Chronique Semaine de l’Art n° 6 : Rachetons les œuvres restituées


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 6 du 13 février 2014.

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Giambattista Tiepolo (1696-1770)
Alexandre et Campaspe dans l’atelier d’Apelles, vers 1740
Huile sur toile - 42 x 54 cm
Restitué aux héritiers Gentili di Giuseppe
Acquis par le Getty Museum en 2000
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
Photo : Getty Museum

Nathaniel Herzberg signait hier dans Le Monde une analyse intitulée « Spoliation et œuvres d’art : sortir de l’hypocrisie ». Il y revient sur l’action des musées français pour rechercher les légitimes propriétaires des œuvres dites MNR comme Musées Nationaux Récupérations, c’est à dire celles qui restent encore aujourd’hui conservées dans nos musées car leurs propriétaires légitimes n’ont pas été retrouvés.

Les conservateurs ont-ils, ou non, suffisamment cherché à retrouver les ayants-droits ? Les commentaires se focalisent beaucoup sur cette question ces dernières années. Mais si ce débat est légitime, il convient de se poser la question de savoir quelle est exactement aujourd’hui la responsabilité des musées français. Si leur attitude pouvait être autrefois questionnée, il est certain que désormais la plus grande transparence règne. Les collections MNR ont été et sont toujours largement médiatisées, que ce soit grâce à des expositions, à un site internet (nommé Rose Valland en l’honneur de celle qui a participé largement à la récupération et à la sauvegarde des œuvres volées par les nazis). La présentation des œuvres dans les musées est de plus en plus claire : dans le nouvel accrochage du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, tous les MNR sont montrés, ce qui peut d’ailleurs poser des problèmes de qualité. De même, Nathaniel Herzberg prend l’exemple des musées d’Angers où la directrice, Ariane James-Sarazin, explique que les « sept œuvres en déshérence exposées dans son établissement disposent d’un cartel et d’un sigle spécifique, d’un dépliant à part, gratuit, clair, et d’une publicité particulière sur le site du musée ».

La question, en réalité, est de savoir si le ministère de la Culture et les musées doivent aller plus loin et avoir une démarche proactive de recherche des propriétaires. Il ne faut pas oublier que, depuis plusieurs années, un conservateur Thierry Bajou est spécifiquement affecté à cette tâche et a déjà eu quelques succès à son actif. On lui doit d’ailleurs la création du site internet. Mais est-ce le rôle des conservateurs des musées de passer beaucoup de temps à ces recherches plutôt que de s’occuper de leurs collections, la réponse ne va pas forcément de soi, ces enquêtes pouvant être très longues et forcément aléatoires : à quel moment doit-on arrêter de chercher ?
En revanche, un point n’est jamais abordé ou presque jamais : lorsque des œuvres sont restituées aux descendants de leurs propriétaires spoliés, il est très dommage que le ministère ne se pose pas la question de leur rachat par l’État français, sauf par exception comme ce fut le cas en 2005 à Strasbourg après la restitution d’un Canaletto acquis par le musée en 1987. En revanche, en 2005 également, un tableau de Guardi restitué par Toulouse a été acquis par le Getty Museum sans qu’il soit une seule seconde question qu’il soit racheté par le Musée des Augustins qui n’avait pas les moyens de le faire.

La ministre de la Culture, qui souhaite aller plus loin et plus rapidement dans les restitutions, ce qui est extrêmement louable, semble se désintéresser ensuite du devenir des œuvres. Quoi qu’il en soit, elle n’en parle jamais.
Elle serait pourtant parfaitement dans son rôle si elle se fixait pour règle de proposer systématiquement cette solution aux membres de la famille spoliée – à condition bien sûr qu’ils le veuillent, et en dégageant un budget spécifique qui ne viendrait pas gréver ceux d’acquisition de nos musées, déjà bien trop faibles et qu’elle ne cesse de réduire. Elle montrerait ainsi qu’elle est sensible à l’enrichissement du patrimoine des musées tout en faisant honneur aux propriétaires spoliés en permettant à leurs œuvres de demeurer définitivement dans les collections publiques françaises.


Didier Rykner, jeudi 13 février 2014





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