : André Cariou

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Paru à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue au Musée des Beaux-Arts de Quimper d’avril à août 2011, manifestation que nous n’avons malheureusement pas pu voir, cet ouvrage coédité par le Musée de Quimper et les éditions Palantines, est un modèle de publication réussie. Tandis que la mode éditoriale, la facilité et, parfois, des contraintes financières que nous ne saurions nier, tendent à transformer bien souvent les catalogues d’exposition en « pas grand chose », alignant quelques essais, dans le meilleur des cas, et un album d’images plus ou moins bien reproduites, voici un travail qui maintient l’exigence scientifique, le souci de la rigueur, la logique d’un propos et qui se donne les moyens d’accompagner l’exposition d’un véritable ouvrage de référence. Certes, le livre d’André Cariou, puisqu’il s’agit bien d’un livre et d’un auteur, porte en titre principal « De Turner à Monet » : on ne saurait le lui reprocher puisqu’on connaît les contraintes communicationnelles, la pression exercée par les instances municipales et la nécessité d’appâter le chaland. Aurait-on réuni autant de visiteurs (l’exposition a en effet été un grand succès) si l’on avait plus exactement reflété le corpus d’œuvres choisi en le nommant « De Louis-François Cassas à Clairin » ? On connaît la réponse. Et pourtant, tout l’intérêt d’un tel ouvrage est bien d’illustrer cette découverte de la Bretagne tout au long d’un siècle, et un peu plus, par une multiplicité de thèmes, de points de vue, et d’artistes issus d’horizons divers autant que d’esthétiques variées. Se ressouvenir du rôle qu’a pu y jouer tel ou tel grand nom de la peinture ne serait que d’un intérêt relatif si l’on n’y associait pas de nombreux peintres moins connus, voire oubliés mais tout aussi intéressants et qui donnent à ce « paysage » toute sa réalité et son ampleur signifiante. L’exigence purement historique l’exige d’ailleurs : que serait une géographie où figureraient les fleuves mais aucun affluent ?


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1. Lancelot-Théodore Turpin de Crissé (1782-1859)
Les Adieux de René à sa sœur, sujet tiré de l’épisode de René
dans le Génie du christianisme, Salon de 1806
Huile sur toile - 89 x 116 cm
Châtenay-Malabry, maison de Chateaubriand
Photo : Didier Rykner
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2. Léon-Germain Pelouse (1838-1891)
Le Chemin de Rustéphan à Pont-Aven, 1877-1880
Huile sur toile - 92,4 x 65,6 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Quimper, Musée des Beaux-Arts

Construit en douze chapitres, l’ouvrage d’André Cariou allie parcours chronologique et approche thématique. Sans esprit systématique, ces sections suivent une logique imposée par les œuvres elles-mêmes et l’histoire de l’art autant que par l’histoire de la découverte de la Bretagne. Plusieurs chapitres insistent ainsi sur des critères liés à des mouvements identifiés ou des questions plastiques (« Les Barbizon bretons », « La Bretagne symboliste », « Nouvelles expérimentations à l’aube du XXe siècle ») tandis que la chronologie relate les « Premières venues à la fin du XVIIIe siècle » ou « Les Premiers découvreurs ». Ailleurs, c’est une thématique du sujet qui réunit des œuvres comme dans le chapitre consacré à « La terre du Romantisme », celui dévolu à une « Nature idyllique » et les sections qui s’attachent aux « Côtes à l’infini » et à l’ « Empreinte des images du passé ». Toujours cependant, l’auteur concentre dans son propos l’approche historique, documentaire, le contexte spécifique à la Bretagne et les considérations esthétiques ; les œuvres qui illustrent chacun de ces chapitres sont commentées dans les textes, comme s’il s’agissait de « super notices ». Evitant ainsi ce qu’il peut parfois y avoir d’austère pour un large public à parcourir des notices d’œuvres séparées, l’organisation du volume fond dans un texte continu l’ensemble des approches qui érigent ce propos savant en une histoire claire et séduisante. Dans sa préface, André Cariou prévient qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage exhaustif et, bien entendu, on pourrait suggérer tel ou tel autre artiste (comme les américains Lionel Walden et Maurice Herter) ou tel choix d’œuvre complémentaire. Tel qu’il est conçu, le corpus est toutefois suffisamment représentatif et varié pour illustrer la démonstration. On retrouve avec plaisir, bien entendu, les œuvres bien connues de Whistler, Turner, Corot, Boudin, Daubigny, Monet ou Redon et leur mise en perspective. Et certains artistes sont représentés par des tableaux saisissants que l’on revoit avec plaisir : Les Adieux de René à sa sœur de Turpin de Crissé (ill. 1), l’impressionnant Chemin de Rustéphan de Léon-Germain Pelouse (ill. 2) et le si poétique Calvaire de Tronoan (sic) de Jacques Guiaud (ill. 3). On admire aussi les Jules Coignet, les énigmatiques vues de la Rance de Pierre-Henri de Valenciennes et les aquarelles d’Eugène Isabey, le fils du célèbre miniaturiste. Et si le dernier chapitre évoque Gauguin, Luce, Signac, Russel ou Guillaumin, artistes bien connus, on fait maintes découvertes tout au long de l’ouvrage. Les peintures assez hypnotiques d’Octave Penguilly-L’Haridon (dont le hiératisme annonce les paysages d’Alexandre Séon), l’œuvre très pure d’Emmanuel Lansyer, l’impressionnante Tempête sur les côtes de Belle-île de Théodore Gudin (ill. 4) et les lithographies cauchemardesques des naufrages de Ferdinand Perrot comptent parmi ces visions, innombrables, que la Bretagne a suscitées chez les artistes.


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3. Jacques Guiaud (1811-1876)
Calvaire de Tronoan, vers 1875
Huile sur toile - 96 x 151,5 cm
Brest, Musée des Beaux-Arts
Photo : Brest, Musée des Beaux-Arts
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4. Théodore Gudin (1802-1880)
Tempête sur les côtes de Belle-Ile, 1851
Huile sur toile - 132 x 203 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Quimper, Musée des Beaux-Arts

Car le fil continu du livre est bien entendu la séduction, sinon la fascination, qu’ont exercé les paysages de la Bretagne sur plusieurs générations d’artiste (et avec eux de poètes et de musiciens) de la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe. Terres lointaines et mystérieuses, souvent encore peu accessibles, figées dans des traditions multiséculaires, livrées aux rêveries et aux mythes, bercées par la sauvagerie de l’Océan et associées à des modes de vie souvent en décalage avec la modernité du reste de la France : rien ne pouvait autant séduire, intriguer et inspirer les artistes que la magie bretonne. La grande qualité de l’ouvrage est de documenter œuvres, artistes, contexte, histoire et thèmes sans jamais perdre de vue ce qui fédère le propos. Qu’il s’agisse des peintres de la Marine, des ports de Brest et de Lorient ou des vues pittoresques de villes, des alignements de pierre levées, des sous-bois sombres ou des horizons lointains, au-delà des contextes historiques et des problématiques propres à l’histoire de la peinture, la Bretagne imprime quelque chose d’autre à l’œuvre des artistes. Pays de « révélation », par ses lieux et son « aura », la terre bretonne permet aux peintres, même lorsqu’ils ne la visitent qu’occasionnellement ou ne s’y rendent qu’une fois, de se confronter à autre chose : grâce à cette rencontre singulière avec le ciel, la mer, les paysages, l’architecture, l’histoire, les hommes et les légendes, les créateurs qui peignent la Bretagne entre 1780 et 1920 vont au-delà... Et si la découverte de la Bretagne permettait une nouvelle découverte des artistes eux-mêmes ? C’est en tout cas le sentiment que donne au lecteur le livre d’André Cariou et, sans doute, l’impression que laissait au visiteur l’exposition qu’il accompagnait.

Devant ce type de réussite, on se demande parfois si les élus ont bien conscience du travail accompli par les directeurs de « leurs » musées et de la chance qu’ils ont de les avoir ; au-delà du nombre d’entrées (qui bien souvent ne bénéficient pas aux musées eux-mêmes et tombent dans la caisse commune des finances municipales), c’est un vrai travail patrimonial et un apport scientifique essentiel auxquels œuvrent la plupart des acteurs des musées, dans la durée et avec un total dévouement. Un tel ouvrage en est la démonstration.

André Cariou, De Turner à Monet. La découverte de la Bretagne par les peintres paysagistes du XIXe siècle, Éditions Palantines, 2011, 192 p., 32 €. ISBN : 9782356780423.

English version


Jean-David Jumeau-Lafond, mardi 29 novembre 2011




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