Restées inconnues pendant de longues décennies, les très étonnantes aquarelles d’Aloys Zötl ont séduit nombre de collectionneurs, de personnalités et de marchands depuis leur dispersion à l’Hôtel Drouot en 1955 et 1956 sous le marteau de Maurice Rheims. André Breton, qui préfaça la seconde de ces vacations, ne fut pas le moindre des collectionneurs (il acquit onze de ces feuilles) à admirer les œuvres de cet ouvrier teinturier autrichien, peintre « amateur » qui, tout au long de sa vie, de 1832 à 1887, date de sa mort, s’appliqua à « dresser le plus somptueux bestiaire qu’on eût jamais vu » (dixit Breton). Et l’on comprend quelle séduction put exercer le monde étrange de Zötl sur les surréalistes. L’homme était simple, ne voyagea guère, et demeura toute sa vie à Eferding. Depuis son plus jeune âge, toutefois, Zötl, dessinait et maniait la couleur avec passion. S’il ne quitta jamais sa région, c’est par le livre qu’il découvrit le monde : de nombreux ouvrages d’histoire naturelle ou d’ethnographie composaient sa bibliothèque. En deux ventes (1955 et 1956) ce sont plus de trois cents aquarelles précisément datées et signées qui furent dispersées (Breton en possédait lui-même onze). Malgré deux ou trois publications (pas d’ouvrage significatif depuis la fin des années 19701) aucune exposition d’ensemble, aucun inventaire illustré ne permit d’apprécier, sauf au moment de ces ventes déjà historiques, le travail de ce naïf qui n’en était pas un. Le bel album publié par les éditions Langlaude ne consiste pas en une biographie de l’artiste ou une étude savante ; si un assez court texte à la fois précis et poétique de Victor Francès le préface, il s’agit surtout de livrer au public un corpus d’une quarantaine des images rêvées par Zötl, dont nombre n’ont jamais été reproduites jusqu’ici.

1. Aloys Zötl (1832-1887)
L’Hyène. Canis Hyaena, 1831
Aquarelle sur papier - 28,3 x 37,5 cm
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja
On sait en quoi consiste l’art de Zötl : s’inspirant de planches naturalistes, le peintre dédie à des animaux, mais aussi à des types ethnologiques, des représentations à la fois précises, presque documentaires, et en même temps complètement imaginaires. Non seulement les animaux et les plantes sont traités avec un mélange de science et de fantaisie, dans un style qu’on a rapproché parfois du douanier Rousseau ou de Redouté, mais il y associe des paysages imaginaires et des éléments symboliques au gré de ses rêveries, voire de significations plus mystérieuses encore. De dimensions réduites (27,2 x 32 cm) ces pages révèlent certes un souci d’exactitude, de vérité descriptive, et, légende comprise, imitent les ouvrages naturalistes et leurs planches. Les « décors » sont aussi soignés et minutieusement dessinés et colorés, révélant une sorte de névrose du détail et de l’application. Mais ces qualités obsédantes atteignent à une déréalisation des motifs par leur excès même et, surtout, l’artiste, consciemment ou non, y ajoute une vie, à la fois décorative et symbolique, troublante. Les pages les plus « objectives » saisissent déjà par une sorte de présence fascinante ; que dire, alors, de celles qui attribuent aux animaux tel ou tel regard, telle ou telle posture bien humaine. D’autant que les éléments du paysage concordent parfois avec des significations admises ou cachées. Ainsi du Chacal et de la Hyène (ill. 1) qui errent au milieu des ruines.

2. Aloys Zötl (1832-1887)
La Tortue luth. Testudo coriacea, 1867
Aquarelle sur papier - 32,5 x 42 cm
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja

3. Aloys Zötl (1832-1887)
Le Lièvre de mer. Aplysia depilans, 1841
Aquarelle sur papier - 28 x 36,5 cm
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja

4. Aloys Zötl (1832-1887)
Le Crapaud cornu bigarré. Rana varia, 1863
Aquarelle sur papier - 29,5 x 39,5 cm
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja
L’imagination débridée de Zötl utilise les motifs décoratifs et végétaux, le milieu naturel et la couleur avec une luxuriance débridée, mais il ne s’interdit pas non plus le sens de la synthèse ou de la poésie. Si la Tortue luth(ill. 2) traine sur une plage un œil triste qui s’accorde avec une lune montante, le Lièvre des mers(ill. 3), échoué sur un rivage fleuri et le Crapaud cornu bigarré(ill. 4) femelle (dressée pour faire admirer les motifs de son dos) semblent avant tout des prétextes à une construction plastique. Dans toutes ces images, l’artiste utilise une technique éblouissante pour interroger une certaine vision du monde animal, ou du monde tout court, à travers une poésie souvent onirique.
On aimerait en savoir plus sur les véritables ambitions de Zötl : était-il un candide et un laborieux, travaillant pour un plaisir secret ? On a du mal à le croire. L’ampleur de cette activité et du corpus créé durant une cinquantaine d’années ne ressemble guère à une manie de « facteur Cheval » du dessin. On s’étonne ainsi que Zötl ait gardé pour lui une telle production. Si tel n’avait pas été le cas, on aurait vite fait de trouver des « influences » et des interactions de ce travail avec bien des maîtres de l’art du XIXe et du XXe siècles. Art de l’accumulation, planéité, imagination ornementale, richesse des motifs, fussent-ils inspirés par une documentation, extrapolation des paysages, mise en scène : autant d’aspects que l’on pourrait rapprocher de nombre d’artistes. Et que dire des Houloks (ill. 5) ou du Vampire (ill. 6), tout droit sortis de l’œuvre d’Alfred Kubin, cet autre autrichien ?

5. Aloys Zötl (1832-1887)
Le Houlock, 1863
Aquarelle sur papier - 29,5 x 36 cm
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja

6. Aloys Zötl (1832-1887)
Le Vampire, 1882
Aquarelle sur papier - dimensions inconnues
Collection particulière
Photo : Studio Christian Baraja
Ce bel ouvrage, même s’il n’est pas exhaustif et aurait pu s’accompagner d’une notice biographique plus ample (mais en sait-on plus ?) met à la disposition des amateurs une partie des « contrées » d’Aloys Zötl. Parfaitement édité, et proposé à un prix très raisonnable, il pourrait être fort utile aux enseignants en art plastique mais il mériterait aussi de figurer dans les rayons de livres pour enfants à la place des niaiseries ou des horreurs qu’on leur réserve habituellement à l’époque de Noël : ils y puiseraient, et leurs parents avec eux, d’infinies sources de réflexion et de rêverie.
Victor Francès, Contrées d’Aloys Zötl, Paris, Editions Langlaude, 2011, couverture cartonnée, 95 pages, 20 euros, ISBN 978-2-915677-34-8.
