Le travail souvent fastidieux des chercheurs dans les archives est allégé par l’Académie de France à Rome et la Société de l’Histoire de l’Art français qui, depuis 2005, ont repris la publication de la correspondance des directeurs de la Villa Médicis, commencée en 1887 et interrompue à plusieurs reprises. Horace Vernet, qui fut directeur de 1829 à 1834, succède à Pierre-Narcisse Guérin (1823-1828) et précède Jean-Auguste-Dominique Ingres (1835-1840) dont la correspondance fera l’objet d’un prochain ouvrage.
615 lettres en tout sont réunies, dont beaucoup d’inédites, qui retracent une correspondance officielle, mais aussi certains échanges épistolaires privés liés au directorat ; elles ne sont d’ailleurs pas toutes de la main de Vernet ou adressées à lui et l’on pourra découvrir ainsi des missives du Comte d’Argout, ministre du Commerce, adressées à Quatremère de Quincy, de La Tour Maubourg au gouverneur de Rome Capelletti, ou encore d’un artiste à un autre. Cet ensemble donne une idée très claire de la vie artistique, sociale, économique et politique à l’Académie de France à Rome sous la direction d’Horace Vernet.
Prodigue, il organisait des réceptions et des fêtes, les jeudis du directeur étaient très prisés, et la présence de son épouse (née Louise Pujol) et de sa fille Louise-Elisabeth (qui se mariera avec Paul Delaroche) (ill. 1) assurait une certain gaieté qu’on ne trouve pas sous les règnes de Guérin et d’Ingres.
La charge de directeur pourtant est loin d’être aisée et s’éloigne parfois des questions artistiques : certains pensionnaires malades doivent rentrer à Paris ou au contraire rester à Rome plus longtemps, tout en voulant bien sûr garder leur pension, d’autres souhaitent résider avec leurs épouses, si bien que Vernet voulut interdire le concours aux artistes mariés.

1. Horace Vernet (1789-1863)
Portrait de Louise Vernet, fille de l’artiste,
devant la Villa Médicis,
Huile sur toile - 100 x 74 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN / Gérard Blot
Ces lettres rendent compte par ailleurs du contexte artistique romain : l’Académie entretenait de bons rapports avec les institutions culturelles de la ville, les pensionnaires avaient par exemple accès aux Loges du Vatican ; Vernet quant à lui fut nommé à l’Académie de Saint Luc dès juillet 1829 et intercéda pour les architectes pensionnaires auprès de l’Académie pontificale d’archéologie et du site de Pompéi.
Comme l’écrit François Fossier dans son introduction, c’est de Paris que viennent les difficultés au point que le directeur présenta deux fois sa démission, en septembre 1830 et en mai 1834, à cause d’une succession de malentendus avec l’Académie des Beaux-Arts, provoqués par des changements administratifs : L’Académie fut en effet attachée en 1831 au ministère du Commerce et des Travaux publics, puis de nouveau au ministère de l’Intérieur en avril 1834. D’autres tensions apparurent avec la nomination d’un nouveau secrétaire bibliothécaire de l’Académie en 1831, Antoine Mauduit, qui se permit d’envoyer à Paris un rapport sur les réformes à apporter, sans en avertir le directeur. Puis les travaux entrepris par Henri Labrouste, alors pensionnaire, pour restaurer les temples de Paestum, furent jugés ineptes par l’Académie de Paris et Horace Vernet entreprit vaillamment de défendre l’architecte.
François Fossier se demande si Vernet, bien qu’il s’en défendît, n’aurait pas suggéré au ministère, en janvier 1831, d’envisager quelques réformes pour les deux institutions placées sous le contrôle de l’Académie : l’Ecole des Beaux-Arts et l’Académie de Rome. Une commission fut mise en place et un rapport conclut qu’il fallait donner une plus grande autonomie à chaque établissement, créer des jurys spéciaux pour chaque discipline, laisser les pensionnaires de Rome voyager dès la première année et donner plus de liberté au directeur qui n’aurait à rendre de comptes qu’au ministre1. L’Institut riposta par le sacrosaint principe d’unité.

2. Horace Vernet (1789-1863)
Louis-Philippe, duc d’Orléans, nommé lieutenant général du royaume,
quitte à cheval le Palais Royal Pour se rendre à l’hôtel de ville de Paris,
le 31 juillet 1830, 1832
Huile sur toile - 215 x 261 cm
Versailles,
Châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : RMN (Château de Versailles) / Gérard Blot
Quant aux pensionnaires, ils apprécièrent Vernet qui leur laissait une liberté certaine, fit enrichir la bibliothèque (les ouvrages acquis à cette époque sont répertoriés en annexe) et acquit les dernière inventions techniques (un métronome, une boussole...). Les peintres, architectes, sculpteurs, graveurs et musiciens qui séjournèrent à la Villa Médicis à cette époque sont mentionnés à la fin de l’ouvrage de manière exhaustive, avec leurs travaux, leurs envois de Rome et les rapports de l’Académie, qui n’étaient pas toujours tendres. Ainsi les peintres - Emile Signol, Jean-Louis Bezard, François-Xavier Dupré - choisissaient des sujets inutilement compliqués voire « bizarres »2. Les sculpteurs Antoine-Laurent Dantan, Jean-Louis Jaley, Jean-Baptiste Debay, François-Gaspard-Aimé Lanno, Aristide Husson s’attirèrent eux aussi quelques critiques, alors que Francisque Duret s’en sortit dignement avec Mercure tirant le premier son de la lyre en 1829, puis Bacchus et Leucothoé en 1830. Les architectes - Marie-Antoine-Laurent Delannoy, Pierre Garrez, Henri Labrouste, Prosper Morey - en revanche furent régulièrement félicités quoiqu’on leur reprochât d’être davantage des archéologues que des architectes ; ainsi Léon Vaudoyer restaura avec talent le temple de Vénus et de Rome. Les envois de 1835 eurent un certain succès, notamment le Panthéon de Victor Baltard, une Etude du port d’Ostie par Garrez, et différents arcs mis en parallèle par Morey. Les graveurs enfin étaient peu nombreux (Joseph-Victor Vibert, Achille Martinet) et parmi les musiciens on compte Berlioz, Alexandre Montfort et Ambroise Thomas.
Les débuts de certains artistes sont donc évoqués à travers ces lettres qui donnent aussi des informations sur la production de Vernet à cette époque. Louise son épouse note l’évolution de son mode de travail, davantage centré sur l’étude. Il participa à l’exposition de la Società degli amatori e cultori delle Belle Arti en avril 1830 et en mars 1832 et voyagea en Algérie de mai à juin 1833, rapportant l’orientalisme dans ses valises. Dans ces mêmes années, Louis-Philippe lui commanda un tableau pour compléter le programme iconographique de la salle de 1830 du Palais Royal évoquant son ascension au pouvoir : Le Duc d’Orléans quitte le Palais-Royal pour se rendre à l’Hôtel de ville (31 juillet 1830) (ill. 2). Un cahier de trente-trois illustrations couleurs réunit des sculptures, des projets d’architecture et des peintures, essentiellement des œuvres du directeur.
Une chronologie au début de l’ouvrage permet de donner des repères sur Vernet et les pensionnaires de la Villa, ainsi que sur les événement politiques et historiques, par exemple l’élection du pape Grégoire XVI qui succéda à Léon XII en 1829, les troubles de 1831 au cours desquels Vernet resta à Rome, ou encore le choléra en 1832. Les annexes proposent également de considérer l’Académie de France à Rome à travers la presse romaine de l’époque, offrent un inventaire des collections (argenterie, porcelaine, moulages) et des notices biographiques des correspondants et des pensionnaires. Un travail de titan donc, dont on attend avec impatience la suite.
François Fossier, Isabelle Chave, Jacques Kuhnmunch (éd.), Correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome. Vernet (1829-1834), Editions Le Puits aux Livres, Le Manuscrit, 2010, 284 p., 60 € ISBN : 9782953486513.
