Confluences, MUCEM, Vuitton : trois étapes de la disparition du musée


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Cabinet Coop Himmelb(l)au
Musée des Confluences
Photo : Quentin Lafont - septembre 2014 -
musée des Confluences, Lyon, France.

Le Président de la République est venu inaugurer (4 juin 2013) le MUCEM à Marseille, ville d’un opposant politique. Il a inauguré le 20 octobre 2014 la Fondation Louis Vuitton, établissement privé. Ni lui, ni la ministre de la Culture n’étaient présents à l’ouverture du Musée des Confluences à Lyon le 19 décembre 2014. Certes, son rôle n’est pas d’apposer des plaques partout où des bâtiments s’ouvrent. Mais cela doit faire réfléchir à ce qui est une double défaite : défaite de la culture dans les priorités sociales et politiques, défaite singulièrement du musée.

Pourquoi une défaite du musée ? Parce que le vrai scandale du Musée des Confluences n’est pas l’argent dépensé pour le réaliser mais que le seul débat à son ouverture ait consisté à parler de cet argent dépensé et pas du contenu ni de l’absence présidentielle, même pas compensée par une ministre de la Culture virtuelle. Regardons d’abord trois exemples éclairants pour comprendre cette disparition du musée comme perspective du futur : Confluences donc, MUCEM, Vuitton.

Confluences est un vrai projet, mené à bien scientifiquement par deux personnes compétentes muséologiquement et muséographiquement : Michel Coté et Hélène Lafont-Couturier. Deux personnes brillantes dans leur domaine. Alors que le défunt projet de Maison (il ne faut plus parler de « Musée »…) d’histoire de France avait été scandaleusement lancé avec seulement des historiens et des technocrates sans que cela n’émeuve personne, à Lyon le projet a été en effet mené par des professionnels de la profession de qualité sur lesquels on ne peut faire peser les aléas du chantier. Ce projet est un vrai projet muséal né d’une nécessité matérielle : le devenir de collections (Musée d’histoire naturelle, Musée Guimet, Musée des Missions) considérables et prestigieuses dans des bâtiments et des équipements surannés et inadaptés. Alors, les décideurs ont écouté les professionnels et le Musée des Confluences est devenu un vrai projet muséal pensé dans toute sa dimension culturelle : contenu et mise en œuvre.

De plus, on ne peut s’extasier devant les bâtiments du MUCEM et de Gehry sans reconnaître que cet étonnant « nuage » posé entre Rhône et Saône ne manque pas d’audace dans un site d’exception (comme à Marseille, alors que ce n’est pas le cas de la Fondation Louis Vuitton). Et, nous l’avons dit, ce Musée a un contenu. Il est ambitieux et pas simplement conceptuel : il est servi par des collections d’exception. Car –osons le dire—le « musée », d’une manière générale, demeure prioritairement un conservatoire où on vient voir des reliques que l’on ne voit pas ailleurs, dans des mises en scènes créatives et un propos éclairant. Le bon parti des Confluences a été de demander à autant de scénographes d’opérer que d’espaces, ce qui garantit l’aspect évolutif et modulaire ainsi que la variété d’approches. De surcroît, le propos est particulièrement ambitieux, novateur et clair : faire de l’histoire générale de l’espèce humaine au sein de son environnement avec une comparaison respectueuse des civilisations. Bref, notre premier vrai musée anthropologique.

Le Quai Branly nous dira-t-on ? Son histoire est toute autre. Il est né d’un combat entre la vision des historiens d’art et muséologues d’un côté et des anthropologues et ethnologues de l’autre. Les premiers ont gagné, comme jadis les historiens furent défaits au Musée d’Orsay. Et l’architecte (Jean Nouvel) imposa des scénographies contraignantes, non évolutives, pour un parcours confus aux objets prétextes sinon manipulés (pour reprendre une expression de Jacques Hainard). Polémique sur le coût et polémique sur le contenu, le mauvais départ heureusement a été corrigé parce que la volonté présidentielle (Jacques Chirac) a fait que l’institution a eu des moyens et a construit une politique culturelle très intelligente, diversifiée, à actualités multiples, parlant à des publics variés.

Gageons que le Musée des Confluences a un bel avenir s’il dispose ainsi de moyens pour développer une vraie politique culturelle active, innovante, diversifiée en synergie avec sa tutelle. Qu’en est-il du MUCEM ? Le MUCEM est avant tout un lieu : la reconquête (comme à Barcelone) de la façade marine avec cet ensemble autour du fort Saint Jean très exceptionnel, dont le bâtiment de Rudy Ricciotti forme l’apothéose dans de magnifiques jeux entre lumière et ombres. Mais le contenu ? Il est peu clair et décevant. Pourquoi ? Parce que les longs enjeux ont fait dessaisir son initiateur Michel Collardelle, que les collections du MNATP sont consacrées aux régions de France et au mieux européennes mais pas méditerranéennes et qu’il a fallu ouvrir comme on pouvait. Triomphe du site, oubli du contenu. Finalement, cet établissement, à l’origine à l’initiative d’un muséologue, est devenu une coquille prétexte sans vrai projet culturel et sans collections (car ce n’est pas un musée de civilisations généraliste, ni un Musée de la Méditerranée assumé, un musée-passerelle avec tout ce bassin d’échanges de la « Mare nostrum »).

Avec le bâtiment de Frank Gehry, nous atteignons la phase ultime de la disparition du Musée. La Fondation Louis Vuitton n’est en effet qu’un bâtiment. L’œuvre véritable est l’architecture. Et quelques éléments, installations de parc d’attraction, sont disposés ici ou là comme éléments décoratifs. L’art contemporain est ainsi vraiment devenu un art décoratif. Le musée était un temple des muses, il est un temple sans muses. Un songe creux. Vous pourrez mettre n’importe quoi dans le bâtiment de Gehry, cela n’aura aucune importance. Arnault n’a pas besoin d’avoir une collection, les enfants courront toujours dans les salles à puits de lumière et sur les terrasses, qui priment tout, ou l’escalier d’eau. Finissons par préciser que la santé économique fragile des médias (notamment la presse) et la part publicitaire importante du groupe LVMH ne sont probablement pas totalement étrangers à l’encensement constaté lors de l’inauguration de cette coquille vide à ne pas remplir.

Des totems sans tabous

Après ce constat de disparition du musée en particulier et de la culture en général comme enjeux de société, il faut souligner – pour ces raisons précises - que le Président de la République a perdu une bonne occasion de frapper fort dans sa volonté de reconquête de l’opinion en ne venant pas inaugurer le Musée des Confluences. Il avait l’occasion de prononcer un discours universaliste dans un lieu à même de toucher un public populaire (diplodocus et cabinet de curiosité, envol de papillons…). Ce qui est grave n’est pas tant que nos deux derniers Présidents ne s’intéressent pas à la Culture. C’est que personne à côté d’eux ne soit capable de leur apprendre l’intérêt du sujet, de les sensibiliser à la question. Plus de Malraux près de de Gaulle, plus de Jack Lang près de Mitterrand.

La défaite des Musées n’est alors que la métaphore de la défaite de la notion de Culture dans la société française. Elle est vue tel un fonctionnariat désuet de professions agrippées au guichet de l’Etat ou des collectivités locales. Parce que d’abord la vision de la Culture est une vision élitiste. Si on pense Musée, on pense Musée d’art, or le Musée traite de multiples sujets en prise directe avec les préoccupations de toutes les strates de la population. Il faut en fait changer le périmètre et penser désormais « des Cultures ». Ensuite, parce que le coût est systématiquement mis en avant comme si chaque centime dépensé était un centime de trop par rapport aux vraies priorités. « La Culture, ce n’est pas vital », nous dit-on, ce n’est pas un besoin premier.

Faux évidemment, car la Culture est, disons-le, le ciment du vivre-en-commun et du lien social. Oui, la gastronomie est un fait culturel fondamental, par exemple, comme la défense des paysages : « Cultures de tous, Cultures pour tous ! ». Et puis, parlons argent sans fard. La Culture, ce sont aussi des industries culturelles exportatrices. Le tourisme est un fait culturel. Pourquoi les touristes viennent-ils si ce n’est pour le patrimoine ? Le patrimoine et les savoir-faire ne sont pas juste des coûts, mais du profit. Quand Barack Obama va à Hollywood pour dire que le cinéma est le fer de lance de l’American Way of Life, donc des industries américaines, il a compris les enjeux. La Culture n’est pas l’ennemie des entreprises, elle est son totem.

Car les Cultures font image. Des bâtiments ou monuments sont des emblèmes (la Tour Eiffel) comme des œuvres ou objets (la Joconde ou le Pendule de Foucault). Nul doute que le Musée des Confluences, ce musée qui parle de façon locale-globale (Lyon parle à l’ensemble de la planète ainsi), ne puisse devenir une formidable vitrine pour la ville et ses entreprises. Il s’agit alors d’utiliser le Musée comme un vrai partenaire. De la même manière, le Président de la République doit défendre nos terroirs et les porter tels des étendards, faire une vraie mue rétrofuturo : le choix de traditions fortes mêlées à l’innovation. C’est également un enjeu fondamental dans la guerre mondiale médiatique actuelle.

Enfin – troisième et dernier aspect –, cultures et savoirs sont la base de choix individuels, donc de la liberté des citoyennes et des citoyens. A tout âge, il faut apprendre à voir comme apprendre à lire. Contre le modèle du consommateur passif addictif acculturé, « Knowledge is Beautiful ! ». Lançons des Cultural Prides. Célébrons ouvertement nos créateurs/trices et nos savant(e)s car ils sont des modèles indispensables, au moins autant que les footballeurs. La défense de la diversité constitue la condition de l’exercice possible de la liberté. Il s’agit du fondement d’un exercice démocratique à reconstruire. Les médias devraient nous seriner avec cela puisque leur existence même est liée à cette nécessité (sinon, il faut en revenir à un organe central de propagande ou un pur espace de vente).

Pour toutes ces raisons, il est temps –surtout dans notre pays si riche en la matière—de se ressaisir et que le Président de la République défende ce qui fait signe sur nos territoires dans une acception large de la notion de « Culture » (les « Cultures ») réconciliant élitisme et formes populaires. La défaite culturelle, de toute façon et nous le voyons, c’est le règne de l’ignorance et donc de la manipulation, mépris des formes populaires et bunkerisation élitiste, acculturation généralisée en tout cas. Quand on ne sait plus valoriser ses monuments et ses trésors nationaux vivants, quand l’ignorance devient une fierté, se développent le déchirement communautariste et l’asservissement dépressif des masses. Le temps du Réveil est donc venu. Inaugurons l’ère des Confluences, de cette France plurielle, de cette France-Monde ouverte sur le monde et fière de ses traditions choisies.

Laurent Gervereau
Président du Réseau des musées de l’Europe


Laurent Gervereau, mardi 23 décembre 2014





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