Courbet / Proudhon, l’art et le peuple


Arc-et-Senans, Saline Royale, du 4 juin au 6 septembre 2010

1. Gustave Courbet (1819-1877)
Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants en 1853
Huile sur toile - 147 x 198 cm
Paris, Musée du Petit-Palais
Photo : RMN

Les bâtiments conservés et restaurés de la Saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs) de Claude-Nicolas Ledoux sont un but de visite en eux-mêmes. L’ordonnancement des différentes architectures, la répartition en arc-de-cercle des différents pavillons, le parti-pris décoratif d’une luxueuse simplicité ne peuvent manquer de nous ramener, dans leur organisation panoptique et ordonnée, à l’idée de phalanstère qui fleurit au début du XIXe siècle. Pour tout l’été, cette architecture incontournable s’offre comme un écrin à la juste mesure pour abriter un bijou à ne pas manquer : une exposition intitulée Courbet / Proudhon, l’art et le peuple, organisée par Frédérique Thomas-Maurin et Julie Delmas, respectivement conservateur et attachée de conservation du musée départemental Gustave Courbet d’Ornans. Ce musée trouve là un lieu d’exposition de choix et idéal pour le sujet qu’il aborde pendant ses travaux.

Une scénographie simple et efficace où le blanc des murs, le rouge des cimaises et le gris acier du mobilier d’exposition servent un propos limpide, tirent le meilleur parti des salles de l’étage du pavillon dit « du directeur ». Quelques prêts prestigieux parfaitement mis en valeur et des compléments méconnus, si ce n’est inconnus, présentés avec autant de soin et d’attention, viennent assurer une démonstration qui va accompagner notre compte-rendu et que pourraient leur envier bien des manifestations plus tapageuses.
Tout commence avec les utopies sociales du XIXe siècle, cette succession d’idées qui, de Saint-Simon à Fourier, ont voulu promouvoir un monde meilleur. D’emblée, une fort intéressante affiche imprimée de 1831, prêtée par la Bibliothèque nationale de France, tente de nous initier aux relations d’amour qui, de Dieu à l’homme, peuvent fonder une société plus juste et plus heureuse. Au détour de quelque ligne, il est parfois question d’Art, mais pour un Chenavard, malheureusement sous-représenté, il faut bien admettre que ces grands penseurs ne furent guère de grands esthètes et qu’Enfantin choisissant Alexis Pérignon pour immortaliser ses traits, inspire moins l’artiste que l’Hortense Schneider en habit de scène qu’il représenta à plusieurs reprises (Compiègne, Musée du Château).
David d’Angers lui-même, sculptant le Buste de Lamennais (1839, Rennes, Musée des Beaux-Arts), semble rester en deçà de son art, comme si le penseur figeait son ciseau en une abstraction intellectuelle dépourvue d’humanité. Heureusement, à quelques pas, la pensée se fait acte et l’esquisse du Dernier soir de l’esclavage de Dominique Papety (vers 1848, Montpellier, Musée Fabre), plus jetée que dessinée, préfigurant la liberté de trait et de couleur d’un Carpeaux, fait oublier la pensée pour l’acte, privilégiant la générosité et l’amour qui sont les maîtres mots de ces pensées.


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2. Gustave Courbet (1819-1877)
Portrait de Madame Proudhon, 1865
Huile sur toile - 73 x 59 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN

Le changement est complet dès qu’on franchit le seuil qui mène à la deuxième salle. Devant nous, se trouve immédiatement le Proudhon et ses enfants en 1853 (ill. 1) du musée parisien du Petit Palais, peinture hommage de Courbet à son ami penseur mais aussi peinture mystère. Au-delà de l’anecdote du portrait effacé de Madame Proudhon, il étonne par sa composition et par l’insertion du modèle principal qui semble plaqué, hors du monde et « en gloire » comme un nouveau Messie. Seule sa figure se détache sur la nature environnante, tandis que ses enfants, à droite, uniquement occupé de leurs jeux, font totalement corps avec leur environnement. A proximité, le Portrait de Madame Proudhon (ill. 2), prêté par le musée d’Orsay, magnifiquement restauré et servi par une belle lumière, évoque la compagne du philosophe, et mériterait une étude approfondie. Sa position, sa tête inclinée et légèrement tournée ainsi que son regard par en dessous ne relèvent pas du modèle stéréotypé de bien des portraits. Quant à la coiffure tuyautée, aux bleus étonnamment délicats chez le maître d’Ornans, elle ne semble pas seulement être la parure de l’épouse d’un penseur ou d’une bourgeoise mais un accessoire dont le sens, tout à la fois, s’affirme et se dérobe.
Un moment fort des échanges entre le peintre et le philosophe correspond aux événements de 1848 et à l’enthousiasme pour un avenir où tout semble possible : les fêtes que représente Jean-Jacques Champin (1848, Paris, Musée Carnavalet) préfigurent des lendemains heureux. Même si, très vite, le Prince-Président puis l’Empereur font oublier les espoirs de février et n’offrent à une grande partie de la population que des lendemains qui déchantent, les choses ont changé. Les anciennes amitiés, cependant, demeurent (Max Buchon, vers 1855, Vevey, Musée Jenisch), de nouvelles se lient (Jean Journet, vers 1850, Ornans, Musée Gustave Courbet, ou Champfleury, 1855, Paris, Musée d’Orsay). Les amis sont aussi parfois les mécènes comme le très célèbre Alfred Bruyas, représenté par son portrait de profil de 1854 prêté par Montpellier, ou le plus étonnant et bien moins connu Jean-Paul Mazaroz dont le portrait vient du musée de Lons-le-Saunier. Debout, le modèle est représenté jusqu’à mi-jambe, la main droite appuyée sur plusieurs volumes empilés sur une table, tandis que s’ouvre à gauche une fenêtre qui donne sur un paysage. Une composition à la Bonnat où la nature aurait le droit de cité pour cet ébéniste franc-maçon, que démangeait une alerte plume politique.


3. Gustave Courbet (1819-1877)
Portrait d’Armand Gautier, 1867
Huile sur toile - 55,5 x 46,5 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : RMN

Au lendemain de la mort de Proudhon, sous son nom paraît son testament artistique, mise en forme de notes éparses, sous le titre : Du principe de l’art et de sa destination sociale, qui s’est construit progressivement, à la demande et pour la défense de l’œuvre de Courbet, contre une tradition considérée comme sclérosée. Logiquement, la salle où le manuscrit de ce texte, prêté par la Bibliothèque de Besançon, sert d’introduction, confronte les admirations et les critiques de l’auteur. Sans vouloir énumérer l’ensemble des œuvres qui font l’originalité de cette confrontation, il est tout de même possible de citer les deux chefs-d’œuvre de Courbet réunis pour l’occasion : la Fileuse endormie de Montpellier et les Paysans de Flagey de Besançon qu’environnent des contrepoints peints, dessinés ou sculptés. L’ensemble réuni rende évident l’apport du réalisme et de Courbet, à l’esthétique de la période sans nier les qualités intrinsèques d’œuvres signées de Pierre-Paul Prud’hon ou de James Pradier.
Les dernières salles poursuivent l’analyse proudhonienne en traitant de la Commune (avec une magnifique série de portraits de Courbet représentant Amand Gautier, prêté par Lille, Henri Rochefort, venu de Versailles ou Gustave Chaudey arrivé de Troyes) et de différentes considérations sur l’art et le peuple, de 1870 à la fin du siècle. Les confrontations sont là encore éloquentes quand Courbet ne se trouve plus face à l’académisme mais à un naturalisme insinuant qui se souvient encore de son œuvre mais qui est aussi allé regarder du côté de Degas ou du japonisme pour bâtir une œuvre consensuelle qui rend caduques les espérances de Proudhon. La Petite marchande de fleurs à Londres (1882, Nancy, Collection particulière) de Jules Bastien-Lepage, avec laquelle le visiteur quitte cette exposition, est un condensé des défaites de la pensée utopiste et sociale, et donc du peuple, tout comme elle correspond à la déroute intellectuelle de certains artistes qui l’ont accompagnée. Courbet est vaincu, il ne reste plus au temps qu’à le statufier pour en gommer les aspérités.

Dans une exposition telle que celle-ci, néanmoins, le public redécouvre la véritable dimension de Courbet et ce n’est pas la moindre qualité des organisateurs que d’avoir épousseté les images et tenu l’esthétique à une distance raisonnable pour retrouver leur message inscrit dans le Temps et dans l’Histoire.
A cette démonstration brillante, Frédérique Thomas-Maurin et Julie Delmas ont couplé un admirable effort pédagogique : les panneaux explicatifs abondent qui scandent les sections, et qui, clairs et synthétiques, permettent de suivre le fil directeur de leur pensée, évoquer quelques peintures qui n’ont pu être prêtées, tout en ajoutant une nouvelle dimension : l’artiste et les œuvres vus par la caricature que bien des penseurs ont dû considérer comme « opposée au principe de l’art et à sa destination sociale ».
Le catalogue bien illustré – auquel on pourrait seulement reprocher de ne pas différencier de manière assez claire les œuvres exposées des images de comparaison – qui accompagne cette exposition (Besançon, Edition du Sekoya) est tout à fait à la hauteur des idées qui y sont développées. La diversité des points de vue, la parole donnée à des historiens ou à des philosophes, tout autant qu’à des historiens de l’art, débouchent sur de véritables essais auxquels il faudra dorénavant se référer et sur une approche novatrice qu’il faut souhaiter de voir poursuivie par d’autres manifestations aussi exemplaires.

Sous la direction de Noël Barbe et Hervé Touboul en collaboration avec Frédérique Thomas-Maurin et Julie Delmas, Courbet / Proudhon, l’art et le peuple, Les Editions du Sekoya, 2010, 144 p., 24 €. ISBN : 978-2-84751-078-2.

Informations pratiques : La Saline Royale, 25610 Arc-et-Senans. Tél : +33 (0)3 81 54 45 45. Ouvert de 9 h à 12 h et 14 h à 18 h (juin et septembre), de 9 h à 19 h (juillet et août).Tarif : 7,5 € (tarif normal), plusieurs tarifs réduits.

Site Internet de la Saline Royale d’Arc-et-Senans.

English version


Dominique Lobstein, dimanche 6 juin 2010



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