Critique du critique


L’école des Beaux-Arts propose actuellement une exposition passionnante sur les thèmes homériques dans ses collections, dont nous parlons ailleurs sur le site1. Le Monde, par la plume de Philippe Dagen, l’a assassinée en 11 lignes2.

C’est l’occasion de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce journal persiste à faire écrire ses articles sur l’art ancien et du XIXe siècle par quelqu’un dont la vision de l’histoire de l’art est restée celle qui avait cours au milieu du XXe siècle. Philippe Dagen n’aime pas le XIXe siècle, ni même les précédents, en dehors des quelques grands noms reconnus. C’est son droit. Mais pourquoi lui confier la critique de ce qu’il n’aime pas, a priori ?

Philippe Dagen déteste tellement l’art du XIXe siècle, particulièrement dans tout ce qui a un rapport, fût-ce lointain, avec l’Académie, qu’il était évident que l’exposition Dieux et Mortels ne pouvait lui plaire. Tellement évident, qu’il a soigneusement évité de la regarder. Ainsi y a-t-il vu « des dessins de maîtres [et des] moulages d’antiques » qui n’existent que dans son imagination fertile : il n’y a pas un seul dessin (seulement des estampes) et un unique plâtre moulé sur la tête du Laocoon, mais retravaillé ensuite, ce qu’il saurait s’il avait pris le temps de lire le catalogue. Il a vu également des gravures de Primatice. Pas de chance, Primatice n’a pas gravé : il y a trois estampes d’Antonio Fantuzzi et une de Jean Chartier d’après Primatice. La nuance est d’importance puisqu’il cite aussi (justement) la présence de gravures de Marcantonio Raimondi (et non de Raphaël).

Ces estampes sont d’ailleurs ce qu’il y a, pour lui, de « meilleur » avec « les toiles de Poussin, de David et Ingres. » Le système de pensée du critique, à savoir que seuls sont intéressants les grands noms consacrés par l’histoire de l’art, atteint ici un sommet. Car si le David, son morceau de réception à l’Académie, est effectivement un chef-d’œuvre, le Poussin (qui n’est qu’attribué à l’artiste, sans certitude - là encore, il aurait dû lire le catalogue) est, chacun en convient, en mauvais état et assez faible, et le Ingres (son Prix de Rome) n’est encore qu’un travail d’élève que l’on aurait bien du mal à attribuer au maître si son histoire n’était pas connue. Signé d’un autre nom, Philippe Dagen n’aurait sans doute pas manqué de le trouver insignifiant.

Le reste n’est pour lui « qu’une foule d’images médiocres ou ridicules ». Et il ajoute « celles-ci méritaient-elles de sortir de l’oubli ? ». Qu’il se rassure : ces œuvres regagneront rapidement (l’exposition ne dure malheureusement que deux mois) les réserves. Et ce genre de critique contribuera sans doute à les faire oublier pour longtemps. Car les articles de Philippe Dagen, bien que détestés par la plupart des historiens de l’art non contemporain, font autorité. Et tous tremblent à l’idée d’un mauvais papier de celui qui signalait dans son compte-rendu de l’exposition Paul Delaroche au musée de Nantes que « [le portrait du pape Grégoire XVI] révèle à quel point il ressemblait à Pierre Perret  ». Sic.

Dans son exécution sommaire, la scénographie n’est pas oubliée : elle est prétentieuse. Un point c’est tout. Expliquer pourquoi n’est pas nécessaire. On est prié de le croire sur parole. Je pense, au contraire, que la présentation de l’exposition est remarquable car elle est au service des œuvres. Les coloris pastels, mauves et bleu, forment un fond idéal pour mettre en valeur les sculptures et les peintures. On peut circuler autour des ronde-bosses. L’éclairage, qui laisse un bonne part à la lumière naturelle, est excellent. Nous invitons les lecteurs de La Tribune de l’Art à juger sur place. Cette scénographie est tout sauf prétentieuse.

Une exposition est le résultat d’un travail de longue haleine qu’il faut respecter, même si l’on a le droit de ne pas l’aimer et de l’attaquer durement - cela m’est arrivé. Une critique digne de ce nom doit être argumentée. Croyant se faire le chantre de l’avant-garde, Philippe Dagen est en réalité un parfait représentant du XXe siècle le plus caricatural, celui qui ne jure que par les « phares » sans voir qu’une histoire de l’art qui n’étudierait que les chefs-d’œuvre serait bien ennuyeuse, que les plus grands génies de la peinture ou de la sculpture n’ont pas travaillé dans un splendide isolement et qu’ils ne peuvent s’étudier que dans la complexité de leur époque3. Que Schnetz, Delaroche ou Signol permettent de comprendre le génie d’Ingres ou de Delacroix. Et que l’on peut, aussi, prendre du plaisir à regarder les petits maîtres.


Didier Rykner, dimanche 10 octobre 2004


Notes

1Voir la revue de l’exposition Dieux et Mortels.

2Le Monde daté du 8 octobre 2004.

3La remise à l’honneur, depuis une trentaine d’années, de tout un pan de l’art du XIXe siècle a pu parfois, à tort ou à raison, être perçue comme une volonté de renverser les hiérarchies ou de prétendre que tout se vaut. Une telle affirmation, qui serait aussi dogmatique et absurde que celle de Philippe Dagen, n’est pas la nôtre. Carolus-Duran n’est pas Manet, et Flandrin n’est pas Ingres.





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