Si riche fût-elle, la rétrospective Corot de 1996-1997, avec son strict respect de la chronologie, s’intéressait moins que la présente exposition à l’économie thématique de l’œuvre, depuis les figures et les nus jusqu’aux différentes catégories du paysage. Or Corot fut formé aux différents codes qui conditionnaient la pratique et la poétique de la peinture autour de 1800. La proposition de Vincent Pomarède pour le musée Thyssen de Madrid permet donc d’entrevoir tout le profit que l’on peut tirer d’une lecture qui tienne compte précisément des sujets du peintre, de leur traitement différentiel et des continuités qui organisent son œuvre.
Autant qu’il a construit ce corpus aux limites délicates, Corot a fait carrière. Il importe aujourd’hui de s’en soucier davantage afin d’éloigner définitivement l’image du naïf au grand cœur, sorte de Musset du paysage sentimental, faisant vibrer une corde unique, incapable de calcul et de réaction au marché et au champ artistique. Le mythe était en place dès les années 1830, il est toujours vivace. L’exposition madrilène, que nous n’avons pas vue, s’accompagnait d’un ample et beau catalogue, bilingue et entièrement formé d’essais. Ils sont, disons-le, d’intérêt inégal parce que de nouveauté variable. L’un des plus neufs est celui que le commissaire a consacré à la notion de « souvenir ». Après avoir rappelé en quoi les tableaux qui l’intégraient dans leur titre et leur climat rêveur étaient encore tributaires du « ressouvenir » codifié par la génération néoclassique, Vincent Pomarède analyse leur moment d’émergence et l’ambition dont ils étaient porteurs sous le Second empire.
On ne peut en effet tenir pour fortuite la coïncidence qu’on relève entre ces premiers « souvenirs » et l’Exposition Universelle de 1855. Dans un cadre qui visait à exalter le génie français et à dresser le bilan de la peinture moderne, Corot affichait à l’évidence sa volonté de valoriser la part subjective ou poétique du paysage aux dépens de sa dimension référentielle. Ce qui le distinguait des peintres de Barbizon n’en était que plus visible aux yeux des autorités et de la critique d’art du temps. A dire vrai, la question du « souvenir » s’inscrit aussi dans le renouvellement de la tradition claudienne des thèmes mélancoliques à laquelle Corot s’employait depuis une vingtaine d’années. La veine élégiaque et nocturne, profonde et permanente chez lui, préparait en somme les tableaux tardifs à résonnance mémorielle. Trois des œuvres les plus significatives à cet égard étaient réunis à Madrid, Un soir, paysage (1839, Getty Museum), Paysage, soleil couchant (1840, Metz) et le ténébreux, l’inquiétant et très beau Bain du berger de 1848 (Douai). Trois tableaux de Salon, notons-le, trois images voilées, empreintes de solitude méditative, voire de lyrisme douloureux.
Le premier inspira d’ailleurs à Gautier un poème fameux. Et ce mode de réception critique confirme l’effet et la reconnaissance recherchés par le peintre. De la poésie propre aux effusions du couchant jusqu’aux « souvenirs » en tant que tels, la différence n’est que de degré. Pas de nature : il s’agit, chaque fois, stratégiquement, de rappeler que le paysage n’est pas exercice mimétique, voire mécanique, quand la photographie commence à se développer. Rien de très neuf, dira-t-on, en songeant aux débats esthétiques qui travaillaient le domaine de la peinture depuis la Renaissance. Il n’est pas certain qu’on en ait pris toute la mesure pour le paysage moderne, voire pour l’impressionnisme. Aussi ce portrait de Corot en maître des émotions, les siennes et celles du spectateur, est-il très rafraîchissant et très pertinent. Lieu édénique par essence, le paysage du Poussin de Ville-d’Avray s’est donc replié constamment sur les paradis intérieurs et leur pénombre. Le bonheur parfait se vit alors au passé ou au futur antérieur.
Collectif, sous la direction de Vincent Pomarède, Corot. naturaleza, emoción, recuerdo, Museo Thyssen-Bornemisza éditions, 407 p., 40 €, ISBN 84-96233-24-3.
L’exposition a lieu jusqu’au 11 septembre et a été montrée en suite à Ferrare (Palazzo dei Diamanti) du 9 octobre 2005 au 8 janvier 2006.
