Prenant la suite des deux premiers volumes publiés en 2006 (voir l’article), le tome II des Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture couvre la période s’étendant de la nomination de Georges Guillet, dit Guillet de Saint-Georges, comme historiographe de l’Académie à celle de Hardouin-Mansart comme surintendant des Bâtiments du roi et protecteur de l’Académie. L’œuvre de Guillet fut considérable et se développa dans trois domaines bien distincts : la réécriture d’anciennes conférences académiques en vue de poursuivre un travail d’édition laissé inachevé par Félibien ; à partir de 1684, des notices explicatives concernant des morceaux de réception ; et, à partir de 1689, des notices nécrologiques d’anciens académiciens.
Parmi les premiers retours sur d’anciennes conférences, celle que Jean-Baptiste de Champaigne avait prononcée le 1er mars 1670 sur La Peste d’Azdod de Poussin [1] devait ainsi faire l’objet d’une nouvelle version, considérablement étendue : lue le 3 juillet 1683, elle comportait une description beaucoup plus précise du tableau de Poussin et intégrait des commentaires critiques sur l’analyse proposée par Champaigne (p. 65-74).
Le 3 juin 1684, Guillet livrait une explication allégorique du morceau de réception réalisé en 1670 par Jacques Friquet de Vauroze, Le roi donnant la paix à l’Europe à Aix-la-Chapelle (p. 114-115). Il s’agissait du premier commentaire d’une série qui devait en comporter soixante-cinq entre 1684 et 1694, mais dont seulement cinq nous sont parvenus. Au début de la période, les œuvres décrites se rapportent, pour la plupart, à l’histoire du roi, dressant un parallèle avec d’autres entreprises similaires, dans le domaine de la médaille ou dans celui de la tapisserie : à l’instar d’un Le Brun retraçant l’histoire du roi à la voûte de la grande galerie de Versailles, Guillet constituait en quelque sorte une galerie imaginaire à partir de morceaux de réception soigneusement choisis pour illustrer le loyalisme de l’Académie et célébrer la gloire du nouveau règne.
Un des commentaires heureusement préservés de Guillet concerne le morceau de réception du sculpteur Jacques Prou, La Peinture et la Sculpture se concertant sur un portrait du roi (p. 205-211) : « Le bas-relief de M. Prou est fait pour célébrer la gloire du roi. Mais, en même temps, les louanges de la sculpture et de la peinture y sont adroitement insinuées et cet art illustre y vante ses talents comme voulant montrer que, pour être propre à vanter un grand mérite, il en faut avoir soi-même et qu’on n’est guère capable de donner des louanges qu’après en avoir reçu » (p. 205). Outre la question capitale des rapports entre l’art et le pouvoir, ce texte revendiquait clairement un statut égal pour les deux disciplines artistiques.
L’intérêt porté par Guillet à la sculpture transparaît aussi dans le choix des artistes auxquels il consacra une notice biographique : comme Christian Michel le note dans son introduction (p. 23), sur les trente textes qu’il rédigea, treize sont des vies de sculpteurs, alors que ces derniers, dans les rangs de l’Académie, occupaient une place numériquement bien inférieure à celle des peintres. Seulement six des Mémoires historiques de Guillet furent rédigés à la suite de commentaires de morceaux de réception : les vingt-quatre autres textes, autonomes, sont comme autant d’éloges funèbres.
Sans aucun doute, tout en alimentant une tradition historiographique relativement jeune en France, ces notices nécrologiques d’artistes contribuèrent à former une véritable conscience académique, d’autant plus nécessaire que l’institution traversait une période de crise. À cet égard, le Mémoire historique des principaux ouvrages de Gérard Van Opstal (p. 454-462), qui contient tout un passage fort important sur le plaidoyer de 1668 (attribué de façon explicite au Basville devenu par la suite intendant du Languedoc), fut l’occasion de rappeler que la dignité artistique, pleinement libérale parce qu’académique, était désormais inscrite dans la jurisprudence (p. 458-459).
La période fut aussi émaillée de discours n’entrant dans aucune des trois catégories propres à Guillet. Ainsi, le discours (p. 85-90) adressé le 17 décembre 1683 au nouveau surintendant Louvois fut l’occasion pour Guillet d’énoncer les grands principes constitutifs du projet académique : rien moins que l’embellissement du royaume pour finalité, une méthode fondée sur l’enseignement du dessin d’après le modèle vivant, mais aussi de la géométrie et de l’anatomie, un système d’émulation par les concours.
Composé à l’occasion du transfert de l’Académie au palais du Louvre, « la première de toutes les maisons royales », le discours du 15 mars 1692 (p. 427-430) montre que Guillet avait pleinement compris l’enjeu de cette nouvelle implantation. Un demi siècle avant les écrits de La Font de Saint-Yenne, il saluait dans le rassemblement des diverses académies au Louvre la formidable occasion d’étendre le principe de l’émulation à l’ensemble du dispositif académique. Ainsi, au regard des autres cénacles qu’elle était désormais appelée à côtoyer, et notamment de son aînée l’Académie française, l’Académie royale de peinture et de sculpture proclamait sans ambages sa supériorité, fondée sur l’universalité du langage des arts du dessin.
Cette fierté académique caractérise l’un des ultimes discours de la période, prononcé en 1697 par le nouveau directeur, Noël Coypel (p. 589-608). Par l’énoncé des qualités d’un bon peintre, qui maîtrise non seulement l’art poétique et l’histoire, mais aussi des disciplines comme la scénographie, l’anatomie, l’architecture, les mathématiques, la musique et la philosophie, il témoigne d’une conscience assurément très élevée de l’artiste académicien. Du fait de sa prise de position affirmant la primauté du dessin sur le coloris, ce discours marque inévitablement aussi la fin de la période faste du magistère théorique.
Donner à ce corpus éditorial le titre de Conférences est plutôt réducteur, dans la mesure où diverses sortes de discours et de textes y trouvent place. La présentation chronologique, toutes catégories confondues, de ces documents ne permet pas de percevoir clairement leurs statuts respectifs, leurs spécificités littéraires, leurs fonctions au sein du déroulement de la vie académique et dans le processus de construction mémorielle de l’institution. En outre, certains faits marquants sont brièvement rappelés, comme s’il s’agissait d’une chronique (par exemple la mort de Le Brun, à la p. 234). Il en résulte l’impression d’un choix aléatoire, qui nuit quelque peu à la rigueur de l’entreprise.
On pourra regretter que le mémoire concernant Le Brun, attribué à Nicolas Guérin, premier secrétaire de l’Académie ne soit pas édité, ni même mentionné, à la suite de la longue biographie de Le Brun par Guillet. Rédigé de 1685 à 1689, ce texte est pourtant capital pour mieux évaluer la carrière du Premier peintre durant cette période apparemment difficile, au cours de laquelle une véritable stratégie fut vainement mise en œuvre pour obtenir la commande d’un grand décor à partir du projet resté lettre morte à la chapelle royale du château de Versailles. Parmi les autres chantiers qui furent retardés ou interrompus, une mention particulièrement importante est faite du monument sculpté à la gloire de Louis XIV, dont le modèle à grandeur se trouvait conservé dans la salle du jeu de paume alors située au centre de la cour carrée du Louvre. Sans complaisance, Le Brun y est dépeint dans toute sa jalousie à l’égard de deux personnalités émergentes promues à l’époque du surintendant Louvois, Hardouin-Mansart et Mignard : son aveuglement devait le conduire à commettre de regrettables maladresses, jusqu’à refuser de répondre à l’invitation faite par le roi d’aller voir la voûte de la petite galerie de Versailles. Tout en constituant une des principales sources citées à l’appui de la thèse de la disgrâce, ce récit circonstancié en relativise la portée : Le Brun était encore en charge de chantiers importants, comme les deux salons versaillais de la Guerre et de la Paix, et il continuait à recevoir des commandes royales.
Il est vrai que cet écrit de Guérin, qui n’a probablement pas fait l’objet d’une lecture publique dans le cadre d’une séance de l’Académie, n’entre pas directement dans le propos du recueil des Conférences. Mais rien n’empêchait de le transcrire à sa juste place : des ajouts comparables, certes plus brefs, figurent par exemple en bas de page pour compléter le Mémoire historique sur les principaux ouvrages de Michel Anguier (p. 244-258). Qu’ils soient simultanément attribuées à Guérin (p. 244) et à Guillet (p. 255) importe peu : l’essentiel est dans les précisions, voire les rectifications, qu’ils apportent à la version de référence du texte de Guillet. À ce titre, la belle découverte faite par Françoise de La Moureyre à l’École nationale supérieure des beaux-arts (voir l’article) eût sans doute été moins évidente sans la note 48 de la p. 255.
À l’inverse, le principe qui semble avoir été adopté de ne publier que des textes lus au cours des séances académiques n’a pas été appliqué lorsqu’il s’est agi de compléter le corpus des descriptions de Guillet. Le recours aux notices rédigées par Reynès est à ce titre contestable : les textes ont bien été rédigés par un membre de l’institution, premier huissier de l’Académie, mais ils sont consignés dans un manuscrit qui ne peut être antérieur à 1714 et l’hypothèse d’une identité de contenu entre les textes perdus de Guillet et ceux de Reynès est en fait peu convaincante (p. 19 et 409-417). Ils reflètent même un travail considérable de simplification des commentaires d’œuvres, qu’il est tentant de mettre en rapport avec la réflexion sur l’ekphrasis proposée par Guérin en 1715 (évoquée p. 143) : ils semblent ainsi s’inscrire dans une évolution plus générale de la réflexion et du discours académiques, bien postérieure à la période couverte par le tome II de l’édition des Conférences.
En revanche, lorsque le manuscrit qui a servi de support à la conférence ou au discours est perdu, c’est en toute légitimité qu’il a été fait recours à une version publiée par la suite, qu’elle s’apparente à un compte rendu (dans le Mercure galant par exemple) ou qu’elle prétende tout au moins fidèlement en refléter l’esprit, sinon la lettre. Ce dernier cas de figure se rencontre ainsi avec l’édition d’un extrait de l’Histoire des arts qui ont rapport au dessin, publiée par Pierre Monier en 1697 et qui renvoie de façon plausible à la conférence perdue de 1682 (p. 33-34) ; ou encore avec la publication de la longue conférence de Noël Coypel de 1697 à partir de la version imprimée donnée par Gautier-Dagoty en 1754 (p. 589-608).
Les cinq explications allégoriques et tous les mémoires historiques de Guillet (à l’exception de celui de Georges Charmetton, qui n’a toujours pas refait surface) ont été publiés en 1854 (Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, 1854, 2 vol.) : pour une large part, l’édition de 2008 aurait pu se présenter sous la forme d’un reprint. La transcription des sources a pourtant été menée selon une volonté de moderniser l’orthographe, tempérée dans une certaine mesure par l’usage de « notes philologiques » : ces libertés prises avec le texte original placent ainsi l’entreprise en nette régression au regard de sa partielle devancière. Malheureusement assez générale, cette tendance des publications de sources en histoire de l’art à s’affranchir des règles est d’autant plus désinvolte qu’elle fait litière de tout un travail de mise au point par la communauté scientifique : on se contentera de renvoyer ici au texte de référence de Bernard Barbiche [2] et de citer en exemple, entre autres, le remarquable travail de transcription accompli par Raphaël Masson et Thierry Sarmant à partir de la correspondance de Louvois.
Outre qu’elle apporte de substantiels compléments à l’œuvre de Guillet, l’édition de 2008 se signale par la qualité de l’apparat critique. Formée de Bénédicte Gady, Lauren Laz, Claire Mazel, Isabelle Tillerot, Frédéric Bussmann, Jean-Gérald Castex, Markus A. Castor et Karim Haouadeg, avec l’aide de Françoise de La Moureyre pour la sculpture, l’équipe des annotateurs a su donner à ces textes relativement austères un ancrage tout à fait remarquable dans la réalité de la création artistique, selon la plus pure tradition de la critique érudite. Des annexes fort utiles donnent la liste des commanditaires et des patrons (p. 623-639), ainsi que l’index topographique des œuvres citées au fil des textes (p. 643-727), travail considérable qu’il convient de saluer particulièrement. Un soin éditorial évident a été accordé à la reproduction des œuvres qui font l’objet d’un commentaire.
Sous la direction de Jacqueline Lichtenstein et Christian Michel, texte établi par Bénédicte Gady, Lauren Laz, Claire Mazel, Isabelle Tillerot, Frédéric Bussmann, Jean-Gérald Castex, Markus A. Castor, Karim Haouadeg et Françoise de La Moureyre, Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, t. II, Les conférences au temps de Guillet de Saint-Georges, 1682-1699, édition critique intégrale , Paris, ENSBA, 2008, 2 vol., 759 p., 49 € chaque volume. ISBN : 9782840562429 (volume 1) et 9782840562481 (volume 2).
