
1. Franz Marc (1880-1916)
Chevaux aux pâturage IV, Les chevaux rouges, 1911
Cambridge, Harvard Art Museum
Photo : resident and Fellows of Harvard College/ Rick Stafford
Essen, autrefois le cœur de la Ruhr industrielle, a été élue cette année Capitale Culturelle de l’Europe. Pour marquer l’événement, le Musée Folkwang a organisé une exposition ambitieuse intitulée Le plus beau musée du monde. Son objectif : réunir, ne serait-ce que le temps d’une exposition temporaire, les chefs d’œuvre du fonds du musée vendus par les nazis et aujourd’hui dispersés parmi collectionneurs privés et grandes institutions du monde entier.
Le titre de l’exposition rappelle une remarque de Paul J. Sachs, co-fondateur du MOMA, lors de sa visite à Essen en 1932, à une époque où le musée avait la réputation de posséder l’une des collections d’art moderne les plus avant-gardistes et les plus audacieuses du monde.
Pour comprendre l’importance de cette exposition, un petit retour en arrière s’impose. Karl Ernst Ostung, le jeune amateur d’art à qui le musée doit sa conception, était ami des groupes die Brucker et die Blaue Reiter. Il achetait régulièrement des toiles auprès de Max Beckmann, Ernst Ludwig Kirchner, Karl Schmitt-Rottluf Emil Nolde, Wassily Kandinsky et Franz Marc. Il fut parmi les premiers acheteurs d’œuvres de Matisse, Cézanne, Van Gogh et Gauguin. A sa mort en 1922, sa collection personnelle à Hagen a été fusionnée avec la collection municipale d’Essen, sous la direction d’Ernst Gosebruch. Il était également amateur d’art non européen, en provenance d’Afrique, de Nouvelle-Guinée et d’Extrême Orient, qu’il exposait à côté de sculptures gréco-romaines et de peintres européens.
En 1933, les nazis obligèrent Gosebruch à démissionner. Son successeur, Klaus Graf von Baudissin, dénicheur chevronné d’art « non germanique et dégénéré », préleva pas moins de 1450 œuvres de la remarquable collection d’Essen. Certaines furent mises en vente, d’autres furent détruites. Plusieurs, y compris le polyptique de Nolde, furent envoyées à l’exposition d’ « art dégénéré » de Munich en 1937.

2. Marc Chagall (1887-1985)
Purim, vers 1916-1918
Huile sur toile - 50,5 x 71,9 cm
Philadelphie, Museum of Modern Art
Photo : VG Bild-Kunst, Bonn 2009 / Graydon Wood
Le sort de ces œuvres confisquées – d’importants tableaux et grand nombre de dessins – fut mitigé. Certaines furent vendues en parfaite légalité par le gouvernement allemand à de riches collectionneurs allemands ou suisses. Les plus importants tableaux prêtés à Essen pour l’exposition , sont Chevaux aux pâturage IV, Les chevaux rouges, qui se trouve au Harvard art Museum, Cambridge, Massachusetts ; Pourim de Chagall, au Philadelphia Museum of Art, et Improvisation 28, (deuxième version) de Kandinsky, qui appartient au musée Samuel Guggenheim à New York.
« Nous sommes obligés de patienter, de guetter la mise en vente de tableaux appartenant à des collectionneurs privés » explique Henrik von Boxberg, du Folkwang Essen. « Etant donné que toutes les ventes étaient légales, nous ne sommes pas en mesure de les réclamer et d’autres musées ont autant le droit que nous de se porter acquéreurs. » Parmi ceux que le musée a réussi à retrouver figure une des toutes premières acquisitions d’Ostung : La Carrière de Bibémus, de Cézanne, rachetée en 1964. Par contre, les Cinq femmes dans la rue d’Ernst Kirchner appartiennent aujourd’hui au Musée Ludwig à Cologne.

3. Paul Cézanne (1839-1906)
La Carrière de Bibémus
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Essen, Museum Folkwang
Photo : Museum Folkwang

4. Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)
Cinq femmes dans la rue, 1913
Huile sur toile - 120 x 90 cm
Cologne, Museum Ludwig
Photo : Rheinisches Bildarchiv Cologne
Le sort des deux Derain, qui appartenaient autrefois au musée Folkwang, illustre la difficulté pour récupérer ces toiles. La plupart des œuvres vendues légalement transitèrent par un certain Kurt Bucholz, qui possédait des galeries à Berlin et à New York. Une Nature morte avec pain et fruits de Derain (1913), fut acquise ensuite par une autre galerie d’art privée new-yorkaise, avant d’être achetée par le diplomate et homme d’affaires Averell Harriman en 1943. Le tableau est resté dans sa collection jusqu’en 1972, date à laquelle il légua l’ensemble au National Gallery of Art, Washington DC. Un autre Derain, Les marais salants de Martigues, daté de 1913, transita par trois galeries suisses avant d’être racheté chez Sotheby’s, en 1998, par le ministre libanais de la justice, Ibrahim Najjar. Pour ces deux tableaux, Folkwang Essen ne garde aucun espoir de pouvoir un jour les accrocher de façon permanente. Mais grâce aux assurances fournies par le musée, ils font partie tous les deux de l’exposition temporaire.
L’exposition, organisée par thèmes et se voulant un clin d’œil astucieux au musée d’origine, alterne art européen et art non européen. En effet, elle fournit l’occasion, pour le musée, de sortir des dépôts, d’épousseter et restaurer sa grande collection d’art non européen. On passe donc d’une salle consacrée à Matisse et Derain à une pièce sombre où sont exposés des masques japonais ; des fragments de textiles coptes, on passe aux impressionnistes, des masques du Sépik et des marionnettes d’ombre d’Indonésie, aux expressionnistes. C’est une juxtaposition logique qu’Emile Nolde encouragea dans le musée d’origine, pour ses propres œuvres et ses propres objets d’art polynésiens.
Le nouveau bâtiment du musée, inauguré pour cette exposition, est un ensemble de verre, de métal et de murs blancs conçu par l’architecte londonien David Chipperfield. Tous les tableaux sont éclairés par le plafond à travers des panneaux de verre opaque. Les salles, disposées de telle sorte qu’elles offrent au visiteur de multiples perspectives simultanées, permettent au visiteur d’avoir une vue d’ensemble
Lorsqu’un tableau nous est familier, l’effet de l’éclairage est saisissant. Prenons l’exemple du polyptique de La Vie du Christ de Nolde. Lors de sa confiscation et de son accrochage à l’exposition d’« art dégénéré » de Munich en 1937, Nolde avait exigé que l’œuvre lui soit restituée. Grâce à l’intervention de Goebbels – car seules les œuvres qui appartenaient à l’Etat devaient être confisquées – le polyptique est bien revenu chez Nolde, dans son « exil intérieur » près de Flensburg. Depuis, il fait partie de la collection Nolde. Nous avions vu ce tableau pour la première fois dans la maison du peintre à Seebull, dans le Schleswig Holstein. Là, il couvrait un mur entier, dans une pièce à plafond bas, et entouré d’autres tableaux. Lors de la rétrospective Nolde au Grand Palais, à l’automne de 2008, il était également très entouré, exposé avec les autres toiles religieuses du peintre. Peu éclairé, le tableau dégageait une lumière chaude.
A Essen, accroché seul, sur un mur blanc, et éclairé par le haut avec cette lumière naturelle filtrée par le verre opaque, les couleurs étaient plus crues, le rouge et le noir dominaient les verts et les jaunes. Il donne l’impression de voir une œuvre différente.
Avec l’histoire chargée d’émotion qui s’attache à cette exposition, le visiteur est naturellement curieux de savoir quelles œuvres n’ont jamais quitté le musée, lesquelles ont été rachetées et celles qui sont définitivement perdues au profit d’une autre institution. Malheureusement, les indications ne sont par toujours claires. Il faut du temps pour comprendre que pour les œuvres récupérées on indique la date de saisie et de retour, tandis que pour les autres tableaux aucune date n’est indiquée. En regardant de près, par contre, on comprend quels tableaux ont échappé à la saisie. Apparemment, les polynésiennes de Gauguin ne posaient pas problème, Cézanne non plus, à condition de ne pas être trop cubiste.
La liste de plus de trois cents artistes dont les œuvres ont été confisquées par les nazis est présentée à la sortie de l’exposition. Le sort de chaque toile est fourni dans tous ses détails dans l’excellent catalogue, (29 euros), bien réalisé, mais malheureusement, comme les étiquettes, uniquement en allemand.
Collectif, Das schönste Museum der Welt Museum Folkwang bis 1933, Edition Folkwang, 340 p., 2010, 29 €, ISBN 978-3-86930-097-9
Informations pratiques : Museum Folkwang, Museumsplatz 1, 45128 Essen. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 20 h, jusqu’à minuit les vendredis. Tarifs : 5.00 € (plein), 3.50 € (réduit).
