
1. Bernardino Butinone
(connu à partir de 1473-1510) ou
Bernardo Zenale (1455/60-1526)
Saint Jérôme pénitent dans le désert
avec saint François recevant les stigmates
Plume et encre brune, lavis
et gouache - 15,7 x 11,8 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenble
Après Orléans (voir l’article) et Lyon (voir l’article), Eric Pagliano, avec Catherine Monbeig Goguel et Philippe Costamagna, nous donne une fois encore un catalogue – et une exposition - exemplaire, celui de la collection de dessins italiens de Grenoble. Ce jeune conservateur est devenu, en quelques années à peine, l’un des meilleurs connaisseurs français dans cette discipline et une référence reconnue au niveau international. Il ne se contente pas de sa connaissance approfondie du sujet pour attribuer et extraire de l’anonymat quantité d’œuvres. Il réfléchit à la fois sur l’acte d’attribuer et, bien au-delà, sur ce que ces nouvelles feuilles apportent à l’histoire de l’art. L’attribution n’est pas une fin en soi, elle est un commencement. La notice (de cinq pages), qui accompagne par exemple le cat. 2, Saint Jérôme pénitent dans le désert avec saint François recevant les stigmates (ill. 1), est ainsi un modèle du genre. Pour arriver à démontrer une attribution, d’ailleurs incertaine, à Bernardino Butinone ou à Bernardo Zenale, l’auteur se livre à une brillante démonstration qui va bien au-delà de la simple analyse formelle. Il s’interroge ainsi sur le statut de l’œuvre, préparatoire à une miniature ou à un petit tableau de dévotion, sur l’iconographie et sur la place de saint Jérôme et de son association à saint François dans la théologie de l’époque. Il décrit et explique le processus qui mène à la détermination du nom juste (ou de celui qui s’en approche le plus) transformant cet exercice, qui semble parfois s’apparenter à l’art de la divination, en une démonstration argumentée.
A Grenoble, le travail ne manquait pas. Avec 50 inédits, auxquels on peut ajouter 18 dessins qui n’avaient fait l’objet jusqu’ici que d’une simple mention [1] et n’avaient jamais été reproduits, ce sont près des deux-tiers des œuvres exposées qui font, pour la première fois, leur entrée dans l’histoire de l’art [2]. Il faut ajouter à ces chiffres plusieurs changements d’attribution, même parmi les dessins récemment exposés dans le cadre des expositions de 2006-2007 [3], preuve que la science du connoissorship n’est pas exacte et qu’il faut avant tout rester modeste dans ce domaine.

2. Giuseppe Cesari,
dit le Cavalier d’Arpin (1560/68-1640)
Etude de deux hommes nus
Sanguine
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble

3. Attribué à Guido Reni (1575-1642)
Etude d’une tête d’homme barbu
Pierre noire et rehauts
de craie blanche - 23 x 18,9 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble
On ne peut ici signaler toutes les découvertes. On se contentera, de manière tout à fait subjective, de parler de celles qui nous paraissent les plus intéressantes, sans suivre forcément l’ordre du catalogue, qui est aussi celui de l’exposition, selon un parcours à la fois chronologique et thématique regroupant certains dessins comparables par leur statut en autant de petits « dossiers ».
Prenons l’exemple du Cavalier d’Arpin. Grenoble possède trois dessins de cet artiste : l’un a été publié deux fois récemment (cat. 63), mais les deux autres, s’ils étaient connus de l’auteur de la monographie, étaient restés inédits [4], malgré leurs grandes qualités. Il s’agit d’une Vierge à l’enfant (cat. 62) et de Deux figures d’hommes nus (ill. 2). L’attribution de ces trois feuilles ne pose pas trop de problèmes. En revanche, on ne peut en dire autant d’une œuvre non moins superbe, prudemment attribuée par Catherine Loisel à Giacomo Cavedone (ill. 3). Les différents avis des spécialistes - qui sont fidèlement repris dans la partie technique de la notice - oscillent entre Cavedone, Dominiquin et Reni, ce qui place clairement ce dessin dans l’ambiance bolonaise. C’est le dernier nom que retient Eric Pagliano après une longue réflexion exposée dans la notice. Si l’auteur de cette Etude d’une tête de barbu peut encore varier, une chose est certaine, sa très grande qualité.

4. Federico Barocci (1535 ?-1612)
Etude d’une tête d’homme
Pierre noire, sanguine, rehauts
de craie blanche - 21,2 x 16,4 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble

5. Giovanni Battista Piazzetta (1682-1754)
Buste de jeune femme
Pierre noire et fusain, estompe, rehauts
de gouache blanche - 37,6 x 30,4 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble
Parmi les feuilles les plus importantes, on retiendra un inédit du Baroche (ill. 4), préparatoire à la tête de saint Joseph dans la Nativité du Prado, une sanguine de Parmigianino, également inédite, un Annibale Carracci exposé pour la première fois en 2006-2007, un des très rares dessins conservés de Francesco Cairo, encore une découverte étayée par l’existence d’un tableau de la même composition au Musée des Augustins de Toulouse, un Buste de jeune femme de dos (ill. 5), ici donné pleinement à Piazzetta, ce qui semble incontestable, et qui était seulement mentionné avec un point d’interrogation dans l’un des catalogues de 2006-2007 (celui de l’exposition de Montpellier) ou un Christ en croix de Francesco Guardi.
Pour rester à Venise, on peut signaler que parmi les quatre dessins des Tiepolo (deux par Giovanni Battista, deux par Giovanni Domenico), La mort de Caton d’Utique (ill. 6) du premier a été reconnue comme une copie d’un tableau de Mathias Stomer conservé en Sicile depuis toujours et dont aucune gravure ne semble avoir existé. Comment Tiepolo a-t-il eu connaissance de cette composition et surtout pourquoi « une œuvre d’un artiste n’appartenant pas à ses références historico-stylistiques » a-t-elle ainsi retenu son attention ? Voilà un mystère que cette exposition, qui en résout bien d’autres, ne peut expliquer.
Tous les dessins dont nous venons de parler - hors celui attribué à Guido Reni - ne laissent guère de doutes sur leur paternité [5]. Plusieurs autres sont moins évidents à cerner. C’est le cas, par exemple, d’une feuille double-face jusqu’ici considérée comme de Véronèse et qu’Eric Pagliano attribue avec prudence au beaucoup moins connu Alvise Benfatto, dit Dal Friso (ill. 7), à la suite d’une fine analyse qui envisage tous les artistes gravitant autour de Véronèse pour en retenir celui-ci.

6. Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770)
La Mort de Caton d’Utique, d’après Mathias Stomer
Plume et encre brune, lavis brun - 29,5 x 41,5 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble

7. Attribué à Alvise Benfatto,
dit Dal Friso (1554-1609)
Etude de figures plafonnantes,
Plume et encre brune, lavis
brun - 26,6 x 18,3 cm
Grenoble, Musée
Photo : Musée de Grenoble
Avant de conclure, disons un mot du catalogue édité par Somogy. Les reproductions y sont très bonnes et de multiples photographies de comparaison permettent de soutenir au mieux les démonstrations. Un seul regret cependant : certains dessins y sont reproduits à une taille supérieure à la réalité. Il est habituel et souvent nécessaire de réduire les dimensions des œuvres pour les illustrations. L’inverse, en revanche, est inutile et perturbe la lecture que l’on peut en avoir. C’est ici, notamment, particulièrement vrai pour le dessin dont nous parlions au début de cet article, Saint Jérôme pénitent dans le désert avec saint François recevant les stigmates par Bernardino Butinone ou Bernardo Zenale. L’illustration en pleine page ne rend pas compréhensible pour le lecteur son caractère proche de la miniature.
On reste sidéré, à la visite de l’exposition grenobloise, devant la qualité de ces œuvres pourtant restées jusqu’à aujourd’hui totalement inconnues, même des spécialistes. On ne peut d’ailleurs que saluer ce musée de persévérer dans sa volonté d’explorer et de cataloguer toutes ses collections, entreprise commencée il y a déjà longtemps et que poursuit aujourd’hui son conservateur Guy Tossato. Après les dessins italiens viendront, l’année prochaine, les français (avant le XIXe siècle), puis les feuilles nordiques. Bientôt, espérons-le, l’intégralité des collections aura été publiée, un objectif qu’aucun musée de province n’a, à notre connaissance, encore atteint.
Eric Pagliano, Catherine Monbeig Goguel et Philippe Costamagna, De chair et d’esprit, dessins italiens du musée de Grenoble XVe-XVIIIe siècle, Somogy, 2010, 256 p., 34 €. ISBN : 9782757203057
Informations pratiques : Musée de Grenoble, 5 place de Lavalette 38000 Grenoble. Tél : 00 33 (0)4 76 63 44 44. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h30. Tarifs : 5 € (réduit : 3 €).

