Le courrier de M. Poisson en réponse aux propos de Roland Recht dans le Journal des arts montre à quel point le sujet est sensible, entraînant presque toujours des réactions courroucées. Il est pourtant vrai que les historiens de l’art n’ont pas la place qui leur revient sur les chantiers. Il n’est pas concevable qu’un architecte en chef, un inspecteur général et un conservateur soient compétents pour répondre à toutes les questions posées par la restauration d’un édifice. C’est pourquoi il est nécessaire de faire appel à des historiens de l’art s’étant illustrés par leurs travaux dans tel ou tel domaine. Il est idyllique de dire que tous les chantiers importants bénéficient d’une semblable expertise. La réalisation d’une thèse sur la polychromie de l’architecture en Alsace me permet d’affirmer qu’aucun historien de l’art n’a été impliqué durant les 25 dernières années dans le dégagement, la restauration, voire la reconstitution, de différents décors. Dans le reste de la France, on peut également se demander quel historien de l’art a été consulté avant la remise en couleur de la cathédrale de Toul ou de la basilique de Paray-le-Monial. Ces reconstitutions ont pourtant rendu définitivement impossible l’accès à la matière, ne laissant subsister qu’une image. Les colloques permettent souvent l’exposition de quelques restaurations exemplaires issues d’une véritable collaboration mais la situation sur le terrain est bien différente. Parce que notre discipline s’est peut-être trop souvent éloignée de la matérialité des œuvres, son discours est souvent perçu par les techniciens comme vain et éloigné de la réalité des chantiers. Pourtant, comme les architectes, comme les restaurateurs, les historiens de l’art doivent jouer un rôle actif dans la conservation du patrimoine. Dans ce but, ils devraient au cours de leur formation être davantage sensibilisés aux problèmes techniques et théoriques que pose la restauration afin de permettre la naissance d’un véritable dialogue. Ceci autoriserait à prendre une position qui ne soit ni empreinte de confiance aveugle ni de méfiance a priori. Ils doivent démontrer que leur présence est nécessaire sur les échafaudages parce qu’un chantier doit demeurer un lieu d’échanges, d’enrichissement mutuel et parce que les Monuments historiques ne peuvent être à la fois dans l’action et dans la critique.
Il y a quelques années, un ACMH a évoqué le rôle des historiens de l’art et des archéologues dans Science et conscience du patrimoine. En effet, il reprochait aux premiers « leur improductivité, leur stérilité, leur propension à se cantonner confortablement dans une attitude de critique a posteriori, leur incapacité également à fournir les éléments de connaissance opérationnelle permettant le choix, la décision et l’action, ou même, finalement, à partir du moment où la connaissance est exhaustive, leur relative indifférence à la qualité de la présentation de l’oeuvre, si ce n’est à la nécessité même de sa conservation ». Il qualifiait la demande de respect de l’authenticité d’une œuvre faite par un historien de l’art de « discours intégriste »1. De tels propos, montrent que l’interdisciplinarité tant prônée est encore loin d’être unanimement souhaitée et que les historiens de l’art doivent défendre leur implication dans la restauration.
Remarque :
Ce courrier illustre parfaitement ce que nous voulions dire dans labrève reprenant à notre compte les propos de Roland Recht dans le Journal des Arts. J’invite les historiens de l’art ayant des exemples similaires (ou des expériences contraires) à participer au débat. Les architectes et inspecteurs concernés (ou les autres) peuvent évidemment répondre et enrichir le débat de leurs contributions.
Didier Rykner
