Collection particulière


Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, du 12 décembre 2008 au 11 octobre 2009.

1. Jean Dupas (1882-1964)
La Gloire de Bordeaux, 1937
Huile sur papier contrecollé sur carton - 90 x 180 cm
Bordeaux, collection Coustet
Photo : Service de presse

Que d’élégante discrétion sous le titre proprement anodin de Collection particulière comme s’intitulent une suggestive exposition du musée de Bordeaux et le catalogue afférent ! – Collection typique en fait d’un historien d’art qui pratique (ou va pratiquer) l’art de la donation, avec en plus le sens des styles, le refus des préjugés, le goût de la réhabilitation et de la découverte qui signalent et distinguent l’heureux magistère du professeur. On peut bien le dire, Robert Coustet1, le héros (et hérault) de cette démonstration, semble n’avoir collectionné (depuis près d’un demi-siècle) que pour faire face à certains manques et faiblesses du musée de sa ville2. – Quête des plus lucides et singulièrement réussie, à dessein menée avant tout sur le plan local (la Galerie de L’Horizon chimérique de Jacques Sargos a visiblement été l’une de ses sources préférées) et qui cherche à compenser en quelque sorte l’espèce de timidité qui, souvent, saisit nos cités d’aujourd’hui, trop peu certaines de leurs forces et trésors, de leurs précieuses spécificités. Ainsi Bordeaux, ville dix-huitièmiste par excellence, avait-elle bien conscience d’être aussi une splendide vitrine du meilleur « Art déco » de l’Entre-deux-guerres ? Dorénavant, grâce aux dilections et trouvailles de Robert Coustet, l’on devra célébrer et Jean Dupas et la Bourse du travail si somptueusement décorée par cet artiste au post-modernisme très poétiquement coloré et assemblé : l’un des monuments majeurs, le sait-on assez, de Bordeaux ! A quand une grande et fraîche exposition sur Bordeaux 1920-1950 ? La donation Coustet puisque telle est la vocation clairement affichée de cette collection, apportera un rare ensemble de tableaux et dessins de tous ces artistes encore quelque peu négligés officiellement mais plus tellement au niveau du négoce (comme tout bon collectionneur, Coustet aura été en avance, voire même prophète) : maîtres longtemps malaimés, qui s’appellent Dupas bien sûr (sa grande esquisse à la gouache, La Gloire de Bordeaux - ill. 1, pour la Bourse du travail déjà nommée, de 1937, est sans doute le chef-d’œuvre de la collection), Delorme, Despujols, Laihaca, Charazac, Tobeen, Jean-Maurice Gay, Dorignac, Buzon et jusqu’à Bissière, tous bordelais ou aquitains au moins d’origine. Une véritable redécouverte est ici le très local Ricardo Gomez-Gimeno qui signe un admirable Calvaire cloisonné et structuré à souhait à faire pâlir d’envie Maurice Denis. Sans oublier un céramiste réputé comme René Buthaud et ce sympathique indépendant de Georges Préverand de Sonneville (son Port de Bordeaux est un vrai tableau « fauve » à la Marquet). A l’occasion, le collectionneur-donateur sait déborder son Bordeaux pour élire, sans préjugés, une très belle et convaincante Nature morte de Roland Oudot dans la parfaite descendance des Peintres (français) de la réalité de 1934 : une véritable hérésie à l’heure de Beaubourg et de ses cimaises ultra-puristes et purifiées ! Tant mieux pour Bordeaux qui pourra accueillir également La Patellière et sa sombre saveur rustique (un Enlèvement d’Europe) tout en faisant place à un XXe siècle à la page, résolument abstrait, qui émane des connaissances amicales et subtiles de Coustet (Lagoutte dont il a écrit la monographie, Pistre, Gardair, Bellan, etc.), car, l’on s’en doute, rien ne saurait selon la formule, demeurer étranger à un aussi vrai curieux et historien d’art.

2. Cyrille Durand (1790-1840)
Un jardin au Palais-Gallien, 1825
Huile sur toile - 43,7 x 35 cm
Bordeaux, collection Coustet
Photo : Service de presse

3. Paul Flandrin (1811-1902)
Paysage de Rome, 1874
Huile sur bois - 33,2 x 38 cm
Bordeaux, collection Coustet
Photo : Service de presse


Il n’y a pas moins de bonheur, et de notables enrichissements pour le patrimoine de Bordeaux, dans les choix du XIXe siècle qui vont des bordelais très néo-classiques Bergeret, un maître trop négligé qui mériterait à lui seul une exposition, et Taillasson, jusqu’à un paysagiste, bordelais encore et très peu connu comme Cyrille Durand, un bon élève de Lacour qui a tout le charme poétique d’un Jean-Victor Bertin ou d’un Chauvin (ill. 2). La justification bordelaise, tantôt pour le nom de l’artiste, tantôt pour le sujet (foin du concept un peu indécis d’école bordelaise, suffit l’idée de milieu et de clientèle locale ou régionale !) nous vaut quelques bonnes surprises : Stanislas Gorin et son Embarquement d’Abd-El-Kader à Bordeaux, Savinien Petit, le Nazaréen, qui œuvre à la cathédrale de Bordeaux, Dauzats et un chef d’œuvre hispanique, sa grande aquarelle tourmentée de Cadix, Pingret et sa Scierie landaise, de rares paysagistes locaux comme Léo Drouin (Vue des Landes), Amédée Baudit, Lalanne ou Alfred Smith, l’éclectique très ornemaniste du Second Empire qu’est Felon, naguère révélé par le don Puech à Avignon, l’incontournable Odilon Redon (Coustet a écrit d’ailleurs sur lui), Emile Brunet, un rival inattendu de Fantin-Latour, mais aussi, au-delà d’un horizon strictement régional, d’appréciables Jean-Victor Bertin, Paul Huet, Paul Flandrin (ill. 3), Hervier. – Tout un Panthéon renouvelé, inattendu et qui remet en jeu nos connaissances, certitudes et prévisions. Université et musée font et feront ici très bon ménage : une démarche d’alliance et de convergence à saluer doublement.

IMG/jpg/Couverture_Collection_Particuliere.jpg Collection particulière avec essais de Pierre Rosenberg, Bruno Foucart, Dominique Dussol, Olivier Le Bihan, Michel Widemann, Louis Peyrusse, Thierry Saunier, Bernadette de Boysson, Jacqueline du Pasquier, Helen Bieri Thomson, Le Festin, 2009, 174 p. 25 €. ISBN


Jacques Foucart, lundi 18 mai 2009


Notes

1. Robert Coustet est professeur émérite de l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux III où il enseigna l’histoire de l’art. Dans sa spécialité qui couvre notamment le XIXe et le XXe siècle et l’art à Bordeaux, on lui doit nombre d’ouvrages essentiels comme Bordeaux, le temps de l’histoire : architecture et urbanisme au XIXe siècle, 1800-1914 (Mollat, 1999), ou Bordeaux, la conquête de la modernité : architecture et urbanisme à Bordeaux et dans l’agglomération de 1920 à 2003 (Mollat, 2005), des monographies sur le peintre romantique bordelais Gustave de Galard (Mollat, 1998), sur le non moins bordelais Odilon Redon (l’Univers d’Odilon Redon, Scrépel, 1984) et Odilon Redon critique d’art (William Blake and Co, 1987), sur le peintre Claude Lagoutte (William Blake, 1991), le Guide des musées d’Aquitaine (Le Festin, 1997), Bordeaux, l’art et le vin (L’Horizon chimérique, 1995), etc.

2. A l’heure où nous écrivons, cette donation n’est pas encore faite. Peut-être prendra-t-elle la forme d’une donation sous réserve d’usufruit si, comme c’est pensable, le collectionneur tient à garder des œuvres chez lui. De bonne source (la direction même du musée des Beaux-arts), nous pouvons annoncer que la donation s’effectuera en deux étapes, liées aux deux temps de l’exposition, de décembre 2008 à mai 2009 puis de mai à octobre 2009. Que soient évitées ici, on ne peut trop le redire, les malheurs de la donation Domergue récemment perdue après un calamiteux procès pour non-exécution de clauses conditionnelles ; heureusement, la démarche de Robert Coustet apparaît beaucoup plus limpide.



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