De Bosch à Bloemaert


Dessins néerlandais des XVe et XVIe siècles du Museum Boijmans Van Beuningen de Rotterdam.

Paris, Fondation Custodia, du 22 mars au 22 juin 2014

Ici Nourrir les affamés1, là dresser un Repas de Noces2, plus loin l’allégorie de La Médecine3 surveille d’un œil dubitatif la Résurrection de Lazare4. Les collections permettent parfois des rapprochements réjouissants... Et tandis que des paysans dansent au son de la cornemuse, grisés par les débordements de Mardi Gras (ill. 1), les Géants affrontent les dieux de l’Olympe dans un ardent combat (ill. 2) ; les uns sont tracés à la plume sur une feuille attribuée à Aertgen Claesz van Leyden qui puise son sujet dans la tradition allemande du début du XVIe , les autres sont esquissés par Hans Speckaert qui profite du thème pour multiplier les poses contorsionnées, soulignées par des gradations d’ombres et de lumières.


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1. Attribué à Aertgen Claesz. van Leyden (vers 1498-1564)
Couple de paysans dansant et joueur de cornemuse, vers 1525-30
Plume et encres grise et noire - 12,7 x 14,8 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen
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2. Hans Speckaert (vers 1530-1577)
La Bataille des Dieux et des Géants, vers 1575
Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun,
rehaussé de blanc - 41,5 x 26,8 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

La Fondation Custodia, après la fermeture de l’Institut néerlandais5, investit les salles du premier étage et du sous-sol de l’hôtel Lévis-Mirepoix pour présenter deux expositions de dessins : en haut tout d’abord, elle déploie un florilège de feuilles hollandaises et flamandes des XVe et XVIe siècles conservées au Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam, un fonds que Ger Luijten connaît bien puisqu’il fut conservateur au Cabinet des arts graphiques de ce musée avant de devenir conservateur en chef du département des estampes.

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3. Atelier ou suiveur de
Jan van Eyck (vers 1390/1400-1441)
Crucifixion, vers 1440-1450
Pointe d’or et pointe d’argent, plume
et encre noire - 25,4 x 18,7 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

La richesse de la collection est parfaitement mise en valeur : du paysage au portrait, tous les genres sont représentés, toutes les techniques aussi, ainsi que les différentes fonctions du dessin, plus ou moins achevé, autonome ou préparatoire, traduction d’une pensée ou description d’après nature. Des noms célèbres sont évidemment mis en exergue, de Bosch à Bloemaert, mais aussi des feuilles anonymes qui n’en sont pas moins belles. Le catalogue6 revient d’ailleurs dans des notices détaillées sur les attributions de chaque dessin et reproduit en vignettes des œuvres de comparaison.

Le parcours commence par les Primitifs et notamment Rogier Van der Weyden, du moins son atelier ou ses suiveurs, à qui l’on attribue des figures religieuses et princières, la Vierge à l’enfant, les portraits de Jean IV duc de Brabant et de Louis Ier duc de Savoie. Redécouverte en 2012 dans une collection privée, une Crucifixion de l’entourage de Jan van Eyck (ill. 3) a été acquise par le Musée Boijmans en 2014. L’œuvre a fait l’objet de nombreuses discussions : s’agit-il d’une étude préparatoire à une peinture ou bien d’une copie d’un tableau perdu de Jan Van Eyck ou de son frère Hubert ? Soigneusement détaillée à la pointe d’or et d’argent, à la plume et l’encre noire, elle présente en tout cas de nombreuses similitudes avec la Crucifixion de 1430-1435 attribuée à Jan van Eyck (Metropolitan New York). Elle serait pourtant plus tardive, effectuée en 1440-1450. Également réalisée à la pointe d’argent, le portrait d’une femme est attribué à un disciple de Van Eyck, Petrus Christus qui fait preuve d’innovation en introduisant un effet de trompe-l’œil grâce au bras posé sur la balustrade.

Autre figure incontournable : Jérôme Bosch dont le Musée Boijmans conserve le dessin le plus ancien qu’on lui connaisse, décrivant au recto une fileuse et une vieille femme, au verso un coq et un renard. Mais c’est surtout le Nid du hibou qui attire le regard avec ses jeux de textures, les plumes veloutées de l’oiseau, l’écorce rugueuse de l’arbre, tandis qu’en arrière-plan se devine un paysage à peine esquissé animé par les silhouettes de cavaliers armés (ill. 4). Cette feuille semble être une œuvre autonome, indépendante de toute peinture, mais l’on retrouve le hibou dans d’autres – rares – dessins de l’artiste, notamment celui de Berlin.

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4. Jérôme Bosch (vers 1450-1516)
Le Nid de hiboux, vers 1505-15
Plume et encre brune - 14,1 x 19,7 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

Beaucoup de dessins sont préparatoires, à des peintures, mais aussi à des estampes ou à des vitraux. Ainsi, l’œuvre de Lucas van Leyden, Siséra tué par Jaël, est peut-être un projet pour un vitrail, à rapprocher d’un dessin de Londres représentant une autre femme forte : Judith qui trucide tout aussi résolument Holopherne ; ces deux feuilles dateraient du début des années 1520, lorsque Lucas est encore sous l’influence des maniéristes d’Anvers. Jan Gossaert, quant à lui, raconte avec force détails anecdotiques, à la plume et à l’encre avec de fins rehauts de blanc, cet instant où l’empereur Conrad découvre que son page est celui qui aurait dû périr enfant afin qu’il ne devienne son gendre (1520-1530) ; l’épisode est tiré des Gesta Romanorum et le dessin appartient à une série d’études pour des rondels (pièces de verre).

La salle suivante déploie une série de paysages. La vue d’une ville au milieu de montagnes par Jan Van Scorel a probablement été réalisée vers 1519-1521, au cours du voyage qu’il effectua de Venise jusqu’en Terre sainte, comme le raconte Karel van Mander. Ce dessin n’est pas sans rappeler une peinture de la même époque dans laquelle l’artiste met en scène un tournoi et des chasseurs (Art Institute de Chicago).
Deux feuilles anonymes anciennement attribuées à Patinir - Paysage vallonné avec un château au bord d’une rivière et Paysage panoramique avec des rochers escarpés - précèdent trois paysages de Pieter Bruegel l’Ancien, dont la vision cosmique de la nature, observée à vol d’oiseau, influença nombre d’artistes. Le Paysage de montagne avec une caravane de mulets (ill. 5) est proche du Paysage des Alpes du Louvre ; tous deux annoncent les modèles des Grands Paysages gravés par Hieronymus Cock célèbre éditeur anversois avec qui Bruegel collabora longuement et qui édita aussi Les Sept Vertus, série dessinée par le maître et gravée par Philippe Galle. Le Paysage de montagne avec les Pèlerins d’Emmaüs est plus schématique tandis que la Vue de Reggio di Calabria est préparatoire au Combat naval dans le détroit de Messine (1561) gravé par Frans Huys.

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5. Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569)
Caravane de mulets à flanc de montagne, vers 1552-1555
Plume et encre brun foncé, traces de sanguine
et d’encre bleue - 21,7 x 30,2 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

Vient ensuite Hans Bol qui collabora lui aussi avec Cock. Il choisit un point de vue étonnamment bas pour son Paysage avec des arbres et un moulin à eau (1557) dans une observation directe de la nature. De cet artiste, connu surtout pour ses paysages panoramiques ponctués de détails naturalistes dans le sillage de Bruegel l’Ancien, on pourra aussi admirer Les Douze Mois vers 1590-1581, série exceptionnellement conservée dans son intégralité. Il s’agit de projets pour des estampes gravées par Adriaen Collaert. La diversité des scènes est particulièrement savoureuse ; dans un cadre urbain ou naturel, l’artiste multiplie les indices de la vie quotidienne. Hans Bol diffusa la tradition du paysage flamand dans les Pays-Bas du Nord, lorsqu’en 1584 la guerre le contraignit à quitter Anvers et qu’il finit par s’installer à Amsterdam en 1588.
Les paysages se poursuivent plus loin dans le parcours, jusqu’à Joos de Momper, autre héraut du paysage flamand autour de 1600, qui voyagea probablement en Italie, où se rendit aussi Tobias Verhaecht qui place la tentation du Christ dans un paysage panoramique imaginaire qui rappelle encore ceux de Bruegel l’Ancien (vers 1605).

Beaucoup d’artistes voyagèrent, en Italie ou ailleurs. Stradanus par exemple vécut à Florence ; il est notamment l’auteur d’une série sur L’Odyssée (vers 1600-1605) dont quatre dessins sont exposés. Roelandt Savery a travaillé entre 1613 et 1614 comme peintre de cour auprès de l’empereur Rodolphe II à Prague ce qui ne l’empêcha pas d’étudier les paysans, marchands, mendiants, estropiés de la ville, qu’il ébauchait sur le motif à la craie, puis détaillait ensuite à la plume et à l’encre dans son atelier. Le Musée Boijmans conserve en outre un rare exemple d’étude de trois figures à la sanguine.


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6. Hendrick Goltzius (1558-1617)
Doctrina, 1583
Plume et encres grise et noire sur vélin - 14,6 x 11,2 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen
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7. Hendrick Goltzius (1558-1617)
La Vue, vers 1595-1596
Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun
rehaussé de blanc, sanguine - 15,9 x 12,4 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

Toute une section est consacrée à Hendrick Goltzius (1558-1617) et à la diversité de ses œuvres graphiques : L’Enseignement ou Doctrina (ill. 6) est l’un des premiers exemples de penwerk, dessin qui, par l’utilisation de traits de plume déliés et parallèles et de hachures croisées, prend l’apparence d’une gravure. Ailleurs, l’artiste est capable de traiter une Scène de sacrifice (vers 1585-1588) de manière picturale, en suggérant la profondeur et le volume par des gradations de gris et une alternance des parties claires et des parties sombres, influencé sans doute par Dirck Barendsz à Amsterdam et Bartholomeus Spranger actif à Prague. Dans une série de dessins gravés par Jan Saenredam, Goltzius renouvelle l’iconographie des cinq sens en les incarnant par des couples d’amants, transformant l’allégorie en scène de genre (ill. 7). Il inspirera des artistes comme Dirck Hals, Pieter de Jode et Crispin de Passe.

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8. Abraham Bloemaert (1566-1651)
Deux études de femme, vers 1595-1602
Pierre noire, sanguine et craie blanche - 202 x 247 mm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen

On pourra aussi admirer des œuvres de Jacques de Gheyn qui travailla dans l’atelier de Goltzius à Haarlem de 1585 à 1590 environ, avant de s’installer vers 1590 comme graveur et imprimeur à Amsterdam, puis à Leyde. Il grava notamment la série de la Passion de Karel van Mander (1548-1606), qui ne fut pas seulement l’auteur du Livre des peintres.

Enfin, le maniérisme d’Utrecht est incarné par Joachim Wtewael et bien sûr Abraham Bloemaert dont la belle Lamentation du Christ est un projet définitif pour une peinture également conservée au Boijmans. Bloemaert réalisa un grand nombre d’études de figures, formant un répertoire de modèles susceptibles d’être utilisés par son atelier et repris dans différentes compositions, telle cette étude de jeune femme représentée deux fois, les cheveux et détachés (ill. 8), que l’on retrouve dans une figure de Cérès gravée par Jan Saenredam d’après l’artiste.

Au rez-de-chaussée, une seconde exposition propose un dialogue de dessins, des duos plus précisément, qui mettent en regard une feuille du Musée Boijmans avec une autre de la Fondation Custodia, le lieu de conservation de chaque dessin étant signalé par un cadre de couleur différente. Un certain nombre d’œuvres du Musée Boijmans sont issues de la collection de Franz Koenigs (1881-1941)), celles de la Fondation Custodia proviennent de la collection Frits Lugt. Le rapprochement de ces dessins - réunis pour leur thème, leur auteur ou leur technique -, est parfois évident, parfois insolite, toujours sensé, il surprend le visiteur et le séduit, l’entraînant dans un parcours particulièrement jubilatoire. On regrette d’ailleurs qu’un catalogue n’accompagne pas cette présentation.


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9. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Jacob, Benjamin et un de ses autres fils, vers 1645
Plume et pinceau à l’encre brune - 14,9 x 16,4 cm
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen
Photo : Museum Boijmans Van Beuningen
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10. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Supplice d’une sainte (?)
Plume et encre brune, rehauts de blanc - 19,5 x 25,6 cm
Paris, Fondation Custodia, Collection Frits Lugt
Photo : Fondation Custodia,

Ici, deux feuilles de Rembrandt montrent la plume expressive du maître (ill. 9 et 10), là c’est une variation sur le coloris à travers deux vertus, la Charité et la Justice, esquissées par Giovanni del Ponte. Le Guerchin et Rubens rivalisent de talent pour traduire la puissance d’un torse masculin vu de dos, tandis que Lorenzo di Credi et Fra Bartolomeo s’affrontent sur des études de draperies. La sorcellerie est explorée par Jacques Gheyn à la plume et l’encre brune, Claude Gillot préfère la sanguine. Plus loin ce sont des paysages de Delacroix et de Ravier puis de Ponthus-Cinier et de Cézanne qui se côtoient dans une harmonie inattendue. Sur les toits, une superbe aquarelle de Willemn Bastiaan Tholen est associé à une huile de Constantin Hansen, Vue du Palais de Christianborg à Copenhague. Enfin la Plaine de Vaugirard par Léon Bonvin (1856) et La Maison abandonnée d’Eduard Karsen (1860-1941) insufflent le même sentiment : celui d’une mélancolique solitude.


Yvonne Bleyerveld, Albert Elen, Judith Niessen e.a. Bosch to Bloemaert. Early Netherlandish Drawings in the Museum Boijmans Van Beuningen, Fondation Custodia & Editions Thoth, Bussum, 2014, 298 p., 49,90 € (pendant la durée de l’exposition : 39,90 €). ISBN : 978 90 6868 644 9.


Informations pratiques : Fondation Custodia / Collection Frits Lugt, 121 rue de Lille, 75007 Paris. Tél : +33 (0)1 47 05 75 19. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 12h à 18h. Tarif : 6 € (réduit : 4 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 3 avril 2014


Notes

1Pieter Cornelisz Kunst (vers 1490-1560/61), Nourrir les affamés, 1531, Plume et encre brune, rehaussé de blanc.

2Attribué à Aertgen Claesz van Leyden (vers 1498-vers 1564), Repas de noces, vers 1530-1540, pierre noire, plume et encre brune.

3Peter de Witte, dit Candido (1540/48-1628), Etude pour une allégorie de la Médecine, vers 1614-1615, pierre noire, sanguine, rehaussé de blanc.

4Attribué au Maître de saint Michel, La Résurrection de Lazare, vers 1515-1528, pierre noire, plume et pinceau, encres brune et noire, la vis gris rehaussé de blanc.

5L’arrivée de la Terra Foundation au 2ème étage, dont nous indiquions qu’elle était probable, est désormais actée.

6En anglais, il est regrettable qu’il n’y ait pas aussi une édition française.





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