Courrier reçu après la parution de l’article sur Versailles


Faisons nous un mauvais rêve ? Hélas, ce n’est pas le cas, Phœbus est bel et bien mutilé ! Comment exprimer l’indignation, la révolte mais aussi la honte que l’on éprouve face à une telle injure faite et à l’Art et à la Nation.

Le massacre de la Pietà de Michel-Ange est devenu un sinistre planétaire, illustrant le sublime de l’art poussant un psychopathe aux confins de la violence, celui de l’Apollon de Girardon, laissé dans un silence coupable, est à l’échelle des prétentions françaises, à l’échelle de la bêtise la plus mesquine, il est l’exemple de l’incurie administrative - mais aussi et surtout culturelle - d’un pays tout entier, qui refuse de donner à ses chefs d’oeuvre toute la place et tout le soin qu’ils méritent. Et sans devoir pour cela consulter les oracles, qui doivent d’ailleurs s’en voiler la face, il est certain que nous n’en sommes qu’au tout début d’une lente descente aux enfers, dans le domaine de la décharge publique. Il est sûr que l’on ne peut ni tout conserver ni tout protéger, mais il faut déjà sauver l’essentiel. On en est là. Cette « figure du roi » n’est pas qu’une apothéose de la monarchie, elle est l’un des jalons les plus précieux de notre patrimoine, un de ces regards croisés entre Antiquité et Grand Siècle, dans la recherche d’une absolue beauté, fixée dans le marbre le plus pur. Elle est aussi le faire valoir d’une exceptionnelle technicité, durement conquise par des dynasties d’artisans et d’artistes, mais qui s’en soucie ?

Et que dire de cas tout aussi douloureux, mais moins encore connus ? Il y a des années que fut demandé que soit intégrée aux collections du Louvre la Vetturie de Pierre II Legros, une copie d’après l’antique exécutée à Rome. Elle ne fait pas que « se geler » dans le jardin des Tuileries, elle est plutôt en train d’y mourir à petit feu, des tags, de la pollution et des coups, alors que c’est là l’une des seules oeuvres conservées dans notre pays de celui qui fut le génie de l’art franco-italien, entre 1690 et 1715. Cette statue est à quelques centaines de mètres du Louvre, mais c’est encore trop loin, elle est en tous les cas trop « classique » pour que l’on s’intéresse à elle, dans un jardin tourné vers le présent de l’avenir. Quelle est la fonction des musées ? Et pourquoi ignore t’on cet artiste en France ? Parce que ses œuvres n’y sont pas mises en valeur ? Parce qu’il s’est opposé à l’Académie et à son roi, un certain ...Louis XIV, en refusant de servir sa seule gloire statufiée ? Mais les voici enfin tous deux réunis dans l’infamie, sur un pied d’égalité, en quelque sorte.... Un tragique pied de nez à l’Histoire, à notre histoire, mais en voilà bien des histoires, pour quelques vieux cailloux ébréchés. On trouvera bien un mécène chinois pour restaurer tout ça....

Et bien non, on n’en trouvera pas, car la statuaire n’est pas médiatique, elle ne peut guère s’inscrire dans un « retour sur investissement », dans cette politique du patrimoine rentable à laquelle les politiques et la loi des marchés ont contraint nos établissements publiques. Et pourtant, il y a urgence. Le marbre, la pierre, le plomb ont été sculptés ou fondus pour traverser les siècles, mais voilà, les siècles sont passés et le temps a amplement incrusté ses marques. Des marques de plus en plus destructrices depuis que la pollution accompagne et intensifie les effets de la pluie, du vent, du froid ou du soleil. Auxquels s’ajoutent les risques de la sur fréquentation. Or, combien de grilles, de murs, de gardiens, de systèmes d’alarme protègent partout des peintures de bien moindre envergure ? Tout le monde sait, pertinemment, que nous n’avons plus le choix, il ne s’agit même plus de protéger les sculptures, en leur offrant quelques housses confortables et ignifugées, il s’agit désormais de les sauver, en les mettant à l’abri.

Alors, si des conservateurs courageux veulent se battre pour ces quelques pierres, il nous faut soutenir leurs efforts, à Versailles comme ailleurs.


Pascal Julien, dimanche 1er avril 2007




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